En Allemagne, les saisonniers roumains risquent leur santé pour des asperges

Par Simon Rico et Florentin Cassonnet
Mai 2020

Malgré la crise sanitaire du Covid-19, plusieurs pays riches de l’Union européenne ont fait venir d’urgence des saisonniers étrangers, main-d’œuvre indispensable à leurs agricultures. Des « citoyens de seconde classe » dont on n’hésite pas à mettre la vie en danger pour sauver les récoltes.

«Nous avons trouvé une solution pragmatique, qui répond à deux exigences justifiées : protection contre l’infection d’un côté et sécurisation de la récolte de l’autre côté. »

Le 2 avril dernier, la ministre allemande de l’agriculture, Julia Klöckner, annonçait la réouverture exceptionnelle des frontières pour 80 000 travailleurs saisonniers étrangers. Une mesure qui allait pourtant à l’encontre des mesures de confinement prises par Berlin, comme tous les pays européens, pour limiter les déplacements internationaux en vue de freiner la propagation de l’épidémie de coronavirus.

L’objectif était clair : sauver coûte que coûte la récolte d’asperges, légume sacré outre-Rhin. Les Allemands lui vouent un culte de longue date et il existe même un mot, « Spargelzeit », le temps des asperges, qui renvoie à l’idée d’âge d’or.

Or, pour ramasser ce mets si prisé, le premier producteur européen d’asperges ne peut pas se passer des centaines de milliers de travailleurs saisonniers venus de l’ancienne Europe de l’Est, principalement de Roumanie et de Pologne. Même en plein coronavirus. Car les candidats allemands prêts à se baisser plus de huit heures par jour pour le salaire minimal ne se bousculent plus au portillon dans un pays où l’économie tourne depuis de longues années à plein régime.

Mandatées par les patrons allemands, les agences de recrutement se sont vite mises sur le pied de guerre en Roumanie, avec l’aval du premier ministre Ludovic Orban. Alors que le pays aurait perdu plus d’un million d’emplois depuis le début de l’épidémie, l’appel de Berlin est un appel d’air. Et le dirigeant libéral roumain s’est empressé de faire savoir qu’il n’envisageait pas « d’empêcher les saisonniers de chercher du travail ». Un décret militaire spécial autorisant « le transport des travailleurs saisonniers de Roumanie vers d’autres États » a donc été pris dans la foulée pour contourner l’état d’urgence instauré le 16 mars.

Acheminés par cars depuis les quatre coins du pays, des milliers de candidats au départ affluent depuis le 9 avril vers les aéroports de Bucarest et de Cluj-Napoca, la grande ville de Transylvanie. Les images de ces travailleurs saisonniers agglutinés pendant des heures, dans l’attente de leur vol et au mépris de toutes les règles de confinement, ont suscité un tollé dans l’opinion publique. D’autant que de nombreux travailleurs saisonniers venaient du județ de Suceava, le principal foyer épidémique du pays, censé être en isolement total.

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« Ils sont rentrés, ils ont infecté la moitié du pays, ils ont contaminé le personnel médical, et maintenant ils repartent cueillir des asperges », a pesté le célèbre entraîneur de football Marius Șumudică à la télévision, avant de faire le tour des médias roumains.

Dans cette affaire, chacune des parties s’est renvoyé la balle. Les autorités ont accusé la direction de l’aéroport et l’agence de recrutement. Mais le ministre de l’intérieur a également annoncé que des poursuites pénales seraient lancées contre ceux qui ont « violé les procédures de quarantaine », faisant aussi reposer la faute sur ces travailleurs pauvres.

Dans une Union européenne habituée à la liberté de circulation des biens et des personnes, la fermeture des frontières à la mi-mars est venue brutalement rappeler à quel point la main-d’œuvre étrangère bon marché est devenue essentielle pour faire tourner les agricultures des États membres les plus riches.

Chaque année, des millions de saisonniers originaires de tout l’est du continent viennent vendre la force de leurs bras en Allemagne, en Italie, en France ou en Espagne, pour cueillir mirabelles, pêches et autres raisins… en étant payés au salaire horaire minimal, un revenu autrement élevé qu’en Roumanie, Bulgarie ou Albanie.

Selon les estimations, plus de quatre millions de Roumains travailleraient aujourd’hui à l’étranger, surtout dans l’agriculture, l’aide à domicile, l’hôtellerie-restauration et la construction. Et ce sont les forces vives qui s’en vont : depuis l’entrée dans l’Union européenne en 2007, un quart des 25-40 ans auraient quitté le pays, engendrant même une pénurie de main-d’œuvre.

Malgré l’une des croissances économiques les plus fortes de l’UE (+ 4,1 % en 2019), la pauvreté reste massive, avec plus d’un tiers de la population menacée d’exclusion et une protection sociale minimale.

« Dans mon village, tout le monde part travailler à l’étranger. Il n’y a pas d’aides, pas d’emplois, rien de l’État », explique Dorin Armanu, originaire de Bunești-Averești, un village de l’est de la Roumanie, l’une des zones les plus pauvres. Ce maçon de 42 ans fait des allers-retours avec l’Italie depuis 2005.

Comme plus de 250 000 de ses concitoyens, il s’est dépêché de rentrer quand les frontières européennes ont commencé à se fermer une à une, lorsque la pandémie a explosé en Europe. Mais il espère pouvoir repartir au plus vite : « Si l’étranger s’arrête, ce sera très difficile pour nous. Parce que c’est comme ça que les gens d’ici arrivent à survivre, à construire leur maison, à manger. »

Pour les saisonniers roumains, partir en Allemagne travailler dans l’agriculture est très lucratif. Interrogé en 2018 par Der Spiegel, l’un d’eux expliquait qu’en dix semaines il gagnait environ 4 000 euros, presque le salaire annuel qu’il pouvait espérer en Roumanie. Dans ces conditions, pas étonnant que beaucoup aient décidé de partir en Allemagne récolter des asperges malgré les risques sanitaires que fait peser le coronavirus.

