Google – Un simple moteur de recherche ou un membre de l’Etat profond ?

Par Michael Krieger
Le 9 aout 2017
Source Liberty Blitzkrieg

Ce texte doit être lu comme la  troisième partie de ma série en cours sur le fameux mémo de Google, et ce qu’il nous dit sur la direction que prendrait notre société si une minorité de milliardaires technocratiques extrêmement riches et puissants étaient autorisés à gérer totalement notre culture sociale pour qu’elle adopte leur vision idéologique, en utilisant la coercition, la force et la manipulation. Pour connaitre le contexte, lisez la partie 1 et la partie 2.

J’ai hésité sur le titre de cet article car, depuis les élections de 2016, l’utilisation du terme « État profond » est devenue trop associée aux partisans de Trump. Je ne parle pas des personnes qui ont voté pour Trump, que je peux à la fois comprendre et respecter, je parle de ceux qui le vénèrent. Comme la plupart des gens qui s’attachent de manière insolite et enthousiaste à des personnalités politiques, ils ont tendance à être soit des imbéciles soit des opportunistes.

Néanmoins, ce n’est parce que que le terme a été quelque peu souillé que je nie l’existence d’un « État profond » ou d’un « gouvernement de l’ombre ». L’existence de réseaux de personnes puissantes, non élues, qui formulent et imposent leur politique en le cachant, puis corrompent les membres du Congrès pour qu’ils la soutiennent, est quasiment indéniable. Je ne crois pas du tout que l’« État profond » soit une entité monolithique, mais ce qui semble unir ces diverses personnes et institutions est une croyance presque religieuse dans la domination impériale des États-Unis, ainsi que l’idée que cet empire devrait être en grande partie gouverné par une oligarchie de milliardaires et de technocrates n’ayant aucun compte à rendre. Nous voyons les résultats de cette vision du monde autour de nous, avec des guerres sans fin, un état de surveillance interne inconstitutionnel et la destruction de la classe moyenne. Ce sont les fruits de l’idéologie de l’État profond et la raison évidente pour laquelle il devrait être démantelé et remplacé par une véritable gouvernance par le peuple, avant qu’il ne conduise les États-Unis à une catastrophe totale.

Selon mes recherches et observations personnelles, Google est devenu une partie très active de cet État profond, et Eric Schmidt est la principale force motrice qui a poussé l’entreprise vers ce nouveau rôle, non seulement de moteur de recherche monopolistique, mais surtout en tant que puissant et antidémocratique bras technique du gouvernement de l’ombre.

L’une des meilleures choses à propos de l’attention récente pour le mémo de Google, c’est qu’il a placé cette géniale entreprise et ses tendances idéologiques très clairement sous l’œil du public. Cela nous donne les moyens de mettre en lumière certains autres aspects de Google qui, selon moi, inquièteraient la plupart des gens s’ils le savaient.

À cette fin, en 2014, Wikileaks a publié un extrait extrêmement intéressant du livre de Julian Assange, intitulé When Google Met Wikileaks [Quand Google rencontre WikiLeaks]. L’article était lui même intitulé « Google Is Not What It Seems » [Google n’est pas ce qu’il semble être], et c’est un recueil incroyable d’informations et de connaissances. Si vous ne l’avez pas lu, je vous suggère de prendre le temps de le faire. Ci-dessous, je partage quelques extraits de choix pour vous tenir au courant de ce qu’est vraiment Google.

Commençons par l’introduction de l’article, qui met dans le bain…

« Eric Schmidt est un personnage influent, même parmi le défilé de personnages puissants que j’ai rencontré depuis que j’ai fondé WikiLeaks. À la mi-mai 2011, j’étais en résidence surveillée dans les régions rurales de Norfolk, à environ trois heures de route au nord-est de Londres. La répression contre notre travail était en plein essor et chaque moment gaspillé semblait une éternité. Il était difficile d’attirer mon attention. Mais lorsque mon collègue Joseph Farrell m’a dit que le président exécutif de Google voulait prendre rendez-vous avec moi, là, j’ai écouté.

