Rupture dans la contribution en cours

19 Décembre 2018

Après la « Contribution à la rupture en cours » que nous publiions le 7 décembre dernier, les mêmes auteurs poursuivent ici leur analyse du mouvement des Gilets Jaunes. Selon eux, les batailles du samedi sont derrière nous et ce sont maintenant les ronds-points et l’organisation à partir de la “localité” qui constitue la ligne de puissance du mouvement. “L’idéal constructif du mouvement tient ainsi dans son éthique effective, pas dans les fantasmes démocratiques qui n’en sont qu’un détournement sur la voie de l’institutionnalisation, l’expression ultime d’une bureaucratisation des désirs et d’un chantage au « débouché » politique.”

« Et l’État sombra… »

Une propagande étatique et médiatique de grande ampleur, une dramatisation inouïe visant plusieurs objectifs transparents : ce fut donc le lot de la semaine du 3 décembre. Effrayer, menacer la population en évoquant de possibles tirs à balle réelle sur les manifestants ; légitimer – c’est-à-dire par là même encourager – une perte de contrôle des forces de police et de gendarmerie au nom de l’accumulation de fatigue ; ne répondre en aucun cas des dépassements répétés de la frontière entre maintien de l’ordre et guerre spéciale (tirs de flashball au visage assumés, lycéens à genoux et en joug, décès d’une femme sous l’effet d’une grenade lacrymogène) ; annoncer, comme lors de chaque manifestation supposée importante (souvenons-nous du 1er mai 2018), que Paris sera en état de siège pendant vingt-quatre heures, mais cette fois-ci bel et bien porter presque toutes les potentialités sécuritaires à leur réalisation maximale – flics insidieusement porteurs de gilet jaune, blindés avec armes chimiques et dispositif d’enfermement sans précédent compris ; en rajouter une énième couche dans la division des protestataires entre les « pacifiques », et les « casseurs » ou « ultra-quelque chose » divers et variés ; culpabiliser les bloqueurs qui gâcheraient les fêtes de fin d’année des honnêtes gens et seraient complices des fractions désignées comme violentes et parasitaires par le gouvernement ; bref, assumer la conduite d’une guerre psychologique, depuis le sommet de l’État, contre soixante-sept millions de suspects.

Mais l’assiégé n’est pas celui que l’on croit. A cette aune-là, il faut surtout comprendre que l’État est à bout ; que le pouvoir est seul, arc-bouté sur son appareil régalien. Acculé dans une situation qui ne peut plus être qualifiée autrement que de guerre contre la population, le voilà qui s’adonne, selon un effet miroir, aux illégalismes qu’il traque et se fait plus comploteur que ceux qu’il dénonce comme tels. Plus de médiation. Tout le dispositif keynésien construit pendant presque un siècle se déploie désormais à la fois en dehors de l’État et du mouvement social, tournant à vide : et les « partenaires sociaux », et les partis, et tous les corps intermédiaires que la Présidence a cherché à ramener à elle pour faire illusion de Providence, d’être voués à prêcher dans le désert. Ce que l’on pressentait depuis quelques décennies – le passage de l’État keynésien, souple, dialectique, médiateur, à un État nietzschéen, tantôt rouleau compresseur affirmatif d’une caste sans alliés de circonstance, tantôt château fort au pont-levis dressé – est officiellement accompli. On aura brûlé les conventions collectives et autres mécanismes de négociation en même temps que l’Ouest parisien. Dans ce contexte, l’acte de revendiquer prend une portée nouvelle : il ne s’agit plus de déléguer la puissance collective à quelque représentant – du mouvement dans l’État, de l’État dans le mouvement – mais de s’associer horizontalement sur la base de la demande pour porter soi-même le combat et, face au silence de l’autorité devenu structurel, aller jusqu’à son renversement.

