Premiers enseignements du mouvement des Gilets Jaunes, par Jacques Sapir

21 Décembre 2018

Le texte de Jacques Cotta, que je conseille à tous de lire[1], est une réflexion sur la nature des Gilets Jaunes et de leur mouvement. Il lance un débat important, débat auquel ce présent texte se veut à son tour une contribution. On n’insistera pas sur les implications du mouvement ni sur les réactions des uns et des autres. On veut ici présenter quelques premières réflexions sur les conséquences de ce mouvement. Car, ce mouvement fait naître de très nombreux fantasmes, tant à droite qu’à gauche. Il est vrai qu’un mouvement où l’on voit essentiellement des drapeaux tricolores, où l’on entend surtout chanter la Marseillaise, a de quoi désarçonner qui se complait dans les rites de la « gôche ». Ce n’est pas le cas de Jacques Cotta. Je ne reviens donc par sur son analyse, dont je partage un certain nombre de points. Je voudrai ici plutôt insister sur d’autres éléments qui ne me semblent pas moins importants.

La prise de conscience de la force collective

Un mouvement social, il faut toujours le rappeler, c’est d’abord et avant tout une expérience collective au sein de laquelle des individus isolés prennent conscience de leur force une fois qu’ils sont rassemblés. On se souvient de cette phrase écrite par Karl Marx dans le 18 Brumaire de Louis-Bonaparte : « Les paysans parcellaires constituent une masse énorme dont les membres vivent tous dans la même situation, mais sans être unis les uns aux autres par des rapports variés. Leur mode de production les isole les uns des autres, au lieu de les amener à des relations réciproques (…)Ainsi, la grande masse de la nation française est constituée par une simple addition de grandeurs de même nom, à peu près de la même façon qu’un sac rempli de pommes de terre forme un sac de pommes de terre »[2].

De nombreux historiens et sociologues ont fait ce constat avec les différents mouvements sociaux, de la Révolution de 1789 au mouvement contre les projets d’Alain Juppé en 1995, en passant bien entendu par 1936 et 1968. Mais, ce mouvement social là, celui des Gilets Jaunes, a ceci de particulier qu’il fait vivre cette expérience collective à des gens qui étaient à priori aux antipodes de celle-ci. La très grande majorité des participants à ce mouvement appartiennent aux professions libérales, sont des petits commerçants ou de petits entrepreneurs, ou sont des travailleurs « ubérisés », soumis justement à cette ubérisation du travail dont on a tant parlé. On doit y ajouter des salariés, mais très rarement de grandes entreprises et des retraités. Le cadre d’existence de ces personnes ajoute aussi à l’isolement qu’ils peuvent connaître dans le cadre de leur travail : c’est la France dite « péri-urbaine », des petites villes mais aussi des lotissements construits à la campagne, qui s’est exprimée dans ce mouvement. On y reconnaît les traits de la France dite « périphérique » analysée par Christophe Guilluy[3]. Ce cadre d’existence est marqué par un retrait, plus ou moins important des services publics laissant ces personnes encore plus isolées, encore plus dépendantes de leur moyen de transport individuel. La combinaison de l’isolement sur le lieu d’activité et de celui sur le lieu d’existence aboutissait à rendre invisibles ces personnes mais aussi à le mettre hors de la vie politique et associative. On a beaucoup glosé sur la prégnance du vote Marine le Pen ou Front National chez les Gilets Jaunes. Mais, la réalité était bien plus une domination des attitudes abstentionnistes.

Or, ce mouvement a mis des personnes en contacts avec d’autres personnes. Les fameux « ronds-points » dont Monsieur Castaner souhaite tant l’évacuation, ont été de fantastiques lieux de rencontres et de construction d’une identité politique collective. Non que les discussions sur ces ronds-points aient toutes été consensuelles. Non qu’il n’existe, et c’est vrai dans tout mouvements, des divergences d’opinion entre « jusqu’au-boutiste » et entre personnes plus modérées. Ces différences et ces divergences sont normales. Mais, l’existence de ces différences et de ces divergences est seconde par rapport à l’expérience collective que ces personnes ont pu faire. Elles ont fait l’expérience aussi de la force d’un mouvement, une force qui a fait plier un gouvernement qui s’était montré jusqu’à maintenant intraitable, que ce soit sur la question des « réformes » du Code du Travail ou sur celle de la SNCF. Les victoires remportées, pour insuffisantes qu’elles soient, sont cependant très substantielles quand on les compare à ce qu’ont obtenu les mouvements contre la loi travail ou celui des cheminots. Ces victoires par ailleurs obèrent la capacité d’Emmanuel Macron et de son gouvernement de s’attaquer aux retraites et à l’assurance chômage. Ce sont les premières, et pour l’instant les seules, qui ont fait dérailler le programme néo-libéral en France depuis 2017, voire même depuis plus longtemps. Les victoires, même partielles, remportées par ce mouvement ont un pouvoir accélérateur sur les autres revendications. Il en est ainsi de la police[4]. Il en sera demain pour d’autres catégories sociales.