À certains égards, les échelons supérieurs de Google me semblaient plus éloignés et obscurs que les couloirs de Washington. Nous avions bataillé avec d’anciens responsables américains pendant des années. Le mystère s’était dissipé. Mais les centres de pouvoir qui sont installés dans la Silicon Valley étaient encore opaques et j’ai été soudainement conscient de l’opportunité de comprendre et d’influencer ce qui était en train de devenir l’entreprise la plus influente au monde. Schmidt a pris le poste de PDG de Google en 2001 et l’a transformé en empire.

Je me demandais pourquoi une telle visite. Mais ce ne fut que bien après que Schmidt et ses compagnons m’aient quitté que j’ai commencé à comprendre qui m’avait vraiment rendu visite.

La raison avancée pour la visite était un livre. Schmidt était en train d’écrire un traité avec Jared Cohen, le directeur de Google Ideas, une sorte de guide prétendant décrire le ‘groupe de réflexion/action’ que s’estime être Google. J’en savais peu encore sur Cohen à l’époque. En fait, Cohen a démissionné du Département d’État américain en 2010 pour rejoindre Google. Il était un homme plein d’idées de la ‘génération Y’ ayant travaillé sous deux administrations américaines, un intermédiaire du monde des think tanks et des instituts politiques, embauché dès la vingtaine. Il est devenu un conseiller important pour les secrétaires d’État Rice et Clinton. Au département d’État, travaillant sur la planification des politiques du personnel, Cohen a été vite baptisé le chouchou’ de Condi, récupérant les concepts à la mode dans la Silicon Valley pour les intégrer dans les milieux politiques américains et produire de délicieuses compositions rhétoriques telles que Public Diplomacy 2.0′. Sur la page du Council on Foreign Relations présentant son personnel, il est décrit comme un expert en ‘terrorisme, radicalisation, impact des technologies de connexion sur l’industrie du XXIe siècle, Iran’. »

Maintenant, je vais passer à l’étape où Assange décrit sa tentative de contact avec le département d’État américain en 2011 en ce qui concerne les câbles que WikiLeaks publiait.

« C’est à ce moment-là que j’ai réalisé qu’Eric Schmidt n’avait peut-être pas été que l’émissaire de Google. Officiellement ou non, il a conservé des relations qui le plaçaient très près de Washington, y compris une relation bien documentée avec le président Obama. Non seulement les gens de Hillary Clinton savaient que le partenaire d’Eric Schmidt m’avait rendu visite, mais ils avaient également choisi de l’utiliser comme un canal clandestin. Pendant que WikiLeaks était profondément impliqué dans la publication des archives interne du Département d’État américain, ce dernier avait, en pratique, été invité à un déjeuner gratuit et pénétré dans le centre de commandement de WikiLeaks. Deux ans plus tard, à la suite de ses premières visites de 2013 en Chine, en Corée du Nord et en Birmanie, il était apprécié que le président de Google pratique, d’une manière ou d’une autre, une ‘diplomatie clandestine’ pour Washington. Mais à l’époque, c’était une chose nouvelle.

J’ai mis cela de côté jusqu’en février 2012, lorsque WikiLeaks, avec plus de trente de nos partenaires médiatiques internationaux, a commencé à publier les fichiers Global Intelligence : la sauvegarde des courriels interne de la société de renseignements privée Stratfor, basée au Texas. L’un de nos partenaires d’enquête les plus motivés, le journal libanais Al Akhbar, a parcouru les courriels pour chercher des renseignements sur Jared Cohen. Les gens de Stratfor, qui aimaient se considérer comme une sorte de CIA d’entreprise, étaient très conscients d’autres projets concurrents, qu’ils considéraient comme des incursions dans leur secteur. Google était apparu sur leur radar. Dans une série de courriels intéressants, ils discutaient du genre d’activités mené par Cohen sous l’égide Google Ideas, donnant des indications sur ce que l’’action’ du terme ‘groupe de réflexion/action’ signifiait réellement.

