Catalogne ou la règle de trois

Par Guillaume Berlat

« Errarre humanum est, perserverare diabolicum ». Manifestement, dans cette période de « défaite de la pensée »1, le premier ministre espagnol, Mariano Rajoy ne semble pas faire exception à la règle. Il a lamentablement échoué dans son opération de reconquête de l’opinion publique catalane attirée par les sirènes de l’indépendance. Les élections anticipées du 21 décembre 2017 ont redonné une majorité au bloc indépendantiste grâce à une performance bien plus solide qu’attendu de la formation de Carles Puigdemont. Depuis Bruxelles, où il vit en exil depuis fin octobre, le President destitué lance : « La République catalane l’a emporté sur la monarchie du 155 », en référence à l’article 155 de la Constitution espagnole, qui a permis à Madrid de placer la Catalogne sous tutelle et suspendre son exécutif régional. « Ces élections avaient été organisées pour être remportées par l’unionisme. Mais […] la majorité absolue de l’indépendantisme reste intacte », a-t-il insisté. C’est « un résultat que personne ne peut discuter », a-t-il martelé, alors que le référendum pour l’indépendance du 1er octobre, où le « oui » l’avait largement emporté, n’avait pas été reconnu par les autorités nationales2. Si l’on essaie de porter un regard objectif sur le trimestre écoulé – nous ne portons pas de jugement de valeur sur la démarche irrédentiste -, l’affaire catalane peut se résumer autour du chiffre trois.

TROIS DATES POUR L’INDÉPENDANCE

Le psychodrame (ce pourrait être l’affiche d’un match de football entre le Real de Madrid et le FC Barcelone) dont nous sommes aujourd’hui les témoins peut sommairement se réduire à trois dates symboliques dans le bras de fer qui oppose le chef indépendantiste catalan, Carles Puigdemont au premier ministre, Mariano Rajoy. Tout d’abord, le 1er octobre 2017, date du référendum organisée par la région de Catalogne contre l’avis de Madrid qui débouche sur la victoire des indépendantistes, même si le terme mérite d’être nuancé depuis cette date. Ensuite, c’est celle du 27 octobre, date à laquelle le gouvernement central de Madrid décide de mettre sous tutelle la région de Catalogne (mise en œuvre de l’article 155 de la constitution espagnole) et embastille les principaux responsables d’Ensemble pour la Catalogne, exception faite de ceux qui se sont envolés pour Bruxelles. L’autonomie de la région est suspendue, une première dans l’histoire de la démocratie espagnole. Enfin, le 21 décembre 2017, celle des élections organisées par le gouvernement central de Madrid pour contourner les résultats du 1er octobre 2017. Résultat, le parti de Carles Puigdemont obtient 25% des voix et 37 députés. Le bloc indépendantiste obtient 70 sièges sur 135. Pour l’opposition, le parti Ciudadanos (née en 2006) fait une percée remarquée en remportant 37 sièges. Avec le PSC (parti des socialistes de Catalogne) et le PP (parti populaire), elle rassemble 57 sièges et 43,3% des voix. Podemos remporte 8 sièges.

Read also:
How Western Capital Colonized Eastern Europe

TROIS CLAQUES POUR MARIANO RAJOY3

Avec un taux de participation de près de 80% contre 75% en 2015 (contrairement à ce que beaucoup d’experts avaient expliqué, cette poussée de la participation n’a pas mécaniquement profité aux partis unionistes), c’est le pire résultat possible pour le chef du gouvernement qui espérait une débandade en règle pour le parti de son ennemi juré, Carles Puigdemont. Il signe un triple échec pour Mariano Rajoy. Tout d’abord, son épouvantail, l’indépendantisme, conserve la majorité absolue au Parlement catalan. Pire encore, son rival, Ciudadanos, devient la force la plus votée en Catalogne. Enfin, son parti, le PP, s’effondre, jusqu’à perdre son propre groupe parlementaire propre. Ceci constitue un « immense succès » pour le premier ministre espagnol ! C’est le moins que l’on puisse dire. Son opération électorale organisée dans la plus grande précipitation lui revient à la figure par effet boomerang, se transforme en Berezina. Lui qui se présentait comme le garant de l’unité espagnole, le moins que l’on puisse dire est que c’est raté. Lui qui déclarait il y a quelques jours encore : « nous sommes du bon côté de l’Histoire »4. Il est toujours hasardeux de convoquer l’Histoire.

TROIS REVERS POUR L’UNION EUROPÉENNE

Du haut de son Aventin, de sa superbe, le machin européen porte une part de responsabilité dans le drame catalan et, cela, à trois titres. D’abord, depuis des décennies, l’Union européenne pratique une politique irresponsable de l’autruche face aux régionalismes en favorisant les nationalismes régionaux5. De plus, les eurobéats proposent de dépasser les États-nations pour mettre sur pied une Europe des régions. Manifestement, ils n’ont rien compris à ce qui se passe sur le continent (Cf. entrée de l’AFD au Bundestag et de ministres régaliens au gouvernement autrichien). Ensuite, l’Europe, qui proclame qu’elle défend des valeurs, se moque du principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. En réalité, elle le foule aux pieds en contradiction avec ce qu’elle proclame6. Ce serait plutôt une défense des valeurs à géométrie variable. Enfin, dans l’affaire catalane, l’Union européenne et ses États membres privilégient la politique du chien crevé au fil de l’eau au lieu de favoriser le dialogue à travers une médiation discrète entre les deux frères ennemis. Ce faisant, elle favorise implicitement l’indépendantisme en Europe. Attendons de voir venir d’autres revendications dans les années à venir !

Read also:
Aylan Kurdi’s story: How a small Syrian child came to be washed up on a beach in Turkey

Quel gâchis ! Ces élections confirment la fracture de la Catalogne profondément divisée entre les partisans et les opposants à l’indépendance de la région. Comment le premier ministre affaibli qu’est Mariano Rajoy parviendra-t-il à réconcilier durablement la Catalogne avec elle-même et avec le reste de l’Espagne ?7 Rien n’est moins sûr. À l’issue du scrutin, Carles Puigdemont propose une rencontre avec Madrid qui lui est aussitôt refusée. Plus encore, la crise catalane est une crise européenne : celle des États-nations devenus incapables de réduire les inégalités en leur sein et d’écouter leurs citoyens8. La verticalité du pouvoir a ses avantages mais aussi de multiples inconvénients. Comment parvenir un équilibre entre forces contradictoires, centripètes et centrifuges ? La crise catalane, c’est la règle de trois.1 Alain Finkielkraut, La défaite de la pensée, Gallimard, 1987.
2 Ludovic Lamant, Les indépendantistes catalans emportent à nouveau la majorité, www.mediapart.fr , 22 décembre 2017.
3 Isabelle Piquer, Le triple échec de Mariano Rajoy, Le Monde, 23 décembre 2017, p. 4.
4 Éditorial, Le pari perdu de Mariano Rajoy, Le Monde, 23 décembre 2017, pp.1 et 19.
5 Ghjiseppu Lavezzi, Que l’UE cesse sa politique de l’autruche face aux régionalismes, Le Monde, 22 décembre 2017, p. 19.
6 Ulrike Guérot, Plaidoyer pour une République européenne, Le Monde, 23 décembre 2017, p. 17.
7 Sandrine Morel, En Catalogne, les indépendantistes remis en selle face à Madrid, Le Monde, 23 décembre 2017, p. 2.
8 Gabriel Colomé/Gabrielle Siry Molina, L’indépendantisme a de beaux jours devant lui, Le Monde, 23 décembre 2017, p. 17.

la source: prochetmoyen-orient.ch