C’est pourquoi aucune des opérations de dissuasion – relayées, soit dit en passant, par tous les partis politiques, et accompagnées par tous les syndicats à l’exception de Solidaires – n’aura suffi à affaiblir le mouvement. Le samedi 8 décembre, malgré un blocage des accès à la métropole parisienne (depuis les gares), la suppression en cascade des événements facebook annonçant les rendez-vous (sans trop encore savoir d’où vient cette initiative), un nombre record – et fièrement annoncé comme tel – d’interpellations préalables (dépassant le millier de personnes), un niveau considérable de gardes à vue (et un taux tout aussi considérable de relâches sans suite), la qualité d’expression et la mobilité du mouvement auront été plus grandes encore que lors des deux samedis précédents. Une entente palpable existait qui plus est entre des groupes sociaux souvent séparés dans les émeutes urbaines : foules radicalisées venues de province, de Paris et de banlieues, militants habituels, badauds ordinaires. La Mairie de Paris elle-même rejoignait cette conclusion et offrait ainsi dès le lendemain un démenti cinglant à la communication gouvernementale et à ses relais, qui se félicitaient d’avoir contenu voire découragé la protestation.

L’affrontement urbain des dernières semaines aura donc été frontal (le 24 novembre), puis polycentrique (le 1er décembre) avant de devenir cinétique : le 8, il perdait en intensité et en cristallisation ce qu’il gagnait en extension et en mouvement. Non seulement les quartiers riches (bien plus que les lieux de pouvoir) sont devenus à plusieurs reprises accessibles à une foule décidée à en découdre, mais Paris peut donc aussi, même sous ces conditions, devenir réellement ingouvernable pendant quelques heures en de nombreux points. Temporairement souverain, le mouvement le fut tout autant sinon plus à Bordeaux, Toulouse, Grenoble ou Saint-Étienne. C’est là que la mise à distance du caractère illusoire du théâtre émeutier bicentenaire parisien, et avec elle la critique en acte de l’artificialité consommée et de la nuisance ancestrale de la centralité politique de la capitale, ont trouvé leur meilleure réalisation. C’est un nouveau succès, à conserver en mémoire et dont il faudra tirer les enseignements dans les temps qui viennent : le caractère décentralisé, réticulaire, du mouvement a été, et demeure aujourd’hui son plus grand atout tactique, dans les rues de Paris comme sur l’ensemble du territoire national.

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La séquence politique qui s’ouvre en France, dans sa globalité, relève ainsi d’une dialectique négative opposant deux blocs indépendants sans résolution possible – l’État et ses ex-citoyens. Les velléités médiatrices n’en sont que les fioritures extérieures. Les procès des masses d’interpellés l’ont montré semaine après semaine : les « professionnels de la violence » et de la « casse » n’existent pas. En comparution immédiate, à Paris et ailleurs, on trouve des employés intérimaires du bâtiment, des infirmiers, des menuisiers, des caristes, des enfants d’ouvriers, des anciens militaires et même – ce n’est pas rare – des fils de policiers ou de gendarmes. Ils sont venus aux Champs-Élysées souvent pour la première fois. Ils sont venus pour cela, pour voir « les Champs », voir la vie des Parisiens ou des touristes riches qu’ils ne connaissent pas, qu’ils n’envient pas. S’ils ont pillé un magasin, c’est généralement pour offrir à leur progéniture un Noël décent. La politique ? Le mot les rebute. Ils n’en ont bien souvent jamais fait avant. Dans les rues, ils ont été rejoints par des lascars et des précaires, sans frictions, sans tensions. Cela n’a rien d’une convergence. Cela relève d’une contagion.

Nouvelles lignes de front

Résultat des courses : le lundi 10 décembre au soir, les téléspectateurs et internautes pouvaient apprendre qu’il fallait désormais détruire en partie Paris, Toulouse, Bordeaux et d’autres villes, sept morts (une mort supplémentaire a été comptabilisée depuis) et près de 1 500 blessés – des pertes humaines sans précédent en métropole depuis la guerre d’Algérie – pour faire annuler une taxe mineure, « obtenir » la mise en œuvre accélérée d’une prime programmée (et non une hausse) du salaire minimum et une baisse du prélèvement sur les retraites ; mais aussi se retrouver flanqués d’un grand débat national avec son lot de questionnements parachutés sur l’identité française et l’immigration.