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Le travail de Cohen a semblé se transformer d’expert en relations publiques et ‘responsabilité d’entreprise’ en un travail d’intervention active d’une entreprise dans les affaires étrangères, à un niveau qui est normalement réservé aux États. Jared Cohen pourrait être nommé ironiquement le ‘directeur du changement de régime’ de Google. Selon les courriels, il essayait de laisser son empreinte sur certains des événements historiques majeurs du Moyen-Orient contemporain. On peut voir sa trace en Égypte pendant la révolution, lorsqu’il a rencontré Wael Ghonim, l’employé de Google dont l’arrestation et le court emprisonnement, plus tard, feraient de lui le symbole du soulèvement dans la presse occidentale. Des réunions ont été planifiées en Palestine et en Turquie, mais elles ont été annulées, comme le prétendent les courriels de Stratfor, par les hauts dirigeants de Google qui les considéraient comme trop risquées. Quelques mois seulement avant de me rencontrer, Cohen prévoyait un voyage proche de l’Iran, en Azerbaïdjan, pour ‘informer les communautés iraniennes proches de la frontière’, dans le cadre du projet Google Ideas, sur les ‘sociétés répressives’. Dans ces courriels internes, le vice-président pour le renseignement de Stratfor, Fred Burton (lui-même un ancien agent de sécurité du Département d’État), écrivait :

‘Google reçoit de la Maison Blanche et du Département d’État tout support et couverture nécessaire. En réalité, ils font des choses que la CIA ne peut pas faire. . . [Cohen] va se faire kidnapper ou tuer. C’est peut-être être la meilleure chose pour exposer le rôle clandestin de Google dans la création d’agitation populaire, pour parler franc. Le gouvernement des États-Unis peut alors nier toute connaissance de la chose et laisser Google dans la merde.’

Dans une autre communication interne, Burton déclarait que ses sources sur les activités de Cohen étaient le directeur de la sécurité de Google, Marty Lev – et Eric Schmidt lui-même. Voulant chercher quelque chose de plus concret, j’ai commencé à fouiller dans les archives de WikiLeaks des informations sur Cohen. Les câbles du département d’État publiés dans le cadre de Cablegate révèlent que Cohen s’était rendu en Afghanistan en 2009, pour essayer de convaincre les quatre principales compagnies de téléphones mobiles afghanes de déplacer leurs antennes sur les bases militaires américaines. Au Liban, il a travaillé tranquillement pour créer un rival intellectuel et religieux au Hezbollah, la ‘Grande Ligue Chiite’. Et à Londres, il a offert aux cadres de Bollywood des fonds pour qu’ils insèrent du contenu anti-extrémiste dans leurs films et leur a promis de les mettre en contact avec des réseaux apparentés d’Hollywood. 18.

Trois jours après qu’il m’a rendu visite à Ellingham Hall, Jared Cohen s’envolait pour l’Irlande afin d’y diriger le ‘Save Summit’, un événement coparrainé par Google Ideas et le Council on Foreign Relations. Tout en rassemblant d’anciens membres de gangs de la ville, des militants de droite, des nationalistes violents et des ‘extrémistes religieux’ du monde entier en un même endroit, l’évènement avait pour objectif de mettre en place des solutions technologiques au problème de ‘l’extrémisme violent’. Chercher l’erreur.

Le monde de Cohen semble être une succession d’événement comme celui-ci : des interminables soirées pour la fertilisation croisée de l’influence des élites sur leurs vassaux, sous la pieuse dénomination de ‘société civile’. La croyance établie dans les sociétés capitalistes avancées est qu’il existe encore une organique ‘branche de la société civile’ dans laquelle des institutions se forment de manière autonome et se réunissent pour manifester les intérêts et la volonté des citoyens. La fable veut que les frontières de ce secteur soient respectées par les acteurs du gouvernement et le ‘secteur privé’, laissant un espace sûr pour que les ONG et les organisations à but non lucratif puissent défendre des droits humains, la liberté d’expression et mettre le gouvernement face à ses responsabilités.