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« Compte tenu de la situation actuelle, les gens hésitent », reconnaît néanmoins Alexandra Voinea, de l’agence de recrutement Qbis România. Ceux qui ont pris la route sont donc les plus précaires, ceux qui n’avaient pas d’autre choix pour survivre. Parce que tous savaient que les mesures exceptionnelles promises – petites équipes, chambres individuelles ou familiales – ne seraient pas partout respectées, loin de là.

Les journalistes de Panorama, la célèbre émission d’enquête de la télévision publique allemande, ont révélé qu’une exploitation de Rhénanie-Palatinat employait des centaines de Roumains sans leur avoir fourni aucune mesure de protection. Ils travaillent en groupes de 45 personnes, sont transportés en bus sans masques, et dorment, comme en temps normal, à trois dans de petits conteneurs aménagés en bungalows. Et ils doivent aller au supermarché local pour s’approvisionner, car dans l’exploitation, les produits sont vendus trois fois plus cher.

Or, le virus est bien présent dans les fermes allemandes. Un saisonnier roumain de 57 ans en est mort durant le week-end de Pâques dans le Bade-Wurtemberg. Il était arrivé le 20 mars, la veille de la fermeture des frontières par Berlin. Quatre autres saisonniers ont été testés positifs après son décès, mais cela n’a pas empêché la récolte de continuer.

« Les mesures de la ministre de l’agriculture ne sont rien d’autre qu’une farce », s’offusque Friedrich Ostendorff, député vert au Bundestag et lui-même agriculteur. Pour Szabolcs Sepsi, du syndicat Faire Mobilität (Mobilité équitable), qui représente les travailleurs émigrés d’Europe centrale et orientale, ces saisonniers sont traités comme des « salariés de seconde classe ».

D’ordinaire, la convention collective prévoit que les saisonniers étrangers puissent rompre leur contrat en cas de violation manifeste du droit du travail par le patron qui les recrute, mais en cette année de coronavirus, cette clause a été suspendue, à cause de la quarantaine.

« Il ne semble pas important que des milliers de personnes travaillent, mangent, dorment et se lavent massées les unes sur les autres. Ce qui compte, c’est qu’elles soient tenues à distance de la population allemande », dénonce Szabolcs Sepsi. Les exploitants sont en outre dispensés de cotisations sociales pour les travailleurs étrangers qui restent en Allemagne moins de 115 jours.

L’arrangement allemand pour sauver la saison des asperges a donné des idées à d’autres pays européens, dont les récoltes printanières sont elles aussi menacées. À la mi-avril, le Royaume-Uni a affrété plusieurs charters pour faire venir en urgence des saisonniers roumains. Deux semaines plus tôt, des associations d’exploitants avaient tiré la sonnette d’alarme, estimant que la filière agricole britannique pourrait vite manquer de 140 000 personnes.

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Ce sont les terres de l’est, où le vote pro-Brexit a été le plus fort, qui ont été les premières à faire venir des travailleurs roumains pour ramasser des laitues. D’autres devraient bientôt arriver pour récolter des oignons verts, des pois et des haricots. Chaque année, l’agriculture britannique embauche 70 000 saisonniers, dont 90 % d’étrangers venus pour la plupart de Roumanie, de Bulgarie et d’Ukraine.

L’Italie, deuxième producteur européen de fruits et légumes, une filière qui pèse 13 milliards d’euros de chiffre d’affaires, s’inquiète elle aussi : dans certaines régions, les récoltes ont déjà chuté de moitié. « Alors que la chaîne alimentaire déploie d’énormes efforts pour garantir l’approvisionnement du pays, nous ne pouvons pas laisser les produits pourrir dans les champs et faire face à l’urgence alimentaire qui affecte une partie de plus en plus importante de la population », a martelé la ministre de l’agriculture, Teresa Bellanova.

Selon ses chiffres, environ 350 000 saisonniers venus d’Europe centrale et orientale manquent à l’appel ce printemps, bloqués chez eux par la fermeture des frontières. Pour combler ce manque, le gouvernement prépare l’adoption d’un décret visant à régulariser 200 000 sans-papiers. Des mesures destinées aux travailleurs étrangers sont aussi sur la table : la prolongation des permis de séjour et l’instauration de « couloirs verts » pour faire venir plus de 100 000 saisonniers de Roumanie et leur garantir des contrats jusqu’à la fin 2020. Des pourparlers seraient également en cours avec l’Albanie voisine.

Pendant que les pays riches de l’Union européenne s’organisent donc pour faire venir des travailleurs étrangers à moindres coûts en vue de nourrir leur population, ils ne se préoccupent guère de leur situation ni de celle des pays dont ils sont originaires.

L’exemption de cotisations sociales pour les employeurs agricoles allemands en pleine épidémie laisse même entendre qu’en cas de problème de santé, ce sera à Bucarest de les gérer. Un comble quand on sait que les personnels soignants roumains émigrent massivement en Allemagne depuis 2007, notamment pour s’y occuper de la population vieillissante.

L’épidémie de coronavirus vient douloureusement rappeler que l’Europe libérale repose sur les inégalités entre ses membres et que les travailleurs d’Europe centrale et orientale, souvent vilipendés, se révèlent plus nécessaires que jamais. La preuve : même les nationalistes allemands de l’AfD ont salué l’arrivée des saisonniers roumains