Intervention turque en Libye : “Il y a de quoi être inquiet, ce conflit s’internationalise”

Par Wahoub Fayoumi

A la suite de l’accord militaire conclu entre Ankara et le gouvernement d’Union nationale libyen (GNA) basé à Tripoli, au mois de novembre dernier, le Parlement turc a approuvé la semaine dernière en urgence une motion permettant au président turc Recep Tayyip Erdogan d’envoyer des militaires en Libye.

C’est désormais chose faite : dimanche, ce dernier a annoncé que des soldats turcs avaient commencé à être envoyés “progressivement” en Libye.
La mission de nos soldats là-bas est la coordination […] Nos soldats sont en train d’être déployés progressivement“, a-t-il déclaré sur la chaîne CNN Turk au cours d’une interview.

Le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell a appelé lundi à une solution politique en Libye, avertissant d’une “escalade imminente de la violence” autour de Tripoli. “Les derniers événements en Libye indiquent qu’une escalade de la violence autour de Tripoli pourrait être imminente“, a déclaré le haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères dans un communiqué.

Dans un pays dévasté par une guerre fratricide et meurtrière, il semble aujourd’hui que l’escalade de la violence a franchi une étape supplémentaire. En soutenant militairement le camp du GNA, présidé par le premier ministre Fayez Sarraj, la Turquie “internationalise” encore plus un conflit qui mêle déjà intérêts locaux et régionaux.

Le puissant maréchal Khalifa Haftar, ennemi juré du GNA, avait lancé début avril une offensive pour conquérir la capitale. Une initiative qui avait échoué durant l’été, même si elle consacrait son irrésistible avancée sur le terrain. Il avait annoncé le 12 décembre le début d’une nouvelle “bataille décisive” pour s’emparer de Tripoli. Il est soutenu par l’Egypte, les Emirats arabes unis et la Russie.

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Quelles sont la raison et la conséquence de cet engagement militaire turc ? Nous avons posé la question à Kader Abderrahim, maître de conférences à Sciences Po, et auteur de “Géopolitique de l’Etat islamique” aux Editions Eyrolles.

La Turquie aidait déjà l’armée du gouvernement de Fayez Sarraj en fournissant du matériel tels que des drones etc. Pourquoi a-t-elle décidé d’aller plus loin en envoyant des troupes en Libye ?

Kader Abderrahim : Il ne faut pas se faire d’illusions : la Libye a basculé dans la seconde guerre civile depuis l’effondrement du régime en 2011, suite à la guerre déclenchée par la France et la Grande-Bretagne. La Turquie choisit aujourd’hui de défendre à la fois ses intérêts stratégiques, mais également économiques.

Il faut rappeler que fin novembre, lors d’un voyage à Istanbul, le premier ministre Fayez Sarraj a signé des accords de coopération et de sécurité avec la Turquie, qui permettent (à cette dernière, ndlr) de bénéficier des hydrocarbures qui se trouvent au large de la Libye en Méditerranée, ce qui a provoqué évidemment plusieurs colères : la Grèce, Chypre, l’Egypte…

On est donc dans une situation où un conflit local, régional est aujourd’hui en train s’internationaliser, compte tenu des différents acteurs qui interviennent dans le conflit libyen. Il n’y a pas que la Turquie, il faut rappeler qu’il y a l’Egypte, l’Arabie saoudite, les Emirats qui fournissent des armes au maréchal Haftar, l’Algérie marginalement… Donc ça fait beaucoup d’Etats, beaucoup d’interférences dans un pays en principe souverain.

Face au GNA et aux troupes turques, le maréchal Haftar est manifestement très puissant militairement et a su se faire soutenir. Comment a-t-il manœuvré ?

K. A. : Le maréchal Haftar doit sa puissance à ses parrains, notamment les Emirats arabes unis, qui lui fournissent beaucoup d’armes ; l’Egyte lui a amené un soutien militaire. C’est le seul pays qui a bombardé des bases qui faisait la guerre au maréchal Haftar dans la Cyrénaïque à l’est du pays.