Cela semble être une excellente idée. Mais si cela a jamais été vrai, ce n’est plus le cas depuis des décennies. Depuis au moins les années 1970, des acteurs authentiques comme les syndicats et les églises se sont repliés sous les assauts répétés du marché libre politique, transformant la ‘société civile’ en un marché acheté par les factions politiques et les intérêts corporatifs cherchant à exercer une influence de proximité. Au cours des quarante dernières années, on a pu assister à une énorme prolifération de groupes de réflexion et d’ONG politiques dont le but, sous tout ce verbiage, est d’exécuter des actions politiques par procuration.

Et ce ne sont pas seulement des groupes néoconservateurs bien visibles comme le Foreign Policy Initiative. Mais aussi des ONG occidentales insipides comme Freedom House, où des travailleurs bénévoles de carrière, naïfs mais bien intentionnés, sont utilisés par des courants politiques et dénoncent des violations des droits de l’homme à l’étranger alors que les abus locaux sont fermement laissés hors du champ de vision. Le circuit des conférences de la société civile, qui envoie des militants de pays en développement du monde entier, des centaines de fois par an, pour bénir l’union impie entre ‘des acteurs gouvernementaux et privés’ lors d’événements géopolitiques tels que le ‘Forum Internet de Stockholm’, ne pourrait tout simplement pas exister s’il n’était pas arrosé chaque année avec des millions de dollars de financement politique.

En 2011, l’Alliance des mouvements de la jeunesse a été renommée ‘Movements.org’. En 2012, Movements.org est devenu une division de ‘Advancing Human Rights’, une nouvelle ONG créée par Robert L. Bernstein après sa démission de Human Rights Watch (qui Il avait fondé à l’origine) parce qu’il estimait qu’elle ne devrait pas couvrir les abus des droits de l’homme israéliens et américains. Advancing Human Rights cherchait à corriger le problème de Human Rights Watch en se concentrant exclusivement sur les ‘dictatures’. Cohen a déclaré que la fusion de Movements.org avec Advancing Human Rights était ‘irrésistible’, en soulignant le ‘réseau phénoménal de cyber activistes de ce dernier au Moyen-Orient et en Afrique du Nord’. Il a donc rejoint au conseil d’administration de Advancing Human Rights, Richard Kemp, un ancien commandant des forces britanniques en Afghanistan. Dans sa forme actuelle, Movements.org continue de recevoir des fonds de Gen Next, de Google, de MSNBC, du géant des relations publiques Edelman, qui représente General Electric, Boeing et Shell, entre autres.

Google Ideas est plus grand, mais il suit le même programme. Regardez les listes des conférenciers à ses rencontres annuelles, sur invitation seulement, telles que ‘Crisis in a Connected World’ d’octobre 2013. Les théoriciens et les militants des réseaux sociaux donnent à l’événement un vernis d’authenticité, mais en vérité il rassemble un mélange toxique de participants : des responsables américains, des magnats des télécommunications, des conseillers en sécurité, des financiers capitalistes et des vautours de la politique étrangère technologique comme Alec Ross (un collègue de Cohen au département d’État) . En bout de liste, on retrouve les sociétés d’armement et des militaires de carrière : les dirigeants américains en exercice du Cyber Command, et même l’amiral responsable de toutes les opérations militaires américaines en Amérique latine entre 2006 et 2009. Tout ce beau monde rassemblé sous l’égide de Jared Cohen et du président de Google, Eric Schmidt. »

Maintenant, voici un peu plus d’informations sur Schmidt.