Se joignant à cette mise en scène, les partis ont poursuivi leur séduction maladroite des « gilets jaunes » et appelé, comme le gouvernement, à l’ouverture d’un « temps politique » destiné à supplanter le « temps de la révolte ». Une fois n’est pas coutume, seul le Parti communiste français est resté digne, involontairement sans doute, ignorant les agitations du moment et appelant à une grande mobilisation – mais en janvier ! et à condition que le mouvement continue… Nul ne sait si le Parti répète ses bévues de Mai 68 ou s’il est projeté sans le savoir dans l’avenir des luttes. Au niveau plus moléculaire du militantisme, inutile d’évoquer longuement les trotskystes officiels ou ceux qui ignorent encore qu’ils leur ressemblent : ils appellent toujours, en toutes circonstances, semaine après semaine, à la « convergence des luttes », aux blocages des universités et à la grève générale. La légende rapporte déjà qu’à Saint-Denis une assemblée célébrant la convergence des luttes a invité un « gilet jaune » des Vosges pour lui faire la morale en lui faisant savoir qu’il n’était pas un « vrai » révolté parce qu’il se disait apolitique et qu’il avait moins souffert que d’autres. Dites plutôt : « concurrence des malheurs ».

Quant aux syndicats en manque d’État keynésien, convoqués comme des enfants par le maître d’école, ils se sont magnifiquement alignés (rappelons-le : Solidaires exclu) sur la parole et la férule gouvernementale lorsqu’ils ne se sont pas violemment tordu le cou, comme la gentille CGT lorsqu’elle a fini par soutenir les mobilisés, pour ensuite s’en dissocier, tout en les soutenant mais en ne les soutenant plus. Comprenne qui pourra. L’essentiel est ailleurs : les militants sont amers. D’où qu’elles viennent, toutes ces compromissions, ces absences et ces palinodies resteront dans les mémoires. Il y a tout à espérer qu’elles intensifient le processus en cours depuis (au moins) le mouvement de 2016 : fragmentation du monde syndical, sa relocalisation dans des formes d’association située, leur devenir-hétérogène à l’égard de l’entreprise. La mise à mort de la gauche est un fait, pas encore un motif de satisfaction : en l’état, elle n’accouche de presque rien.

Du côté du « mouvement des gilets jaunes », les deux dernières semaines ont apporté leur lot de défections, de divisions, d’hésitations, de captations. Parmi les trois tendances que nous avions repérées – électoraliste et « citoyenniste » ; négociatrice ; dégagiste et insurrectionnelle –, une partie de la première semble aujourd’hui prendre la tête avec la revendication du référendum d’initiative citoyenne, diluant dans l’idéalité politique une révolte partie des difficultés financières et de la minorisation éprouvée. Le comble, pour ces démocratistes autoproclamés, réside dans le fait de s’être désigné des représentants en acclamant par clics interposés les candidats à la domination charismatique. Quant aux politiciens opportunistes de tous bords, ils les rejoignent déjà, lorsqu’ils ne les soutiendront ou ne reformuleront pas bientôt la proposition. On a d’ailleurs pu voir ces deux types d’élus chercher ensemble les caméras sur les places parisiennes, le 8 comme le 15 décembre.

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Si l’« acte V » parisien fut finalement digne d’une tragédie classique, avec son sentiment de défaite et son atmosphère trop connue de fin de mouvement, l’affaire n’en est cependant pas pour autant conclue entre l’État et les « gilets jaunes ». Ce dernier samedi, ce n’est en effet que la police des corps qui a paru triompher du goût désormais très largement partagé pour l’insurrection hebdomadaire : en plus d’un dispositif identique à celui de la semaine précédente, rien de moins que la fermeture de plusieurs autoroutes en direction de la capitale (et des grandes métropoles), le barrage à ses portes et le filtrage à l’entrée des trains auront été nécessaires pour que les rues parisiennes ne soient plus remplies que par un peu moins de la moitié des manifestants des deux samedis précédents. En parallèle, sur chaque rond-point de France, la fête battait son plein. Une façon de rappeler à ceux qui l’auraient oublié qu’un soulèvement ne peut plus se faire désormais que sans événement ni centre.

