Les politiques d’austérité au cœur de la crise de l’Europe

Les élections au Parlement européen sont l’occasion de jeter un regard critique sur les politiques économiques et financières telles qu’elles ont été poursuivies au cours des dernières années dans la zone euro.

De Jean Feyder (ancien ambassadeur)

Au centre de ces politiques se trouve le Pacte de croissance et de stabilité établi en 2011 que tous les Etats membres de la zone euro ont dû inscrire sinon dans leur constitution du moins dans leur législation nationale.

Il s’agit de ce qu’on appelle communément les politiques d’austérité qui obligent les Etats membres de la zone euro à limiter le déficit budgétaire à 3% et le niveau de leur dette par rapport à leur PNB à 60%. C’est l’Allemagne de Wolfgang Schäuble, à l’époque ministre de Finances, qui a largement inspiré cette approche.

Or, c’est l’Allemagne qui n’a longtemps pas respecté la norme convenue d’un taux d’inflation de 2% au sein de la zone euro ce qui lui a permis de pratiquer une politique de dumping social à l’égard de ses partenaires. Les politiques dites de „Hartz IV“ ont, en particulier, conduit les syndicats allemands à se satisfaire de taux d’augmentation des salaires inférieurs à ceux de la productivité des entreprises. L’Allemagne a ainsi pu accroître son avantage compétitif vis-à-vis de tous ses partenaires de la zone euro.
Ces dernières années, l’Allemagne n’observe pas non plus une autre norme de la zone euro: aucun pays n’est censé présenter un excédent commercial de plus de 6%.

Une politique de dumping social

L’Allemagne a un tel excédent de près de 8% qui est cause de suppression d’emplois chez ses voisins. Rares sont les voix invitant l’Allemagne à respecter cette discipline. L’Allemagne ne devrait pas être obligée à limiter ses exportations de voitures ni à produire des voitures de moindre qualité. Mais, dans le cadre des politiques d’austérité, ce pays devrait être tenu de compenser son excédent commercial par des investissements massifs sur le plan national sinon européen.

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L’Europe accuse un grave déficit démocratique: les ministres des Finances responsables de la gestion de cette politique n’ont jamais dû s’expliquer devant le Parlement européen. Celui-ci est tenu à l’écart de politiques qui ont un impact profond sur la situation économique et sociale de chacun des pays membres de la zone euro.

Ces politiques d’austérité ont creusé les inégalités entre les pays du Nord de l’Europe et ceux du Sud. Si certains pays du Nord, comme l’Allemagne ou l’Autriche ont atteint un niveau de l’emploi proche du plein emploi, le chômage reste élevé dans des pays comme la France (8,8%), l’Italie (10,5%) et l’ Espagne (15%).

Le chômage des jeunes est particulièrement inquiétant: il atteint 39% en Grèce, 33% en Espagne et en Italie. On assiste également à une précarisation croissante de l’emploi, un tiers des emplois créés en 2018 étant à durée déterminée. Le pays qui a dû payer le prix le plus lourd est certainement la Grèce.

La Grèce frappée par une crise catastrophique

Je rappelle que le 13 juillet 2015, lors d’un sommet de l’UE, un nouveau programme d’aide triennal allant jusqu’à 86 milliards d’euros a été décidé pour la Grèce. Ce troisième paquet de sauvetage a servi avant tout au financement de crédits déjà en cours. Les programmes d’austérité ont été poursuivis. Le paiement de ces aides a été lié à de nouvelles réformes des pensions, à des augmentations d’impôt, à la limitation des droits des salariés et à la dérégulation de services. Toute nouvelle initiative législative ou budgétaire a dû être soumise au contrôle préalable de la Troïka.

Huit jours plus tôt, le 5 juillet, 62% des Grecs s’étaient prononcés lors du référendum contre cette politique d’austérité. La manière dont la Troïka a imposé ces nouveaux programmes à la Grèce a été considérée et dénoncée par beaucoup comme une humiliation inacceptable, comme un camouflet pour la démocratie. Une aubaine pour les nationalistes et les eurosceptiques.