« Eric Schmidt est né à Washington DC, où son père travaillait comme professeur et économiste pour le Trésor, sous Nixon. Il a fréquenté l’école secondaire d’Arlington, en Virginie, avant d’obtenir un diplôme d’ingénieur à Princeton. En 1979, Schmidt s’est dirigé vers l’ouest, vers Berkeley, où il a reçu son doctorat avant de rejoindre la création de Stanford / Berkley, Sun Microsystems, en 1983. Au moment où il quittait Sun, seize ans plus tard, il en était devenu un des membres du bureau exécutif.

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Sun passait des contrats importants avec le gouvernement des États-Unis, mais les données montrent que Schmidt ne s’engage stratégiquement avec la classe politique de Washington que lorsqu’il devient PDG de Novell. Les dossiers fédéraux de financement des campagnes montrent que, le 6 janvier 1999, Schmidt a fait don de deux fois 1 000 $ au sénateur républicain d’Utah, Orrin Hatch. Le même jour, la femme de Schmidt, Wendy, donne également deux fois 1 000 $ au sénateur Hatch. Début 2001, plus d’une douzaine d’autres politiciens, dont Al Gore, George W. Bush, Dianne Feinstein et Hillary Clinton, étaient sur la liste de donations des Schmidt, un des dons atteignant 100 000 dollars. En 2013, Eric Schmidt, qui était devenu publiquement associé à la Maison Blanche d’Obama, élargi son cercle politique. Huit républicains et huit démocrates sont directement financés. En avril, 32 300 $ sont donnés au Comité sénatorial républicain. Un mois plus tard, le même montant, 32 300 dollars, est alloué au Comité de campagne sénatoriale démocrate. Pourquoi Schmidt a donné exactement la même somme aux deux parties est une question à 64 600 dollars.

C’est aussi en 1999 que Schmidt rejoint le conseil d’administration d’un groupe basé à Washington, DC : la New America Foundation, un regroupement de forces centristes bien connectées (en termes washingtoniens). La fondation et ses 100 employés sert d’usine d’influence, en utilisant son réseau d’experts approuvés en politiques de sécurité nationale, en politique étrangère et en technologie, pour placer des centaines d’articles par an dans les médias. En 2008, Schmidt en est devenu le président du conseil d’administration. À partir de 2013, les principaux bailleurs de fonds de la New America Foundation (chacun contribuant pour plus d’un million de dollars) sont Eric et Wendy Schmidt, le Département d’État américain et la Fondation Bill & Melinda Gates. Les autres bailleurs de fonds incluent Google, USAID et Radio Free Asia.

L’implication de Schmidt dans la New America Foundation le place fermement au cœur de l’establishment washingtonien. Les autres membres du conseil d’administration de la fondation, dont sept  sont également nommés membres du Council on Foreign Relations, sont Francis Fukuyama, l’un des pères intellectuels du mouvement néoconservateur ; Rita Hauser, qui a siégé au Conseil consultatif du renseignement du Président sous Bush et Obama ; Jonathan Soros, fils de George Soros ; Walter Russell Mead, un stratège en sécurité américain et rédacteur en chef de l’American Interest ; Helene Gayle, qui siège aux conseils d’administration de Coca-Cola, de Colgate-Palmolive, de la Fondation Rockefeller, de l’Unité de politique étrangère du Département d’État, du Council on Foreign Relations, du Centre d’études stratégiques et internationales, du programme Fellows de la Maison-Blanche et du ONE Campaign de Bono ; et Daniel Yergin, géo-stratége du pétrole, ancien président du Groupe de travail du Département de l’énergie des États-Unis sur la recherche stratégique sur l’énergie et auteur de The Prize : The Epic Quest for Oil, Money and Power.

