Les mégafermes à saumons, ou quand les « industriels se prennent pour des dieux »

Par Hortense Chauvin*
2 janvier 2026

Des immenses cuves, de l’eau en circuit fermé : en Gironde, une multinationale veut construire la première usine d’élevage de saumons. « En voulant recréer l’océan, les industriels se prennent pour des dieux », souffle un associatif.

Élèvera-t-on bientôt en France des saumons en cuves, comme on élève des poulets hors-sol ? C’est en tout cas le souhait de Pure Salmon, firme aquacole basée à Abou Dabi (Émirats arabes unis). D’ici 2030, la multinationale prévoit de mettre en fonctionnement la première usine d’élevage de saumons « en recirculation » de France, au Verdon-sur-Mer, près de Bordeaux. Présenté comme un moyen « d’assurer la souveraineté alimentaire » du pays en « réso[lvant] les problèmes liés à l’élevage en mer », ce projet, actuellement en phase d’enquête publique, est critiqué par bon nombre d’associations écologistes et d’élus, qui décrient une technologie risquée, énergivore et polluante.

Le projet Pure Salmon s’inscrit dans un contexte d’explosion de la demande de saumon d’élevage. En à peine vingt ans, le marché a triplé. 3 millions de tonnes — soit environ 600 millions d’individus — sont aujourd’hui abattus chaque année, contre 1 million au début du siècle. La France compte parmi les principaux responsables de ce phénomène. Chaque année, ses habitants engouffrent en moyenne 4,2 kilos de saumon, faisant du pays le premier consommateur d’Europe, et le quatrième au monde.

99,9 % des saumons que nous mangeons sont importés. La France manque en effet de plans d’eau suffisamment froids pour que l’on puisse y élever des saumons dans des cages marines, semblables à celles qui pullulent dans les fjords de Norvège et d’Écosse. C’est dans cette brèche que les tenants des cages terrestres, ou « systèmes aquacoles en recirculation » (RAS, pour « recirculating aquaculture systems », dans le jargon de l’industrie) souhaitent s’engouffrer. Pure Salmon vise une production de 10 000 tonnes de poisson par an, soit 5 % de la consommation de saumons des Français — et l’équivalent des débarquements des 844 marins pêcheurs de la Côte basque et des Landes.

Un environnement « totalement biosécurisé »

Ces systèmes sont également, pour les industriels, une manière « d’échapper aux critiques formulées contre l’aquaculture depuis quelques décennies », pointe le journaliste Maxime Carsel, auteur du livre-enquête Un poison nommé saumon, publié en octobre aux éditions du Rocher. La face sombre de l’élevage en milieu marin est de mieux en mieux documentée : rejets dans la nature de produits chimiques, propagation de maladies, risque d’hybridation avec les poissons sauvages… Les firmes comme Pure Salmon — qui n’a pas répondu à nos propositions d’échange — vantent, à l’inverse, une production locale, dans un environnement « totalement biosécurisé »« sans antibiotique »« sans OGM », ni « aucun impact négatif » sur les écosystèmes.

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Une présentation que Maxime Carsel taxe de greenwashing : « L’élevage terrestre, c’est la solution du désespoir. » Pour se figurer ces usines, il faut imaginer « d’énormes hangars réfrigérés à la température norvégienne, c’est-à-dire 15 °C », décrit-il. À l’heure actuelle, plusieurs dizaines d’élevages de ce type sont en développement à travers le monde, recense la base de données « Pink Bombs ». Seule une poignée sont déjà opérationnels.

Les saumons, poissons migrateurs « ciselés pour parcourir des dizaines de milliers de kilomètres dans leur vie », y sont entassés dans des sortes de grandes cuves en métal. La densité, garante de la rentabilité de ces élevages, est extrême : jusqu’à 80 kilos de poisson par mètre cube (trois fois plus que dans les cages marines). Ce qui correspond à l’équivalent d’un quart de baignoire par individu.

L’eau circule dans les cuves en circuit semi-fermé : une fois souillée par les déjections des poissons, elle est filtrée et soumise à une batterie de traitements, puis réinjectée dans le système. Pure Salmon se targue de faire « recirculer » 99 % de l’eau qu’ils utilisent. Le reliquat est rejeté dans la nature.

Des morts en masse au moindre bug

Cet arsenal très sophistiqué est, assez logiquement, très énergivore. La demande en énergie des élevages de saumon terrestres est trois fois plus importante que celle des élevages marins, note une étude scientifique publiée en 2024 dans Reviews in fisheries science and aquaculture. La consommation électrique annuelle de Pure Salmon serait de l’ordre de 70 GWh — ce qui correspond aux besoins d’environ 32 000 Français.

La complexité de ces élevages les rend particulièrement vulnérables, arguent les associations écologistes. Au moindre grain de sable dans la machine, à la moindre défaillance technique, tout peut s’effondrer. « Les industriels se prennent pour des dieux en essayant de recréer l’océan. Mais il suffit d’un bug pour que des centaines de milliers de poissons meurent en quelques minutes », signale Maxime de Lisle, cofondateur de l’association Seastemik.