L’orientation stratégique s’en trouve redéfinie. Les deux dernières semaines ont en effet montré quelles sont les limites d’une politique polarisée par l’événement, d’une scansion par trop théâtrale et spectaculaire de la lutte. Mais les militants et les journalistes sont les seuls à s’être laissés hypnotiser par celles-ci : la dynamique lente du mouvement n’a pas faibli, jusqu’à être aujourd’hui plus importante que ces moments de rassemblement sous l’œil des caméras et des forces répressives. D’autre part, la faiblesse des révoltés et des révolutionnaires est, comme toujours, de sous-estimer les ressources répressives et gouvernementales de l’État. De ce côté, force est de déplorer que les marges sont encore immenses pour les mois et les années qui viennent, et l’indignation n’est presque rien. Comme les droits sociaux de l’État-Providence, toutes les libertés conquises des démocraties libérales depuis deux siècles pourront à leur tour être davantage bafouées ou confisquées qu’elles ne le sont déjà. Les troubles politiques actuels donnent parallèlement lieu à une lutte au sommet de l’État qui pourrait bien voir triompher à long terme le ministère des Finances et ses visées « réformatrices » et conduire, au nom du « trop d’impôts », à une paralysie plus grande encore de la « main gauche » de l’État et à une destruction plus nette des derniers filets d’assistance aux pauvres. Des années 1970 à la dernière décennie, les crises sont en effet toujours le prétexte des « thérapies de choc » adressées au corps social, le mode privilégié de renforcement des modalités néolibérales de gouvernement du capitalisme. Dernier constat sur la configuration actuelle des forces : nous avions décrit le 6 décembre les « maillons faibles » du pouvoir dans la présente lutte – médias, police, maires. Il nous faut aujourd’hui admettre que ces trois instances ont non seulement été reprises en main depuis deux semaines, mais aussi qu’elles n’ont en aucun cas constitué des objectifs politiques pour les cellules de base du mouvement.

En deux semaines, la ligne de front la plus vive du conflit a en réalité quitté les centres-villes des capitales régionales et de Paris pour se déplacer au niveau des ronds-points et des communes, au plus près des « gilets jaunes » et de ce qu’ils font quotidiennement. Sur plusieurs lieux d’occupation et de blocage, la délibération et l’assemblée représentent des horizons désirables, à défaut d’autre chose. Le gouvernement l’a parfaitement saisi puisqu’il lance déjà sa grande consultation nationale avec les mairies (dont certaines avaient ouvert des cahiers de doléances), destituant pour ainsi dire les compréhensions et les pratiques du local issues de la mobilisation, leur opposant le sempiternel monolithe républicain.

« Rien n’aura eu lieu que le lieu excepté peut-être une constellation »

Par un paradoxe qui n’est qu’apparent, l’esprit d’une mobilisation, a fortiori lorsqu’elle est inédite, ne se loge jamais dans ses revendications mais dans ses pratiques. Le sens d’une politique ne tient pas à ses idées mais sur ses actes. En ce sens, que le mouvement soit insatiable, qu’il ne sache pas dire ce qui l’arrêterait (question posée à chaque participant au mouvement par tous les reporters ordinaires), cela indique assez qu’il y a plus, avec lui, qu’une affaire de limitation de vitesse, de prix du diesel, de pouvoir d’achat et même de renouveau démocratique – plus que quarante-deux propositions ou que tout autre programme : un lieu, une puissance politique de la localité, comme dans les ZAD, comme sur les places des révoltes sans leader de la dernière décennie, mais sans l’artifice de ces lieux sans liens préalables. Le front est là. Macron le sait. Ayant cru en finir avec les médiations du « social », le voilà donc face à des solidarités réelles, faibles, érodées, tremblantes mais pas absentes. Localement, dans ces interstices diversifiés du territoire, entre métropoles et campagnes. Ce sont d’ailleurs sans aucun doute à travers ces liens déjà existants, intégrés à un milieu connu, accessible, imaginable, que se préciseront peu à peu un jour, dans ce mouvement ou dans un autre, les bases d’une politique écologique véritable, dépassant, en la transformant, la vieille et lancinante question socialiste.

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Avec l’aventure des « gilets jaunes », la localité s’affirme donc comme le noyau potentiel d’une subjectivation politique à venir, antagoniste aux sphères de la représentation, actuelles comme futures. À ce sujet, l’appel de Commercy est limpide : « Ce n’est pas le moment de confier notre parole à une petite poignée, même s’ils semblent honnêtes. Qu’ils nous écoutent tous ou qu’ils n’écoutent personne ! Depuis Commercy, nous appelons donc à créer partout en France des comités populaires, qui fonctionnent en assemblées générales régulières. Des endroits où la parole se libère, où on ose s’exprimer, s’entraîner, s’entraider. » « Qui a besoin d’interlocuteurs ? Les journalistes et les politiques. Nous, pas forcément », renchérit dans les commentaires d’une page Facebook Alice L., cariste intérimaire de 28 ans qui vit en Bretagne. « Notre organisation, elle existe déjà en ligne, entre amis, entre voisins, sur les ronds-points. C’est pas parce que ça rentre pas dans leur case “grève classique” que ça n’a pas de valeur ». (Le Monde, 10/12/2018). Sachant cela de longue date, dimanche 9 décembre, les Comités de défense de la république catalans ont revêtu eux aussi des gilets jaunes en ouvrant les péages sur tout le territoire régional. Là-bas, contre le municipalisme gestionnaire de la maire de Barcelone, des expériences municipalistes de villages coexistent avec ces « syndicats de barris », sorte de comités de quartier nés des pratiques de solidarité dans les zones urbaines populaires de la ville.

Sur les ronds-points d’ici, il y a déjà ces cabanes collectives, ces maisons du peuple, leurs soupes, leurs crêpes, tout le tissu des ravitaillements et des aides, des dons et des contre-dons, l’entraide qui s’étend, mobilise au-delà du mouvement en direction des commerçants ou des producteurs, part aussi vers les plus pauvres qui ne participent pas au mouvement, à Issoire, à Caen, à Villefranche sur Saône et ailleurs. Il y a tous ces échanges de services, de temps, ce troc de nourriture, toutes les attitudes informelles, l’ethos anti-marchand habituel des zones rurales et semi-rurales avec lesquelles beaucoup n’ont pas rompu. Il y a ces nouvelles « familles » provisoires, ou bien leur base arrière, dans les maisons, chez des voisins qui prennent soin des enfants pendant que la lutte continue. On a beaucoup dit et écrit que les « gilets jaunes » pensaient d’abord et avant tout à leur fin de mois. Rien n’est plus simpliste. La peur du déclassement de la génération d’après, d’une mobilité sociale non seulement contrainte, mais régressive, et plus encore la crainte de la dégradation non seulement économique, mais écologique et surtout éthique des conditions de vie, sont dans presque toutes les têtes. Le « besoin d’entraide et d’appui mutuel qui avait trouvé un dernier refuge dans le cercle étroit de la famille, ou parmi les voisins des quartiers pauvres des grandes villes, dans les villages, ou dans les associations secrètes d’ouvriers, s’affirme à nouveau dans notre société moderne elle-même », annonçait déjà Kropotkine en 1902.

L’idéal constructif du mouvement tient ainsi dans son éthique effective, pas dans les fantasmes démocratiques qui n’en sont qu’un détournement sur la voie de l’institutionnalisation, l’expression ultime d’une bureaucratisation des désirs et d’un chantage au « débouché » politique. Qu’est-ce qu’une puissance créatrice sinon les potentiels d’association, de contamination, la constellation des révoltes capables de s’agréger ? Certes, les pratiques d’appui mutuel et de réciprocité restent fragiles, loin de l’accomplissement des sociétés de secours, des associations coopératives, des clubs politiques et autres syndicats d’action directe du dix-neuvième siècle. C’est que le mouvement actuel appelle d’autres formes collectives, mieux adaptées à ce retour de la localité comme élément cardinal de la politique émancipatoire. La délibération, l’assemblée ne sont, dans ce cadre, que des pièces parmi d’autres d’un agencement d’autonomies qu’il s’agit d’inventer, de semaine en semaine, de luttes en luttes.

Des agents destitués du Parti Imaginaire

Le 16 décembre 2018

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