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Le resurgissement de la question sociale

A cela, il faut ajouter un deuxième point important : le mouvement des Gilets Jaunes a provoqué le resurgissement de la question sociale comme question majeure de la politique en France. Rappelons-nous ce dont on prétendait discuter au mois de septembre dernier : nous allions de la réforme constitutionnelle à la réforme des retraites. Le mouvement a remis la question sociale, et en son sein la question des salaires, au centre des débats.

Bien entendu, la question sociale n’avait jamais complètement été évincée. Les manifestations contre la première « loi travail » (El Khomri), les mobilisations comme celles des cheminots ou contre la seconde « loi travail » montraient bien une permanence de cette question. Mais, la dimension générale du pouvoir d’achat, de la pauvreté dans laquelle se débattent des millions de français, avaient eu tendance à être occultés, voire remplacés par des questions sociétales comme celle du « mariage pour tous ». D’une manière plus générale, et ici encore il faut remonter au premier mandat de Jacques Chirac (1995-2002) et à la mobilisation contre la réforme Juppé, la question sociale avait été largement marginalisée dans le débat français. Ce n’est donc pas un petit exploit qu’aura réalisé le mouvement des Gilets Jaunes en réussissant à remettre au centre de la vie politique française cette question.

La forte présence des femmes dans ce mouvement, qui rappelons-le fut lancé par des vidéos réalisées par des femmes, leur présence massive sur les ronds points, est aussi une indication de la profondeur de cette question sociale et de l’urgence mise à jour par ce mouvement. On dira, et ce n’est pas faux, qu’il ne concerne qu’une partie des français. Les couches sociales qui forment la base des Gilets Jaunes étaient d’ailleurs, jusqu’à maintenant les « français invisibles », ceux qui travaillaient, péniblement et souvent aux limites de la misère, ou les retraités, dont les conditions sont aussi de plus en plus précaires pour une large part d’entre eux. L’irruption sur la scène politique et la scène médiatique de ces « invisibles » à donc fait l’effet d’un choc, tout comme leurs revendications ont bouleversé les ordres du jour établis à l’avance des élites politiques françaises. Ce choc et ce bouleversement doivent aussi beaucoup au soutien très majoritaire dont le mouvement a bénéficié, et continue pour l’heure de bénéficier, dans l’opinion politique française[5].

Le resurgissement de la question sociale a pris aussi la forme d’une insurrection. On pense aux violences qui ont accompagné certaines des manifestations. Dans ces dernières, ce ne sont pas seulement ceux que l’on appelle les « casseurs » que l’on a vu, ce ne sont pas non plus seulement les petits groupes extrémistes, de droite ou de gauche, dont l’importance a été énormément fantasmée, qui ont été en cause. Ces violences, et il faut en avoir conscience, ont aussi été l’expression de l’immense colère accumulée par ces français invisibles. C’est cette colère qui a pris le gouvernement et le Président de la République au dépourvu, les contraignant à reculer en rase campagne, quitte à se prendre les pieds aussi dans les diverses procédures qui encombrent aujourd’hui la vie politique française, quitte aussi à devoir céder à leur propre majorité[6]. Encore une fois nous avons eu la démonstration qu’un mouvement social fort peut obtenir satisfaction et que la violence, quand elle est légitime, ne dénature nullement ce mouvement.

Quel avenir pour les syndicats ?

Ce retour au premier plan de la question sociale s’est fait, il faut le souligner, sans les syndicats. Ce point interroge. On peur, bien sûr, évoquer ici les « trahisons », qu’elles soient réelles ou supposées, des directions syndicales. Cela n’épuise pourtant pas la question. Les syndicats, affaiblis par le mépris dans lequel ce gouvernement les tient, sont aussi affaiblis et en un sens discrédités par les défaites qu’ils ont subis dans les précédentes mobilisations. Tout ceci est exact, mais insuffisant. Alors, on dira aussi que parmi les Gilets Jaunes il y avait relativement peu de salariés, et donc peu de personnes potentiellement syndiquées. Ici encore, rien de plus exact. Cela explique certainement le peu de prise que les syndicats pouvaient avoir sur ce mouvement. Mais, cela n’explique pas la surprise dans laquelle ce dit mouvement les a plongée.

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Avançons ici une hypothèse. Les syndicats sont des organisations dont le rôle institutionnel se déploie dans des circonstances « normales », soit correspondant aux normes de l’action syndicale, que cette dernière soit revendicative ou qu’elle se situe dans l’espace des négociations collectives. Or, ce mouvement a correspondu justement à une situation a-normale et exceptionnelle. Les syndicats ont donc été logiquement dépassés, comme ils l’avaient été en 1968 lors du déclenchement de la grève générale, comme ils l’avaient été en 1936. Allons même plus loin : la révolution russe commence, en février, par une manifestation spontanée des femmes, une manifestation à laquelle s’opposent les syndicats et les partis (illégaux) d’opposition. La disparition, du moins momentanée, des corps intermédiaires était donc en un sens normale.

Ce qui est plus exceptionnel dans ce mouvement est sa grande méfiance, voire son opposition de principe à ces corps intermédiaires. Elle reflète naturellement tant les échecs passés des syndicats, que le fait que de nombreuses personnes de ce mouvement n’ont jamais été syndiquées de leur vie. Au-delà, cependant, il y a un immense désir d’auto-organisation dans ce mouvement mais aussi de démocratie directe. L’une des issues possibles des Gilets Jaunes serait donc la naissance d’une nouvelle organisation, mi-syndicale (quand il s’agira de traiter les questions qui en réalité relèvent traditionnellement de la culture syndicale), mi-politique, par réactions aux partis existant. La forme de structuration spontanée, autour des ronds-points, indique un fort sentiment basiste et confère d’ailleurs à ce mouvement une bonne part de sa résilience et de sa capacité à faire durer dans le temps la mobilisation. Ce n’est certes pas par hasard si le Ministre de l’intérieur a ciblé spécifiquement l’organisation autour des ronds-points. Au-delà des questions de sécurité, qui existent mais qui sont là surtout utilisées comme un prétexte, c’est bien la peur de voir cette forme de structuration s’enraciner dans le temps qui motive le Ministre de l’intérieur.

Les raisons d’un impact durable

Il est donc aujourd’hui évident que ce mouvement va durablement peser sur la société française. Cette évidence est d’ailleurs admise par la plupart des éditorialistes de la presse française. Mais, au-delà du lieu commun, il convient de s’interroger sur les raisons profondes de cet impact ou plus précisément des diverses formes que cet impact revêtira.

La première raison tient, comme on l’a dit, en ce que des individus jadis isolés, ont découvert qu’en commun ils possédaient une force capable de faire plier un gouvernement. La comparaison d’ailleurs entre ce résultat et les échecs des précédents mouvements sociaux est spectaculaire. Même si ce mouvement se divise, ce qui est en un sens inévitable, ce souvenir et cette leçon resteront dans les consciences. Nous connaîtrons dans les années qui viennent le même niveau d’activité politique et sociale que l’on avait pu connaître après mai 1968. Mais, ce niveau prendra des formes nouvelles car, à la différence de l’après mai 1968, il n’y a pas aujourd’hui d’organisations (parti ou syndicat) capables d’encadre cette activité.

La seconde renvoie au plus profond de l’histoire sociale du XIX et des débuts du XXème siècle. Le mouvement des Gilets Jaunes, à travers l’expérience des ronds points, remet au gout du jour des formes d’organisations horizontales, locales. Au début du mouvement syndical, le conflit avait été grand entre les tenants d’une organisation horizontale (les bourses du travail) et les tenants d’une organisation plus verticale, autour des branches d’activités. Cette deuxième tendance l’avait progressivement emporté, et aujourd’hui tous les syndicats fonctionnent principalement au travers de fédérations de branches. Cette forme, pour nécessaire qu’elle ait été à un moment où l’économie s’organisait autour de quelques branches qui en formaient le cœur (les constructions mécaniques, l’automobile, les mines), est aujourd’hui si ce n’est périmée du moins insatisfaisante. L’un des enjeux pour la suite du mouvement est de redonner vie à ces structures locales, réunissant TOUS les travailleurs, quelle que soit leur activité ou quel que soit leur statut. Les fédérations syndicales actuelles devraient prendre acte de ce changement et comprendre qu’elles doivent faire la place à ces formes d’organisations, qui ne se réclameront d’aucune organisation car des militants de toutes ces organisations, tout comme des militants inorganisés, pourront y participer. L’impact de ce mouvement se fera sentir dans le défi auquel les centrales syndicales seront confrontées. Elles devront y répondre ou disparaître.

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La troisième raison réside dans le surgissement d’une volonté de démocratie directe. Tout le monde a remarqué l’importance prise par le Referendum d’Initiative Citoyenne, le RIC, dans les revendications des Gilets Jaunes. Cela en dit long sur la situation de la société. Le discrédit qui frappe aujourd’hui les formes de la démocratie représentative est profond. On peut se demander s’il n’est pas irrémédiable. Son origine se trouve dans la très grande similitude des programmes, et surtout des actions, des partis de « droite » et de « gauche » dans le cadre contraignant de l’Union européenne et de l’Euro. C’est ce que des collègues appellent le « parti unique de l’Euro ». L’expression de cette similitude a été flagrante quand les députés et sénateurs de « droite » comme de « gauche » ont voté en Congrès la ratification du Traité de Lisbonne qui reprenait le texte rejeté qui avait été soumis au référendum de 2005. Il y a là un péché que la classe politique française n’a pas fini d’expier. Le RIC suscite bien des oppositions d’ailleurs au sein de cette « classe » qui se comporte de plus en plus comme une caste. Mais, chaque nouvelle attaque contre le RIC ne peut que renforcer la volonté au sein du peuple de voir aboutir justement le RIC, dans une formule où il soit mobilisable et où les thèmes traités ne puissent être contraints au préalable. Car, toute volonté de contraindre indûment l’ordre du jour politique reflète en réalité un sentiment profondément anti-démocratique[7]. Le champ ouvert au RIC ne doit donc pas être limité au préalable. Mais, le RIC doit donner lieu à un véritable débat et la campagne ne devrait donc pas être inférieure à 3 mois. Cette question du RIC va concentrer les oppositions politiques au mouvement des Gilets Jaunes. Mais, compte tenu du soutien dont il continue de bénéficier dans l’opinion, ces oppositions semblent plus devoir être des combats d’arrière-garde.

Le mouvement des Gilets Jaunes n’est aujourd’hui pas terminé. Ses formes vont évoluer. Il va poser de manière de plus en plus claire la question du rapport à l’Union européenne et à l’Euro. Mais son impact est d’ores et déjà considérable sur la société française, sur les institutions comme sur la vie politique. La seule incertitude aujourd’hui réside dans le temps qu’il faudra pour que les changements issus de ce mouvement se cristallisent et s’institutionnalisent.


Notes

[1] http://la-sociale.viabloga.com/news/gilets-jaunes-lutte-des-classes-elections-et-speculation

[2] Marx K., Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Paris, Editions Sociales, 1969.

[3] Guilluy C., La France périphérique : Comment on a sacrifié les classes populaires, Paris, Flammarion, coll. Champs, 2015.

[4] https://www.20minutes.fr/societe/2400463-20181220-interieur-syndicats-trouvent-accord-revalorisation-salariale-policiers

[5] Ifop-Fiducial pour CNews et Sud Radio, « Balises d’opinion », Le regard des Français sur le mouvement des « Gilets jaunes » et sur les alternatives à Emmanuel Macron, Novembre 2018 et sondage BVA, https://gallery.mailchimp.com/9159d767cdbf427eb1c520474/files/b1249d2d-71f7-40b8-98a7 c1a976a9eb4b/Rapport_de_résultats_BVA_Orange_La_Tribune_RTL_Baromètre_politique_Vague_117_Novembre_2018.pdf

[6] https://www.francetvinfo.fr/economie/transports/gilets-jaunes/gilets-jaunes-apres-discussion-avec-les-parlementaires-le-gouvernement-maintient-finalement-toutes-les-mesures-annoncees-en-novembre_3106829.html

[7] Holmes S., “Gag-Rules or the politics of omission”, in J. Elster & R. Slagstad, Constitutionalism and Democracy, Cambridge University Press, Cambridge, 1993 (1988), pp. 19-58

https://www.les-crises.fr/russeurope-en-exil-premiers-enseignements-du-mouvement-des-gilets-jaunes-par-jacques-sapir/