Démission d’Alexis Tsipras : une grave erreur politique

Par Dimitris Konstantakopoulos
3 juillet, 2023

Alexis Tsipras a-t-il eu raison de démissionner, et de la manière dont il a choisi de le faire, ou pas ?

Bien sûr, il n’existe pas de réponse dans l’abstrait. La réponse dépend des critères que l’on adopte, elle dépend, en fin de compte, de qui on est et à quelles forces sociales et internationales on est associé, objectivement ou subjectivement.

Nous ne nous intéressons pas à la personne de Tsipras, ni même à son parti, sauf dans la mesure où ce qu’il fait (qu’ils font) ou ne fait pas (ne font pas) affecte objectivement la situation du peuple grec et du pays. Après tout, nous avons été très critiques à son égard lorsque nous estimions qu’il fallait l’être, et nous ne regrettons pas ce que nous lui avons dit lorsque c’était nécessaire. Mais chaque “situation spécifique” exige une “analyse spécifique”.

« Le perdant donne sa démission »

Certains, dont le Premier ministre lui-même, invoquent une loi (inexistante) du “politiquement correct”, une sorte de “bienséance” politique bourgeoise. Il est d’usage, nous dit-on, de démissionner quand on perd, par quoi on fait d’ailleurs montre de “supériorité”, ajoutent certains, citant notamment les exemples des précédents dirigeants de la Nouvelle Démocratie. Mais ce critère ne devrait pas être celui du dirigeant d’un parti de gauche. Son critère devrait être plutôt celui de savoir si démissionner ou rester, ou alors organiser la succession, servent ou nuisent aux idées au nom desquelles la gauche existe. Après tout, les exemples fournis par la Nouvelle Démocratie ne sont pas les seuls qui existent, et nous ne savons même pas si ce sont de bons exemples. Quel parti Kostas Karamanlis, Antonis Samaras, Vassilis Meimarakis (le dernier sans insister point) ont-ils laissé derrière eux lorsqu’ils sont partis, en mieux ou en pire ? Mais ce n’est pas  la Nouvelle Démocratie qui nous importe ici.

Le cas d’Andreas Papandreou

Le premier Premier ministre de gauche de la Grèce n’était pas à notre avis (pardon, Alexis !) Tsipras, c’était Andreas Papandreou, pour peu qu’on s’attarde mois sur la nomenclature que sur la substance – il était peut-être même davantage de  gauche. D’ailleurs, selon quelle logique un parti socialiste comme le PASOK d’Andreas, qui partait de positions à gauche du PCG, du PC de l’intérieur et de l’EDA de l’époque, peut-il être considéré comme n’appartenant pas à la gauche ? (1)

Andreas Papandreou a subi une défaite électorale majeure en 1974 et, à l’époque, beaucoup de gens disaient qu’il allait partir d’un jour à l’autre. Il n’est allé nulle part et il a triomphé sept ans plus tard.

En 1989-91, Andreas a connu trois défaites électorales (de moindre ampleur, certes, comparé à l’effondrement électoral de SYRIZA), l’attaque impitoyable de toute sa presse amie qui mélangeait tout aussi bien que la critique faite à Tsipras, relayant en plus toutes sortes d’accusations de corruption, et une alliance du PCG, de Synaspismos et de Mitsotakis contre lui. Il a été jugé, la moitié de son parti s’est soulevée  (ses propres enfants y-compris) pour exiger son départ et sa démission.

Mais Andreas Papandreou a tenu bon, malgré sa grave maladie, parce que lui et son parti, malgré les très grosses erreurs qu’ils ont commises, malgré le fait qu’ils ont gaspillé dans une large mesure (et malgré quelques réussites bien réelles) une chance historique pour la Grèce, avaient une colonne vertébrale, ils savaient à quoi s’en tenir, ils avaient des racines dans la société et des idées dans la tête. Papandreou se tenait droit à la tête du parti qu’il avait fondé. Sous sa direction, le PASOK a joué un rôle de premier plan dans la lutte de la rue contre le gouvernement néolibéral de Konstantinos Mitsotakis. Lui et son parti revinrent triomphalement au pouvoir en octobre 1993. Sous Andreas, les « modernisateurs » et révisionnistes proches de Simitis n’ont pas réussi à s’emparer du PASOK ; ils n’y seront parvenus qu’à la mort de l’ancien Premier ministre et grâce à la division de leurs adversaires.