Le chef exécutif de la fondation, nommé en 2013, est l’ancienne patronne de Jared Cohen au Département d’État, Anne-Marie Slaughter, une experte en loi et relations internationales avec un penchant pour les retours d’ascenseur. Elle a fait pression sur Obama pour qu’il réponde à la crise ukrainienne non seulement en déployant des forces américaines clandestines dans le pays, mais aussi en lançant des bombes sur la Syrie, parce que cela enverrait un message à la Russie et à la Chine. Avec Schmidt, elle participa, en 2013, à la conférence de Bilderberg et siège au Conseil en politique des affaires étrangères du département d’État.

Il n’y avait rien de politiquement navrant à propos d’Eric Schmidt. J’avais trop envie de le voir comme un ingénieur de la Silicon Valley, sans ambition politique, une relique des bons vieux jours de la culture des informaticiens de la côte ouest. Mais ce n’est pas le genre de personne qui participerait à la conférence de Bilderberg quatre ans de suite, qui rendrait régulièrement visite à la Maison-Blanche ou qui délivrerait des ‘conférences au coin du feu’ au Forum économique mondial de Davos. L’émergence de Schmidt comme ‘ministre des Affaires étrangères’ de Google – pour faire des visites d’État en grande pompe dans des pays géopolitiquement sensibles − n’est pas venu de nulle part ; Il y a été préparé par des années d’assimilation dans les réseaux d’influence de l’establishment américain.

Sur le plan personnel, Schmidt et Cohen sont des gens tout à fait sympathiques. Mais le président de Google est un ‘capitaine d’industrie’ typique, avec tous les bagages idéologiques qui accompagnent ce rôle. Schmidt est tout à fait à sa place : là où les tendances centristes, libérales et impérialistes se rencontrent dans la vie politique américaine. Apparemment les patrons de Google croient véritablement au pouvoir civilisateur de sociétés multinationales éclairées, et ils considèrent cette mission comme conforme avec la gestion du monde selon le jugement éclairé de la ‘bienveillante superpuissance’. Ils vous diront que l’ouverture d’esprit est une vertu, mais tous les points de vue remettant en cause la conduite exceptionnelle de la politique étrangère américaine resteront hors de leur champ de vision. C’est la banalité impénétrable du ‘ne sois pas malveillant’ [Don’t be evil, le logo de Google à ses débuts, NdT]. Ils croient vraiment œuvrer pour le bien. C’est là le problème.

Même lorsque Google montre publiquement sa politique d’entreprise ambigüe, cela ne gène en rien cet article de foi. La réputation de l’entreprise est apparemment inattaquable. Le logo coloré et ludique de Google est imprimé sur les rétines humaines un peu moins de six milliards de fois par jour, soit 2100 milliards de fois par an, une opportunité pour conditionner les populations qu’aucune autre entreprise n’a connu dans l’histoire. Pris en flagrant délit l’année dernière à fournir des gigabytes de données personnelles à la communauté du renseignement des États-Unis grâce au programme PRISM, Google continue de s’appuyer sur la bonne volonté générée par son hypocrite ‘ne sois pas malveillant’. Quelques lettres ouvertes symboliques à la Maison Blanche plus tard et il semble que tout est pardonné. Même les militants anti-surveillance ne peuvent s’empêcher de condamner l’espionnage du gouvernement mais d’essayer de modifier les pratiques de surveillance invasive de Google en utilisant des stratégies d’apaisement.

Personne ne veut reconnaître que Google est devenu un géant malveillant. C’est pourtant le cas. Le mandat de Schmidt en tant que PDG a permis à Google de s’intégrer aux structures de pouvoir américaines les plus éloignées quand elle s’est transformée en une méga entreprise géographiquement invasive. Mais Google a toujours été à l’aise avec cette proximité politique. Bien avant que les fondateurs de l’entreprise, Larry Page et Sergey Brin n’aient embauché Schmidt en 2001, leur recherche initiale, sur laquelle Google était basée, avait été financée en partie par l’Agence des projets avancés de recherche en défense (DARPA). Et même pendant que Schmidt entretenait une image de géant amical de la technologie mondiale, il établissait parallèlement une relation étroite avec la communauté du renseignement.