Ce pays aujourd’hui est donc très “convoité”, parce qu’il y a du pétrole ; rappelons que la Libye est le 4e producteur de pétrole du continent. Et sur le plan stratégique, il joue un rôle important entre le Maghreb et le Machrek (le Moyen Orient). Le pays a aussi une grande proximité avec l’Europe, compte tenu de sa position en Méditerranée.

Le maréchal Haftar lui, a vu l’occasion de diviser un certain nombre d’Etats, puisqu’il a proclamé dès 2012-2013 qu’il était hostile aux Frères musulmans, qui eux sont soutenus par la Turquie par le Qatar. L’Arabie saoudite et les Emirats voulant conserver hégémonie de l’islam politique, ils préfèrent soutenir le maréchal Haftar qui aujourd’hui est un homme incontestablement très puissant. Mais il n’a aucune légitimité car, en théorie, mais ce n’est que de la théorie, le premier ministre qui siège à Tripoli (Fayez Sarraj, ndlr) est lui reconnu internationalement par les Nations Unies et par la plupart des Etats européens. C’est le paradoxe de cette situation aujourd’hui.

Quelle est la position des pays européens ?

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K. A. : C’est vrai que le maréchal Haftar est aujourd’hui un homme puissant très influent militairement, qu’il est parvenu à reconquérir des positions, même si, au début du mois d’avril 2019, il avait lancé son offensive sur Tripoli qui s’est avérée être un échec. Il a relancé cette offensive il y a quelques semaines, en novembre-décembre. Et donc il est en position de force.
Les Européens sont comme souvent divisés mais à la fois impuissants. Ils ne peuvent pas intervenir directement sur le plan militaire parce que l’opinion publique ne l’admettrait pas ;

Mais par ailleurs, un pays comme la France, qui porte une responsabilité dans le conflit puisque c’est Nicolas Sarkozy alors président de la République qui avait déclenché cette guerre en Libye, sans l’aval, sans le soutien, sans même en informer ses homologues en Afrique qui sont aujourd’hui directement concernés et qui paient aujourd’hui mes conséquences de cette guerre. Nicolas Sarkozy a fait tomber le régime de Kadhafi et on se retrouve dans une situation où la France soutient officiellement le premier ministre Sarraj, mais officieusement elle a des conseillers présents aux côtés de Haftar. Elle a donc deux fers au feu…

L’ensemble du monde arabe peut potentiellement imploser pour des choix dont il n’est pas responsable.

Et cette situation ambiguë est à la fois dommageable pour l’image de la France, mais aussi politiquement, viendra un moment où il faudra se déterminer et choisir.

Peut-on parler d’une sorte de scénario “à la syrienne” en Libye ?

K. A. : C’est difficile à dire. Mais il est vrai qu’il y a de quoi être inquiet. Ce conflit s’internationalise. La Turquie est un acteur militaire et géopolitique très important. Et sa participation à ce conflit va déstabiliser tout le Maghreb, même si c’est déjà le cas, la Tunisie, l’Algérie, sont évidemment très inquiets.

L’Europe joue les trouble-fêtes alors qu’elle aurait dû jouer la détente et parvenir à un compromis entre les deux frères ennemis libyens.

Cette situation est très inquiétante et je ne vois pas quelle serait la porte de sortie au niveau diplomatique qui permettrait de mettre fin à ce conflit.

Et avec la mort du général Soleimani en Irak, on a également un autre conflit qui va s’ouvrir à l’est, au Moyen orient. On est dans une configuration où l’ensemble du monde arabe peut potentiellement imploser pour des choix dont il n’est pas responsable. Et ça, c’est la grande responsabilité de l’Occident, de l’Europe et des Etats Unis.

https://www.rtbf.be/info/monde/detail_intervention-turque-en-libye-il-y-a-de-quoi-etre-inquiet-ce-conflit-s-internationalise?id=10401119