Rompre avec la France atlantiste ? – Entretien avec Hadrien Desuin

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Ancien élève de l’École spéciale militaire de St-Cyr, Hadrien Desuin est géopoliticien. Il collabore avec plusieurs journaux (Conflits, Figarovox) dans lesquels il commente l’actualité internationale. Il vient de publier La France atlantiste (Le Cerf, avril 2017), un essai à la fois synthétique et complet qui dresse un bilan sévère de la diplomatie sous Nicolas Sarkozy et sous François Hollande. Il y revient aujourd’hui dans L’arène nue.  

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Dans votre livre, vous décrivez une diplomatie phagocytée, sous Sarkozy puis sous Hollande, par les « néo-conservateurs français », œuvrant avant toute chose à solder l’héritage du “gaullo-mitterrandisme”. Pouvez-vous expliquer brièvement qui ils sont et quelle est leur vision du monde?

Les néo-conservateurs français assument rarement cette appellation. Certains sont sortis du bois après le refus de la France de participer à l’expédition américaine en Irak. Autour du cercle de l’Oratoire et de la revue Le meilleur des mondes d’abord. Aujourd’hui leurs bastions se résument à la FRS (Fondation pour la Recherche Stratégique), Terra Nova et la revue La règle du jeu dirigée par BHL.

Dans l’intervalle, ils ont remporté la bataille des idées, profitant de la rupture annoncée par Nicolas Sarkozy en 2007. Défaits en 2003 sur la question irakienne, les néo-conservateurs sortent grands vainqueurs de la décennie qui suit. Par ailleurs, les printemps arabes ont beaucoup aidé à renouveler l’idée d’imposer par les armes un grand Moyen-Orient démocratique. Notamment au Parti Socialiste.

Comme aux Etats-Unis, les néo-cons sont d’anciens trotskistes ou maoïstes qui ont dénoncé le dévoiement du communisme par l’Union Soviétique pendant la Guerre froide. Après la tragédie du Vietnam, ils se sont ralliés à la bannière américaine comme étendard de la liberté. Ils veulent répandre la démocratie dans le monde, (c’est ce qu’on a appelé le “nation building”) et lutter à la fois contre le djihadisme et la restauration de la puissance russe. Ce sont des wilsoniens qui font la chasse aux Etats-voyous dans les banlieues insoumises de l’Amérique-monde. En France, ils ont démarré dans l’associatif comme Médecins Sans Frontières et Médecins du Monde ou dans les cénacles d’intellectuels libéraux. Après la chute du mur de Berlin, la jonction se fait avec la droite atlantiste et l’appareil militaire, sommé d’appliquer “la guerre humanitaire”. Ce sera une suite ininterrompue de fiasco stratégiques : Somalie, Bosnie, Kosovo, Afghanistan, Irak…

D’autres, plus modérés, tentent même de récupérer le label “gaullo-mitterrandien” grâce à une interprétation alambiquée du terme. Selon eux, de Gaulle aurait toujours été fidèle à l’alliance atlantique. Puis Mitterrand aurait achevé dès les années 80 la normalisation de la diplomatie française. Un retour à l’alignement de la IVème République. C’est en partie vrai mais globalement faux. Certes de Gaulle commence sa présidence par une tentative de relance trilatérale avec les Etats-Unis et le Royaume-Uni. C’est pourquoi il accélère la décolonisation. Mais il est déçu, notamment par Lyndon Johnson qui succède à Kennedy après sa mort. Son rapprochement avec l’Allemagne échoue aussi en 1963. Ce sont ensuite six ans de tensions très fortes avec l’Amérique et de rapprochement avec les non-alignés voire même l’URSS et ses satellites. La période 1963-1969 est sciemment occultée par les atlantistes.

Ces atlantistes hexagonaux sont-ils si influents que cela ? Emmanuel Macron a-t-il des liens avec certains d’entre eux qui pourraient donner des indices quant à ses futurs choix diplomatiques ?

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Dans un entretien à Mediapart, Emmanuel Macron a révélé beaucoup écouter François Delattre, ancien directeur de cabinet adjoint de Dominique de Villepin. Actuel représentant de la France à l’ONU, il pourrait donner cette touche gaullo-mitterrandienne s’il était nommé conseiller diplomatique du Président. Tandis que Gérard Araud, un temps pressenti, est lui un ultra atlantiste décomplexé. L’entourage diplomatique de Macron se compose également d’Aurélien Lechevallier, un de ses amis rencontré à Sciences Po et devenu diplomate avant de pantoufler à la mairie de Paris pendant la campagne. En tant que conseiller diplomatique du candidat, il a prévenu que suite aux MacronLeaks, la réponse d’Emmanuel Macron à Vladimir Poutine serait extrêmement ferme. La relation franco-russe pourrait donc rester glaciale.