En 2003, l’Agence de sécurité nationale des États-Unis (NSA) avait déjà commencé à violer systématiquement la loi sur la surveillance des services de renseignements étrangers (FISA), sous l’égide de son directeur général, Michael Hayden. C’était pendant l’époque du programme ‘Total Information Awareness’. Avant même que PRISM ne soit imaginé, sous les ordres de la Maison Blanche de Bush, la NSA visait déjà à ‘tout collecter, tout renifler, tout savoir, tout traiter, tout exploiter’. Au cours de la même période, Google – dont la mission, celle publiquement déclarée, est de recueillir et ‘d’organiser l’information mondiale et de la rendre universellement accessible et utile’ – acceptait 2 millions de dollars de la NSA pour fournir à l’agence des outils de recherche pour son stock croissant de données siphonnées.

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En 2004, après avoir repris Keyhole, une entreprise technologique de cartographie cofinancée par la National Geospatial-Intelligence Agency (NGA) et la CIA, Google a développé la technologie de Google Maps, une version d’entreprise qu’elle a depuis vendu au Pentagone et aux agences étatiques et fédérales associées pour plusieurs millions de dollars. En 2008, Google a contribué au lancement d’un satellite d’espionnage de la NGA, le GeoEye-1. Google partage les photographies du satellite avec les milieux américains et les communautés de renseignement. En 2010, la NGA a attribué à Google un contrat de 27 millions de dollars pour des ‘services de visualisation géospatiale’.

Dans le même temps, Google participait à un programme connu sous le nom de ‘Enduring Security Framework’ (ESF) qui impliquait le partage d’informations entre les sociétés de technologie de la Silicon Valley et les agences affiliées au Pentagone, ‘à la vitesse du réseau’. Des courriels obtenus en 2014, dans le cadre de la loi Freedom of Information, montrent Schmidt et son collègue Sergey Brin, correspondant, en utilisant le prénom, avec le chef de la NSA, le général Keith Alexander, à propos de l’ESF. Les reportages sur ces courriels se sont concentrés sur la familiarité de la correspondance : ‘Général Keith. . . C’est si formidable de vous rencontrer. . . !’, écrit Schmidt. Mais la plupart des reportages ont négligé un détail crucial. ‘Vos idées en tant que membre clé de la base industrielle de défense’, écrit Alexander en s’adressant à Brin, ‘sont utiles pour s’assurer que les efforts du FSE ont un impact mesurable’.

En 2012, Google est arrivé sur la liste des lobbyistes les plus engagés de Washington DC, une liste généralement dominée par la Chambre de commerce des États-Unis, les entreprises d’armement et les léviathans du pétrole. Google dépasse le géant de l’aérospatiale militaire, Lockheed Martin, dans ce classement, avec un total de 18,2 millions de dollars dépensé en 2012 comparés aux 15,3 millions de dollars de Lockheed. Boeing, l’entrepreneur militaire qui a absorbé McDonnell Douglas en 1997, est également inférieur à Google, avec 15,6 millions de dollars dépensés, tout comme Northrop Grumman à 17,5 millions de dollars.

Si quelque chose a changé depuis que ces mots ont été écrits, c’est que la Silicon Valley s’est installée dans ce rôle passif, aspirant surtout à revêtir la ‘main de fer cachée’ d’un gant de velours. En 2013, Schmidt et Cohen écrivaient : ‘Ce qu’était Lockheed Martin au vingtième siècle, les entreprises de technologie et de cyber-sécurité le seront pour le vingt et unième.’

