Migrants: encore 170 disparus en Méditerranée

Par Mathilde Mathieu

« On doit faire cesser cette tragédie », a réagi un responsable du Haut Commissariat aux réfugiés, après que 170 personnes ont disparu en Méditerranée, dans deux naufrages distincts. Au large de la Libye, trois rescapés ont été hélitreuillés, faute de navires sur zone.
Une fois de plus, ce week-end, le Haut Commissariat aux réfugiés (HCR) a tapé du poing sur la table, après la disparition de près de 170 personnes en Méditerranée, dans deux naufrages distincts ces derniers jours. Entre l’Espagne et le Maroc, c’est d’abord une patera de 54 passagers qui a chaviré, avec 53 disparus, et un seul rescapé, selon une association.
Puis un bateau pneumatique avec 120 personnes a visiblement sombré corps et âme avant d’atteindre la Sicile, à l’exception de deux Soudanais et un Gambien sauvés par des militaires italiens, à l’issue d’opérations théoriquement placées sous la responsabilité des garde-côtes libyens.

« On doit faire cesser cette tragédie, a réagi Vincent Cochetel, l’envoyé spécial du HCR pour la Méditerranée, samedi 19 janvier au soir. Nous ne pouvons pas fermer les yeux sur un si grand nombre de personnes qui meurent aux portes de l’Europe. Aucun effort ne devrait être épargné ni entravé pour sauver des vies humaines en détresse en mer. »

Dans un communiqué, l’agence de l’ONU, qui se dit « atterrée », a semblé pointer des responsabilités européennes : « Le HCR est préoccupé par les mesures prises par les États qui ont un effet dissuasif croissant sur les ONG souhaitant mener des opérations de recherche et de sauvetage. Le HCR demande qu’elles soient immédiatement levées. »

En creux : notamment une critique des stratégies de criminalisation des humanitaires menées par Malte ou l’Italie, avec un procureur de Catane qui a demandé la saisie de l’Aquarius en novembre, au motif que l’équipage aurait dissimulé la nature « contaminée » de certains déchets (dont les vêtements des migrants rescapés)

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Il y a quelques jours, l’ONG qui affrète l’Open Arms a aussi affirmé que l’État espagnol l’empêchait de reprendre la mer, après une escale à Barcelone qui avait permis le débarquement de 311 migrants (repêchés au large de Malte et de l’Italie, mais refusés par ces deux pays). « Nous empêcher de sauver des vies est irresponsable et cruel », a tonné le fondateur de l’ONG, Oscar Camps, à l’intention du gouvernement espagnol.

À l’entendre, les autorités portuaires reprocheraient à l’Open Arms de violer les règles internationales en matière de sauvetage en mer.

Alors le HCR tape du point sur la table, mais après ? Combien d’États européens, lundi 21 janvier, seront encore assis à la table commune ? Combien le nez dans leur assiette verront à peine leur fond de soupe frémir ? Quatre ans après le début de la crise des réfugiés, combien de chaises déjà vides ?

Les drames, eux, se répètent. En l’occurrence, un pneumatique chargé de 120 personnes s’est lancé jeudi dernier du port de Garabulli, en Libye, avec notamment une quarantaine d’exilés du Soudan à son bord (un pays dont les ressortissants obtiennent majoritairement l’asile en France quand ils ont la chance de déposer un dossier), mais aussi dix femmes, dont une enceinte, et deux enfants, dont un bébé de deux mois, selon les témoignages des survivants.

Après dix heures en mer, le rafiot aurait commencé à se dégonfler, à prendre l’eau, livrant les passagers aux eaux glacées. Seule une poignée a réussi à se maintenir à flot, des heures durant, jusqu’à être repérée par un avion de patrouille italien. D’après un officier, Fabio Agostini, interviewé sur la chaîne RaiNews24, cet avion a largué deux radeaux de secours, avant de repartir illico faute de carburant.

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C’est finalement un hélicoptère, toujours de la marine italienne, qui est venu hélitreuiller les survivants, emmenés ensuite à Lampedusa et soignés, en hypothermie sévère. Ils n’étaient que trois.

Interrogés sur l’île par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM, une agence de l’ONU), les deux Soudanais et le Gambien ont raconté avoir passé trois heures environ dans l’eau.

Samedi, Matteo Salvini, le ministre de l’intérieur italien, a réagi en se félicitant d’avoir fermé, l’été dernier, tous les ports du pays aux humanitaires, accusés de faire le jeu des trafiquants. « Ce dernier naufrage est la preuve que si vous rouvrez les ports, davantage de personnes mourront », a déclaré le leader de la Ligue, parti d’extrême droite.

En l’occurrence, parce que le naufrage est survenu dans la « zone de recherche et de sauvetage » (SAR) libyenne, sous responsabilité de Tripoli, les Italiens n’étaient pas en charge d’organiser les secours, de repérer et de mobiliser les bateaux les plus proches. La marine italienne a donc expliqué avoir alerté les garde-côtes libyens, qui auraient ordonné à un navire marchand de se rendre sur zone, sans succès.

Mais comme Mediapart l’a raconté, la création de l’énorme « SAR » libyenne ne remonte qu’à juillet dernier – jusque-là, c’est Rome qui s’en chargeait. Et elle doit beaucoup à l’Italie et à l’Union européenne, qui l’ont encouragée : l’UE a même budgété plus de 8 millions d’euros en 2017 pour aider Tripoli à la déclarer officiellement, alors même que les garde-côtes libyens sont régulièrement accusés de violences, et certaines de leurs unités soupçonnées de complicité avec des trafiquants de migrants.

Au large du Maroc, la proportion de survivants n’aura pas été meilleure : 1 pour 53 disparus. D’après le récit confié par l’unique rescapé à l’association d’aide aux migrants Caminando Fronteras, l’embarcation aurait pris la mer le 12 janvier, avant d’errer pendant six jours, avec trois femmes à bord et des exilés mauritaniens. Alertée par téléphone depuis la patera, c’est l’association qui aurait averti les secours, à la fois espagnols et marocains, qui ont patrouillé plusieurs jours sans jamais réussir à repérer le bateau.

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Et puis, jeudi 17 janvier, en pleine nuit, « il y a eu un accident », selon ce rescapé. « Quelque chose nous a renversés, qui a fait noyer tout le monde », soit 53 personnes. Lui aurait flotté une journée au moins, avant d’être sorti de l’eau par des pêcheurs, d’être hospitalisé au Maroc, puis de contacter l’association.

Sur les seize premiers jours de 2019, le nombre de migrants et réfugiés qui ont débarqué sur les côtes européennes a presque doublé par rapport à l’an dernier, avec 4 216 arrivées contre 2 365 sur la même période, d’après le recensement de l’OIM. 200 sont déjà morts.

Sans compter les dizaines de personnes interceptées en mer par les garde-côtes libyens et ramenées en arrière, comme ils le font systématiquement, pour être expédiées en détention. Loin du « port sûr » de débarquement imposé à tous les sauveteurs, les vrais, par le droit maritime international.

Dimanche, en début de soirée, au large de la Libye, un nouveau bateau avec 100 personnes à bord environ était signalé en panique, et, et en attente de secours.