Le futur Président revendique le fameux héritage “gaullo-mitterrandien”, expression popularisée par Hubert Védrine mais qui signifie surtout une forme de transition historique entre le gaullisme d’hier et l’atlantisme d’aujourd’hui. Les atlantistes enragés comme Bruno Tertrais ou Nicolas Tenzer ont ouvertement milité pour la candidature Macron. Pour eux l’ONU n’est pas assez efficace et oblige à discuter avec les russes. Ils préfèrent donc l’OTAN.

Il y a peut-être une volonté chez Emmanuel Macron de revenir aux fondamentaux de la diplomatie française post-gaullienne. En finir avec ce que j’appelle “l’hyper-atlantisme”, c’est-à-dire cette manie qu’a eu la France sous Obama de profiter de sa prudence stratégique et de ses réserves pour partir à l’aventure et essayer de devancer Washington dans une forme de surenchère émotionnelle, humanitaire et militaire. En particulier en Libye et en Syrie.

D’autant plus que la nouvelle administration Trump, plus imprévisible, moins présentable et assez belliqueuse, gêne les partisans de l’atlantisme à outrance. Donald Trump a peiné à masquer son soutien à Marine Le Pen. La diplomatie Macron va sans doute relancer le discours sur l’Europe de la Défense. Une impasse puisque ni les Britanniques ni les Allemands n’en veulent. Pour eux, comme pour les néo-conservateurs français, l’OTAN est la référence de tout.

Vous rappelez que pour le général de Gaulle, « le rôle historique de la France était de réconcilier la Russie avec l’Europe, voire l’Amérique ». Selon vous par ailleurs, « ce que la France a sans doute de meilleur à apporter au monde, c’est la résistance à l’hégémonie ». Mais nous ne sommes plus en période de Guerre froide. Est-il encore temps de jouer aux non-alignés ?

Êtes-vous bien sûr de ne plus être en Guerre froide ? La chasse aux espions russes ramène parfois certains observateurs hexagonaux à une atmosphère quasi McCartyste. On voit des agents du Kremlin partout, les théories du complot fleurissent comme au printemps. On prend vraiment le FSB pour un service de pieds nickelés et d’amateurs.

Soyons sérieux : bien sûr que le rôle de la France est de ramener la Russie dans le concert européen. De Gaulle parlait de la Russie et non pas de l’URSS car il anticipait déjà sa chute et se souvenait d’où elle venait. Nous devrions regarder la Russie avec ce même souci historique et géographique. La France, grande puissance moyenne de l’Ouest européen, a naturellement besoin de réintégrer la Russie en Europe pour contrebalancer le poids de plus en plus lourd de l’Allemagne. Nous sommes en guerre contre le djihadisme mais nous sommes aussi en guerre économique. Le refus de l’hégémonie, c’est le refus de voir s’installer dans le monde et en Europe une puissance qui dominerait toutes les autres. Et qui la dominerait mal de surcroît.

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Il suffit de regarder un tant soit peu l’Amérique pour comprendre qu’elle ne peut être un modèle pour le monde. La culture française, celle qui a inventé l’art de la diplomatie réaliste avec Richelieu et Mazarin, celle qui a brillamment participé au congrès de Vienne de 1814-1815, doit jouer son rôle. Un rôle de grande embêteuse du monde comme disait Giraudoux, mais aussi un rôle de médiateur et de garant des grands équilibres du monde. Elle n’a pas à jouer les petits soldats des droits de l’Homme à travers la planète. Il suffit de regarder comment a terminé Bonaparte.

Vous semblez rejoindre le spécialiste de la Russie Jean-Robert Raviot, qui expliquait ici-même que selon lui, la Russie ne poursuivait nullement d’ambition impériale à l’Est. Mais alors que veut-elle, notamment en Ukraine ?

Vous avez raison de citer les fructueuses analyses de Jean-Robert Raviot. Cela étant, François Hollande lui même disait que la Russie de Poutine était une force conservatrice et stabilisatrice plutôt qu’un danger: “D’une certaine façon, c’est vrai, la Russie n’est pas une puissance agressive. C’est un pays qui est pour le statu quo, pour le maintien des régimes, y compris les plus dictatoriaux lorsque ça peut être un élément de stabilité, mais il ne menace pas notre propre sécurité.” confiait-il à Gérard Davet et Fabrice Lhomme (Un président ne devrait pas dire çà). La menace russe est surtout un chiffon rouge qui fait le bonheur des grands titres des journaux.