C’est l’une des nombreuses audacieuses affirmations faites par Schmidt et Cohen dans leur livre, qui a finalement été publié en avril 2013. Disparu le titre original ‘L’Empire de l’Esprit’, remplacé par ‘Le nouvel âge digital : donner forme à l’avenir des peuples, des nations et des entreprises’. Au moment où il sortait, j’étais entrain de chercher et de recevoir l’asile politique du gouvernement de l’Équateur et je me suis réfugié dans son ambassade à Londres. À ce moment-là, j’avais déjà passé près d’un an dans l’ambassade, sous la surveillance de la police, interdit de sortir en sécurité du Royaume-Uni. J’ai remarqué l’enthousiasme de la presse à propos du livre de Schmidt et de Cohen tout en ignorant péniblement l’impérialisme numérique explicite du titre, et la chaîne remarquable de soutien de la part de célèbres bellicistes comme Tony Blair, Henry Kissinger, Bill Hayden et Madeleine Albright.

Présenté comme visionnaire des changements technologiques mondiaux, le livre échoue pourtant à même imaginer un avenir, bon ou mauvais, sensiblement différent du présent. Ce livre est une fusion simpliste de l’idéologie ‘fin de l’Histoire’ de Fukuyama, hors mode depuis les années 1990, et de téléphones portables plus rapides. Il est rempli de vieilles rengaines washingtoniennes, d’orthodoxies du département d’État et de citations usées d’Henry Kissinger. La démonstration est médiocre, même dégénérée. Elle ne semble pas correspondre au profil de Schmidt, cet homme silencieux et pointu assis dans mon salon. Mais en le lisant, j’ai commencé à voir que le livre n’était pas une sérieuse tentative d’envisager l’avenir. C’était une chanson d’amour de Google pour la Washington officielle. Google, un supermarché numérique en plein essor, offrait de devenir le visionnaire géopolitique de Washington.

Une façon de voir est de considérer que ce ne sont que des affaires. Pour assurer la domination du marché mondial, un monopole américain des services Internet ne peut tout simplement pas continuer à faire ce qu’il fait et laisser la politique prendre soin de lui-même. L’hégémonie stratégique et économique américaine deviennent des piliers essentiels de sa domination du marché. Qu’est-ce qu’une méga entreprise doit faire ? Si elle veut dompter le monde, elle doit faire partie de l’empire du ‘Ne sois pas malveillant’.

Qu’il s’agisse d’une simple entreprise ou de ‘plus qu’une simple entreprise’, les aspirations géopolitiques de Google sont étroitement liées au programme de politique étrangère de la superpuissance mondiale. Au fur et à mesure que le monopole de la recherche et du service Internet de Google grandit, et qu’il élargit son cône de surveillance industrielle pour couvrir la majorité de la population mondiale, dominant rapidement le marché des téléphones mobiles et s’activant pour étendre l’accès à Internet dans le Sud global, Google devient de plus en plus, pour la population mondiale, un synonyme de l’Internet. Son influence sur les choix et les comportements de la totalité des êtres humains se traduit en un pouvoir réel d’influencer le cours de l’histoire.

Si l’avenir d’Internet doit être Google, cela devrait sérieusement préoccuper les gens du monde entier − en Amérique latine, en Asie de l’Est et du Sud Est, dans le sous-continent indien, au Moyen-Orient, en Afrique subsaharienne, dans l’ex-Union soviétique, et même en Europe pour qui l’Internet incarne la promesse d’une alternative à l’hégémonie culturelle, économique et stratégique américaine. »

Je me suis vraiment intéressé à ce côté politique de Google en 2013, lorsque j’ai lu toute la transcription de l’interview d’Assange par Schmidt. Pour en savoir plus sur le sujet, consultez le texte que j’ai publié à l’époque : les faits saillants de l’incroyable interview de Julian Assange par Eric Schmidt.

Finalement, je pense que la meilleure fin à cet article est de reprendre le tweet suivant :

La devise de Google en 2004 : ne soyez pas malveillant.

La devise de Google en 2010 : le mal est difficile à définir.

La devise de Google en 2013 : nous faisons des robots militaires.

Michael Krieger

Traduit par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone.