Matraques jaunes et police des cités

Mathieu Rigouste : « La répression conditionne la vie quotidienne des gens dans les quartiers ségrégués »

26/06/2019

C’est peu de dire que le maintien de l’ordre à la française a été bousculé ces derniers mois : répression accrue, blessures en rafales, discours guerrier voire martial… Si cela ne comble pas le fossé avec les banlieues en matière de terreur policière, un glissement s’est indéniablement opéré. On le décrypte avec Mathieu Rigouste, auteur notamment de La domination policière : une violence industrielle [1] et d’État d’urgence et business de la sécurité [2].

Une digue semble avoir sauté en matière de répression. Comme si l’on appliquait aux centres-villes ce qu’on réservait jusqu’ici aux banlieues…

« Ce n’est pas pareil, ce ne sont pas les mêmes situations. Dans les quartiers populaires, les violences policières assurent un système de ségrégation en même temps qu’un régime d’écrasement quotidien et permanent. Ce sont des quartiers entiers qui sont occupés jour et nuit. Toutes les générations subissent ces violences qui constituent un véritable mode de gouvernement. Dans le mouvement des Gilets jaunes, il y a des importations de dispositifs (chasses à l’homme, grenades de désencerclement en mode offensif, en tir tendu, ciblages de la tête avec les LBD, corps-à-corps, étranglements et passages à tabac, notamment au sol…) qui viennent effectivement du répertoire de la police des cités mais qui sont alors réagencés. Et il y a des techniques qui ne passent pas de l’une à l’autre (tirs à balle réelle, pare-chocages, dynamiques de persécution quotidienne…).

Même si on se demande chaque samedi comment la répression n’a pas fait plus de morts, l’usage des techniques mortelles est contenu par la police dans le mouvement des Gilets jaunes, alors qu’il conditionne la vie quotidienne dans les quartiers ségrégués, dans les prisons et au travers des frontières. Même si le gouvernement prépare le terrain pour réduire le coût médiatico-politique d’un mort lors d’une manifestation “Gilets jaunes”, ça n’a rien à voir avec la quinzaine de personnes tuées par la police chaque année dans les quartiers populaires, dont les corps semblent sans valeur pour les institutions et pour une partie de la société.

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Si le mouvement des Gilets jaunes subit des formes de férocité policière, c’est parce qu’il s’est rendu incontrôlable. Et il expérimente aussi des choses jamais vues, des amoncellements de dispositifs souvent incohérents et mis en échec par la créativité collective. Là où ces situations se ressemblent, c’est qu’il s’agit dans les deux cas pour la police d’interdire la rue en abîmant les corps et de briser des formes d’autonomie collective. »

Le gouvernement a « mobilisé » l’armée samedi 23 mars (acte XIX) pour compléter le dispositif de maintien de l’ordre. Une régression considérable en matière de maintien de l’ordre, non ?

« Ce n’est pas tellement une régression. Comme disait Marx, les appareils militaires restent, in fine, toujours disponibles pour être envoyés à l’intérieur contre le peuple. Leur emploi n’a été restreint au XXe siècle qu’à l’intérieur des métropoles impériales et dans certaines situations où l’État est capable de maintenir l’ordre social sans y avoir recours, comme lorsque le mouvement ouvrier est encadré par des structures syndicales et politiques qui font le travail de “pacification” en amont.

Mais des régimes de guerre policière ont été employés contre des luttes ouvrières qui s’étaient rendues incontrôlables dans les années 1950, 1960, 1970 et 1980. Des unités militaro-policières comme la gendarmerie ont été employées et ont tué en Guadeloupe en 1967, en Kanaky au milieu des années 1980, mais aussi dans les quartiers populaires où ce sont des gendarmes qui ont étouffé Adama Traoré. L’infanterie n’a pas été envoyée pour réprimer dans les quartiers populaires mais des détachements de Sentinelle y patrouillent et sont parfois même employés à titre de démonstration de force symbolique, comme lorsqu’une patrouille militaire est venue contrôler un rassemblement du Comité Adama Traoré [3] en 2018. La gendarmerie est en pointe dans le transfert et l’adaptation de dispositifs de contre-insurrection entre les guerres néocoloniales, la répression des révoltes dans les quartiers populaires et en dehors. L’ère sécuritaire se caractérise par une sorte de continuum entre le contrôle et la guerre. »

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Si la répression des Gilets jaunes fait couler plus d’encre que celle des banlieues, il semble que les choses commencent a changer, notamment sous l’impulsion du comite Adama Traoré. Tu vois un tournant ?

« Le Comité Adama mène un travail intense de construction de solidarités avec une grande diversité de secteurs du mouvement social. La lutte paie.

Il y a sans doute de nouvelles prises de conscience parce qu’il y a aussi de nouvelles formes d’alliances entre différentes luttes. Ça s’inscrit dans la continuité de décennies de résistances et de tentatives pour s’organiser et construire des ponts, de la part des luttes des quartiers et des immigrations. D’un autre côté, il y a des prises de conscience parce qu’il y a un partage d’expérience de la férocité policière. Mais je ne vois pas vraiment de tournant à ce niveau-là. La ségrégation socio-raciste continue de structurer la société française dans chacun de ces recoins et à la moindre occasion, les réalités et les enjeux des luttes des quartiers populaires passent à la trappe. On l’a vu avec le Sénat où certains ont argué qu’il fallait interdire les lanceurs de balles de défense uniquement dans le cadre des manifestations publiques et en conserver l’emploi dans les quartiers.

Depuis le début, le mouvement des Gilets jaunes voit se croiser, se rencontrer et s’organiser différentes franges des classes populaires urbaines et rurales, ainsi que de la petite bourgeoisie précarisée. Et c’est directement là, sur le champ de bataille, que des intelligences collectives se forment à l’intersection des galères et des oppressions. Il en émerge de nouveaux imaginaires, des pratiques d’autodéfense et de contre-attaque. Des forces s’associent et trouvent les moyens de se rendre incontrôlables. C’est un long processus historique qui est allé boire des coups au Fouquet’s. »

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Propos recueillis par Émilien Bernard