La Russie tente depuis trente ans de sauver les meubles de son ancien empire soviétique. Empire qui datait de plus loin que l’URSS. La Crimée avait été annexée par Catherine II. Poutine a réagi avec beaucoup de modération en Ukraine tandis que Kiev s’enfermait dans une surenchère nationaliste. Poutine s’est gardé d’annexer le Donbass, de le renforcer militairement afin de pousser son avantage vers Marioupol et pourquoi pas Odessa. L’annexion de la Crimée doit beaucoup à la population russe de la presqu’île, à l’interdiction votée par la Rada de la langue russe dans les rapports sociaux et bien sûr à sa position stratégique pour la flotte de Sébastopol. Il était impensable pour Moscou d’abandonner la Crimée et donc la mer Noire au régime de Kiev. Poutine cherche actuellement à profiter de sa position dans le Donbass pour faire revenir Kiev à la raison. L’hypothèque stratégique saisie à Donetsk et Lougansk agit comme un garde-fou contre l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN et donc à l’Union Européenne. Sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un Empire, chose qui reste pourtant indispensable.

Il est tout aussi important pour l’indépendance de la France de se tourner vers le Sud que de regarder vers l’Est. Vous déplorez pourtant l’état de ce qui fut jadis « la politique arabe de la France » et expliquez que celle-ci est désormais écrite depuis Riyad. Comment faire pour sortir notre pays de sa dépendance, commerciale notamment, vis-à-vis de l’Arabie Saoudite et plus globalement des pétromonarchies ?

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C’est une chose de vendre des matériels, c’en est une autre d’aligner sa politique arabe sur la diplomatie saoudienne. Quand on regarde précisément la nature des contrats et les résultats obtenus par d’autres nations industrielles, on n’observe pas une telle symétrie. Les pays du Golfe sont des clients très exigeants et de redoutables négociateurs. Ils cherchent des matériels performants avant tout. Le problème est qu’ils ont une culture du cadeau. Cela infuse dans toute la classe politique française, comme l’ont bien montré Christian Chesnot et Georges Malbrunot. Le complexe militaro-industriel français a cruellement besoin de ces commandes. Ce qui passe par une commande nationale conséquente. La course à l’export ne doit pas perdre de vue l’intérêt national. Mieux vaut perdre un contrat que perdre son âme auprès de missionnaires du wahhabisme.

La politique arabe de la France jusqu’à Jacques Chirac s’adressait à tous les pays du Moyen-Orient, pas seulement à quelques monarques enrichis. La France a retiré son ambassade à Damas et s’est exclue toute seule du Levant. L’Iran nous fait payer cet alignement sur Riyad. Or, on ne peut pas peser sur le règlement du conflit israélo-palestinien en défendant la position des pétromonarchies. Lesquelles sont favorables au statu quo avec Israël. Face à la montée de l’islamisme, il faudrait que la France soutienne davantage les partisans d’un Etat séculier en lutte contre l’influence des Frères musulmans.

Donald Trump, que tout le monde attendait dans le rôle du « républicain isolationniste » a décidé des frappes sur la Syrie en avril. Que s’est-il passé ? Selon vous, où va la diplomatie américaine à ce stade et comment la France devrait-elle se positionner par rapport aux Etats-Unis de Trump ?

Personnellement, j’avais alerté dès le printemps 2016 sur le fait que Trump ne serait pas isolationniste. Tout dans la psychologie du personnage indiquait le contraire. L’histoire américaine depuis 1945 en dit long également. L’isolationnisme n’est plus une option pour l’Amérique depuis Pearl Harbour. Par ailleurs si l’on observe les changements progressifs dans l’entourage de campagne puis à la Maison-Blanche, on voit bien que les faucons du parti républicain ont peu à peu repris la main. Le général Mattis, le général Mc Master, Reince Priebus, Mike Pompeo, Jared Kushner sont désormais aux commandes. La diabolisation de Trump passait par son rattachement voire sa soumission supposée à Vladimir Poutine. Ce qui était grotesque. Donald Trump a passé toute sa campagne à déclarer qu’Obama avait été trop faible face à l’Iran mais aussi face à la Russie. S’il disait que l’OTAN étais obsolète, c’était aussi pour dire que les européens devaient davantage financer leur défense américaine.

Face à Donald Trump, la France doit retrouver sa posture de 2003, une alliance avec l’Allemagne, la Russie et la Chine pour imposer à l’Amérique une gestion multipolaire du monde: un concert mondial des nations.