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Aujourd’hui les programmes d’aide sont venus à leur terme. Mais les politiques d’austérité doivent se poursuivre. Le chômage a certes quelque peu diminué mais devrait toujours se situer autour des 20%. Le salaire minimum vient d’être augmenté de 11% pour atteindre 650 euros par mois.

La mortalité a doublé en Grèce

Mais les allocations de chômage ne sont plus payées que pour un an. Sur dix chômeurs, neuf ne reçoivent plus d’allocations. Les pensions de nombreux Grecs sont réduites de 30%. Un million de retraités reçoivent des pensions de moins de 500 euros par mois. La mortalité a doublé en six ans, car beaucoup ne peuvent plus se permettre des soins de santé.

Selon une étude de la London School of Economics, plus de 280.000 Grecs ont quitté le pays entre 2010 et 2015. Depuis 2010, plus de 100.000 entreprises ont dû arrêter le travail. La dette étrangère continue d’augmenter et atteint 180% du produit intérieur brut. Elle est devenue insupportable et ne peut pas être remboursée.

Même le Fonds monétaire international considère une restructuration de cette dette comme indispensable. Des entreprises étatiques sont privatisées et passent dans des mains étrangères. C’est ainsi que l’entreprise allemande Fraport a pu acquérir, pour 1,23 milliards d’euros, les droits d’usage de quatorze aéroports, à des conditions très avantageuses, pour une durée de quarante années. L’État grec perd ainsi des recettes précieuses du secteur du tourisme1. Des grèves et des protestations innombrables paralysent le pays.

Pour une Europe de la solidarité

Entretemps, à Genève, Juan Pablo Bohoslavsky, expert indépendant, constate dans un rapport soumis au Conseil des droits de l’Homme, que tant le gouvernement grec que les bailleurs de fonds violent gravement les droits de l’Homme par les programmes de réforme structurelle qu’ils mettent en œuvre2. Cela concerne en particulier le plus d’un million de personnes qui sont tombées en dessous de la limite de l’extrême pauvreté. Il recommande la réalisation d’une étude d’impact des programmes d’ajustement structurel sur les droits de l’homme.

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Une lueur d’espoir émane des plus de 400 groupes de solidarité qui se sont formés dans toute la Grèce. Avec le soutien également d’aides extérieures, ils constituent des collectifs autogérés pour aider les personnes dans le besoin à résoudre leurs problèmes d’alimentation, de santé et de logement.

Les politiques d’austérité créent des tensions au sein de l’Europe qui risquent de mettre en cause la cohésion et même la survie de l’Union monétaire. Aucun responsable politique européen n’a reconnu une évidence des lois économiques: quand on réduit systématiquement, comme dans le cas de la Grèce, les salaires, les pensions, les primes de chômage tout en augmentant les impôts, on réduit d’autant le pouvoir d’achat des consommateurs et du coup la demande sur les marchés ce qui cause non seulement un choc social mais également l’affaiblissement et même la destruction des entreprises et du tissus économique d’un pays.

L’avenir de l’UE et l’intérêt bien compris de l’Allemagne devraient conduire à un abandon de ces politiques d’austérité et à la mise en place de politiques susceptibles de favoriser une harmonisation des conditions de vie au sein de l’UE.

Une des solutions permettant d’assurer la redistribution indispensable pourrait être l’établissement d’un budget des pays de l’euro. Il pourrait servir d’instrument à combattre le chômage des jeunes, à stimuler les investissements dans le développement rural, les énergies renouvelables, la digitalisation et le développement des services publics. Une taxation adéquate des grandes entreprises comme Google, Apple, Facebook et Amazon pourrait contribuer au financement nécessaire d’un tel budget.

http://www.tageblatt.lu/meinung/forum/les-politiques-dausterite-au-coeur-de-la-crise-de-leurope/