« Les industriels se prennent pour des dieux »

En mars 2021, la défaillance d’un filtre au sein de l’élevage terrestre Atlantic Sapphire, à Miami aux États-Unis, a causé la mort d’environ « 500 tonnes » de saumons, soit l’équivalent d’un demi-million d’individus de 1 kilo. En 2023, une panne de courant a coupé l’approvisionnement en oxygène de la ferme-usine Pisciculture Acadienne, au Canada. Près de 100 000 ombles chevaliers (soit 95 % de l’élevage) sont décédés. Rebelote au Japon, en mai 2025, dans une usine Proximar Seafood : 170 000 saumons ont été asphyxiés à cause d’un problème de pompe. « Ce sont des systèmes très sensibles », analyse Maxime Carsel. Seastemik a recensé dix-sept cas de mortalités massives dans des élevages aquacoles terrestres au cours des cinq dernières années.

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Des saumons nourris avec du poisson pêché en Afrique

« Il s’agit évidemment d’un problème majeur pour le bien-être animal, pointe Amelia Cookson, experte de l’aquaculture industrielle au sein de l’ONG Foodrise. C’est également un énorme gaspillage des ressources nécessaires à la production de ce saumon, et notamment des poissons sauvages pêchés dans l’océan pour les nourrir. »

Les saumons sont des poissons carnivores. Afin de leur fournir les protéines nécessaires à leur développement, les industriels ont recours en partie à de la farine et de l’huile de poissons « fourrage » — sprat, anchois, harengs, maquereaux… — ou à du soja. La pêche des premiers contribue à la surpêche, et prive les pays du Sud global de leurs ressources alimentaires ; le second contribue à la déforestation. D’après un récent rapport de Foodrise, l’élevage de saumons norvégien a subtilisé, en 2020, l’équivalent de l’approvisionnement en poissons de 2,5 à 4 millions de personnes d’Afrique de l’Ouest, où a notamment lieu cette pêche dite « minotière ».

Sur son site, Pure Salmon assure vouloir s’approvisionner de manière « responsable » auprès du géant de l’alimentation pour saumons Skretting. Cette multinationale norvégienne a déclaré vouloir, d’ici fin 2025, travailler exclusivement avec des pêcheries certifiées durables ou des « projets d’amélioration de la pêche » (des initiatives d’accompagnement des pêcheries pilotées par le label MSC). D’après des documents internes analysés par le média britannique DeSmog, en 2023, 23 % de leurs ingrédients ne provenaient pas de ces deux catégories, et 33 % uniquement étaient issus de « parures » de poissons, c’est-à-dire de parties non consommables par les humains.

Quid des excréments des poissons ?

Se pose également la question du rejet des eaux usées de ces élevages, chargées en azote et en phosphore issus des fèces des poissons. Les effluents de Pure Salmon s’élèveraient à 6 500 mètres cubes par jour, et seraient déversés dans le parc naturel marin de l’estuaire de la Gironde et de la mer des Pertuis, zone classée et protégée. FranceAgriMer estime que leur traitement nécessiterait une station d’épuration dimensionnée pour 60 000 à 100 000 habitants — l’équivalent de la population de La Rochelle.

Pure Salmon assure « anticip[er] l’évolution de la réglementation des normes en traitant l’azote et le phosphore », et vouloir dénitrifier ses rejets à hauteur de 97 %, « alors qu’il n’y a aucune obligation en ce sens ». Ces éléments ne rassurent pas les opposants au projet, selon qui ces rejets pourraient nuire au tourisme, à la pêche artisanale et à la conchyliculture, trois secteurs économiques très dépendants de la qualité de l’eau. La culture d’huîtres, en particulier, est déjà régulièrement victime du débordement de nos eaux usées, qui introduisent dans l’eau des norovirus contaminant les huîtres, puis les humains.

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Une centaine de députés contre

« En augmentant pollution et risques de contamination », Pure Salmon pourrait « sérieusement nuire à l’image de toute la production ostréicole française », soutiennent 103 députés issus de tous les groupes politiques — à l’exception du Rassemblement national — dans une proposition de loi déposée en mars, et défendant un moratoire de dix ans sur les projets d’usines de saumon en circuit fermé.

Localement, les avis des élus divergent davantage. Attirée par la promesse de création de 250 emplois, la Communauté de communes Médoc Atlantique a annoncé soutenir le projet, début décembre ; dans la foulée, les quinze maires du Pays royannais — de l’autre côté de la rive — ont fait part de leurs « préoccupations » environnementales au commissaire de l’enquête publique, chargé de recueillir les avis des citoyens. À son terme, le 19 janvier, le préfet donnera — ou non — son aval à la multinationale. Plus de 3 300 avis négatifs ont déjà été déposés, se réjouit Seastemik.

*Hortense Chauvin est une Journaliste française spécialisée dans l’environnement et les océans pour le média écologique indépendant Reporterre. Elle a récemment reçu le prix du journalisme environnemental 2025 pour son travail rigoureux sur la Seine.
Carrière et travail
Rôle actuel : Depuis mai 2020, Chauvin est journaliste permanent chez Reporterre , où elle se concentre sur les océans et les questions environnementales .
Formation : Elle est titulaire d’une licence en histoire et littérature de l’Université McGill et d’un double master en journalisme et politique environnementale de Sciences Po Paris.
Expérience antérieure : Avant de rejoindre Reporterre , elle a travaillé comme journaliste pour plusieurs autres médias, dont Actu-Environnement , Radio Prague International, Socialter et L’Orient-Le Jour .
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