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« Nous nous battrons dans l’obscurité »

Ce n’est pas le seul exemple. Au Brésil, le Parti des travailleurs de Lula a connu une série de coups d’État judiciaires et de défaites électorales, et Lula lui-même a été envoyé en prison sur la base de fausses accusations. Il a tenu bon, s’est battu et a été réélu président du Brésil. À la limite, bien sûr, puisque que les militants de base eux-mêmes, après le premier tour, voyant le danger, ont dû prendre sur eux-mêmes de descendre dans la rue, frapper toutes les portes et faire sortir les membres du parti de Lula de leurs bureaux (la « place Koumoundourou » (2) de ce pays) où ils dormaient, faute de quoi Bolsonaro aurait gagné.

Il y a aussi un contre-exemple qui doit être cité. Qu’ont fait tous les dissidents quand Tsipras a décidé de capituler en juillet 2015, dissidents qui, je le rappelle, constituaient la majorité du comité central de Syriza en ce début juillet 2015 ? Rien. Au moment crucial ils se sont abstenus de mener une véritable lutte. Ils n’ont même pas imposé la convocation du Comité central qu’ils appelaient pourtant de leurs vœux. Ils ont démissionné. Où sont tous ces gens aujourd’hui ?

Si nous voulons remonter plus loin dans le temps jusqu’à  un cas certes différent, quel a été l’effet de la décision de Georges Papandreou de ne pas réagir au coup d’État du roi en 1965 ?

Fatigue et projets

Il y a bien sûr l’argument de la fatigue. Humainement parlant, il n’y a pas grand-chose à redire. On avait dit pareil quand Kostas Karamanlis plus tôt avait donné l’impression de jeter l’éponge, après les pressions qu’il a subies pour sa politique “russe” et quand les mémorandums s’affichaient déjà à l’horizon. Une telle attitude est bien sûr conforme à l’époque de la facilité que nous vivons, où il paraît de bon conseil d’éviter de se dépenser, dans touts les domaines. Surtout pour la génération de Tsipras, qui a en quelque sorte été “formée” par les plus âgés à l’idée que le monde entier lui était “redevable”. Un pays comme la Grèce, dont la production matérielle et intellectuelle est en baisse, pays d’un capitalisme nourri par l’ État ou l’UE, qui se transforme rapidement en un capitalisme purement mafieux et totalitaire, ne peut évidemment pas avoir pour devise que “tout bien se gagne durement” et peut difficilement produire des politiciens de la classe d’Andreas, de Lula, le type de “missionnaire” réclamé dans un essai tardif par Pepelasis, ou même de la classe de son voisin, Tayip Erdogan, qui a un jour déclaré devant son parlement : “En entrant en politique, nous avons pris notre linceul avec nous”.

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Un ami, membre de Syriza, nous a fait cette autre remarque : Tsipras est un homme politique capable de mettre en œuvre un plan, mais pas d’en produire un (ni de bien comprendre les conséquences de celui qu’on lui proposera et qu’il adoptera, ajouterai-je). Soit, mais est-ce que ses successeurs potentiels font naître plus d’espoirs ?

À notre avis, avant que SYRIZA ne s’occupe de la formulation de nouveaux “grands plans” ou même en parallèle, il devrait faire autre chose, et qui ne nécessite pas nécessairement de grands concepts stratégiques :

– Se préparer pour les élections locales, en poussant également toutes les forces voisines à coopérer, malgré leur attitude négative,

– Préparer son intervention et participer aux luttes sociales qui vont probablement éclater,

– Clarifier ses positions et contribuer au rejet d’une “solution” désastreuse au conflit gréco-turc, qui inclura ou conduira à la réduction de la souveraineté grecque sur les îles de la mer Égée et à leur désarmement partiel ou total (déjà entamé sous couvert de la guerre en Ukraine).

Cela rappellera au peuple grec que, même si Syriza n’a pas (pas plus qu’un autre) la “recette” qui permettrait de sortir le pays de sa crise multiple et si menaçante, il reste un outil d’une utilité relative mais réelle pour les besoins les plus vitaux et immédiats du peuple grec, comme nous l’avons souligné dans un article publié avant les élections.  (https://www.defenddemocracy.press/you-dont-know-how-delighted-i-was-to-see-tsipras-hit-bottom/).

Ce ne sont certainement pas des conditions suffisantes pour que Syriza se redresse, mais elles sont suffisantes pour qu’il stabilise quelque peu ses forces. Si, au contraire, il s’engage dans des affrontements stériles entre groupuscules, il se désintégrera à ses composantes, ce qui, dans les circonstances actuelles, se fera au détriment du peuple grec dans son ensemble.

Bien entendu, ce parti devra entamer un débat très sérieux et très honnête sur ce qui est à blâmer et ce qui doit être changé, et devra éventuellement inviter d’autres personnes en dehors de ses rangs à s’y joindre. Ce débat nécessitera du temps et une certaine dose de calme, ainsi que d’un esprit collectif  qui, jusqu’à présent, a semblé lui manquer.

La première mesure que devraient prendre les cadres de Syriza qui s’intéressent sincèrement à l’avenir du parti et ne pensent pas égoïstement qu’eux-mêmes sont la solution et tous les autres le problème, ce serait d’aller interroger leurs membres, et tous les autres, sur les lieux de travail, dans les syndicats, dans les cafés, dans les rues, partout où ils les trouvent. Ne pas leur dire quoi que ce soit. Mais leur poser des questions et les encourager à dire ce qu’ils pensent de ce qui n’a pas marché. Ce sera une grande expérience pour eux s’ils osent le faire. Après tout, plus la crise est grave, plus l’opportunité potentielle est grande.

La démission précipitée de Tsipras dans les circonstances données, avant que les membres et les partisans de SYRIZA aient eu le temps de se remettre, sans qu’aucune autre figure de proue n’ait émergé dans le parti, a déjà intensifié les sentiments de déception des partisans et des électeurs du parti (et de couches plus larges de la société), qui, même en n’étant pas d’accord avec les idées de Tsipras,  gardent au fond de leur âme et de leur esprit une réserve de sympathie pour l’homme politique qui a osé, au nom de son pays, dire un grand Non, même s’il ne l’a pas servi jusqu’au bout). Elle a renforcé les tendances à la désintégration, et non au rassemblement, à la fois au sein de Syriza lui-même et plus largement dans la société. Il s’agit d’une erreur politique majeure, du point de vue que nous avons expliqué et qui nous intéresse, à savoir la capacité du peuple grec à résister aux tendances les plus destructrices qui se manifestent dans le pays.

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L’élection précipitée d’un nouveau président et même avec les systèmes “américains”  scandaleux pour un parti qui se veut de gauche, qui lui ont été proposés et que Tsipras a imposé à son parti, systèmes apolitiques, qui favorisent les stars et les pistonnés en même temps que la capacité du système, des grands intérêts économiques qui contrôlent les télévisions, à influencer le résultat, ne semblent pas en mesure de résoudre les problèmes. Il est plus probable qu’ils exacerberont la crise.

Tous les cadres de Syriza partagent, dans une certaine mesure, la responsabilité de ce qui a mal tourné. Seul Tsipras a encore quelques vestiges de l’auréole de 2015, celui d’un politicien qui a dialogué avec l’histoire, même si, en fin de compte, il a merdé. Il a au moins eu le courage de dire le grand “non” à un moment donné, de reprendre le fil le plus profond et le sens le plus profond de l’histoire grecque – c’est pour cela qu’ils le détestent de toute façon. Il reste aux autres à prouver leur valeur.

Selon quels critères le prochain dirigeant de SYRIZA sera-t-il élu ? Ce parti n’a pas eu de discussion sérieuse sur son passé ou son avenir. Comment un nouveau dirigeant sera-t-il élu sans que les électeurs connaissent ses opinions sur le type d’opposition qu’il souhaite former, ses idées pour le pays, ce qu’il pense des relations gréco-turques, de l’Europe et de la guerre en Ukraine, du type de reconstruction productive dont la Grèce a besoin et de bien d’autres choses encore ? Comment un tel leader, élu sur des critères relevant de la “société du spectacle” plutôt que sur des critères politiques, pourra-t-il unifier le parti et le camp de la gauche, plutôt que de présider à la désintégration, qui apparaît comme un danger bien réel ?

Le pays a besoin d’une opposition de gauche de manière urgente ; la société et la démocratie ont besoin d’être protégées. Mitsotakis lui-même, aussi étrange que cela puisse paraître, a besoin de l’opposition. Car il a triomphé, mais il risque, avec les problèmes que connaît le pays, de se retrouver avec un cadavre dans les mains !

(1) Dans son declaration en partant Alexis Tsipras a dit qu’ il a été le premier Premier Ministre de la Gauche dans l’ histoire du pays. Le mot gauche est utilise plus souvent en Grece pour indiquer les formations issues du mouvement communiste du pays, y compris SYRIZA et le PCG.

(2) Les bureaux centraux de SYRIZA se trouvent a la place Koumoundourou

Publie en grec http://www.konstantakopoulos.gr/25636/%cf%83%ce%bf%ce%b2%ce%b1%cf%81%cf%8c-%cf%80%ce%bf%ce%bb%ce%b9%cf%84%ce%b9%ce%ba%cf%8c-%cf%83%cf%86%ce%ac%ce%bb%ce%bc%ce%b1-%ce%b7-%cf%80%ce%b1%cf%81%ce%b1%ce%af%cf%84%ce%b7%cf%83%ce%b7-%cf%84%ce%bf , traduit par Christos Marsellos