L’économie Post-Keynésienne: Positionnements, par Jacques Sapir

9 Νovembre 2018

(Ce texte est la première partie d’une recension plus globale de l’ouvrage)

L’ouvrage collectif consacré à l’économie postkeynésienne, publié sous la direction de mes confrères Virginie Monvoisin, Eric Berr et Jean-François Ponsot est un livre important[1]. Il fera date. Ce que l’on appelle l’économie postkeynésienne recouvre un large courant d’idées, des économistes venant d’horizons très divers (certains du marxisme, d’autres marqués par divers auteurs, de Kalecki à Kaldor, de Shackle à Schumpeter) et qui tous se donnent pour objectifs d’approfondir la pensée de Keynes, de la retirer de la gangue néoclassiques dans laquelle l’ont enfermé Hicks et Hansen. Cette idée de retrouver ce que la pensée keynésienne pouvait avoir de radical, mais aussi actuelle, a été le moteur de ce courant.

Ce courant est né simultanément en Grande-Bretagne, où des membres de l’équipe de Keynes ont cherché à prolonger son œuvre et à lutter contre la récupération par l’économie dominante, et en particulier la grande Joan Robinson qualifiée par Pasinetti dans sa notice pour le New Palgrave Dictionary of Economics[2] de « plus connue récipiendaire du prix Nobel à ne jamais l’avoir obtenu »[3], ainsi qu’aux Etats-Unis, à travers les travaux d’Hyman Minsky et de Paul Davidson et Sidney Weintraub[4]. La réception des travaux de ce courant dans la communauté scientifique française a été longtemps discrète. Une raison évidente a été le discrédit des idées de la « synthèse » entre Keynes et les néoclassiques à partir du début des années 1970. Ce discrédit n’aurait dû toucher que cette synthèse. Mais, elle affecta la forme d’un discrédit général des idées de Keynes. Une seconde raison a certainement été la prégnance du marxisme, et souvent d’une interprétation très sectaire et dogmatique du marxisme issue du Parti communiste, dans les courants qui auraient dû être sensible au courant post-keynésien. Une troisième raison, qui découle – en réaction – de la deuxième, est qu’en France se développait un courant original dont les axes de recherches recoupaient en partie ceux du courant post-keynésien, on veut parler ici de l’Ecole française de la Régulation et plus spécifiquement des thèses développées dans le courant des années 1970 par des chercheurs du CEPREMAP[5]. Bien sûr, il y eut toujours des chercheurs en France pour s’intéresser à ce courant. Ces chercheurs ont maintenu vivant l’intérêt pour le courant post-keynésien. Mais, ce n’est que relativement récemment que ce courant a acquis une réputation certaine en France. L’impact de la crise de 2007-2008 a beaucoup joué. Rappelons que cette crise fut qualifiée par des revues américaines de « moment Minsky »[6]. Plus généralement, cette crise a provoqué un regain d’intérêt notable pour Keynes, et en général pour le courant post-keynésien, ou pourrait-on dire le canal authentique de la pensée keynésienne. Ce livre vient à point, à la fois parce qu’il fait un bilan des apports de ce courant, parce qu’il tente de le situer au sein de la galaxie des économistes hétérodoxe, mais aussi parce qu’il permettra à de jeunes économistes de se familiariser avec des penseurs dont l’influence se fait sentir sur de multiples terrains.

C’est donc dans ce contexte qu’il faut situer ce livre. On peut, et l’on doit, espérer qu’il contribue à la réception des idées postkeynésienne dans la communauté des économistes français. C’est d’ailleurs son ambition.

Cet ouvrage s’adresse à divers lectorats, et il faut espérer qu’il soit lu et relu par le plus grand nombre. Bien entendu, il y a les chercheurs, mais aussi les étudiants qui auront ainsi la possibilité de découvrir l’économie postkeynésienne, et enfin le lecteur non-spécialiste, mais qui veut comprendre l’économie dans laquelle il vit, et qui trouvera dans ce livre de quoi répondre aux multiples questions qu’il peut se poser. C’est donc la richesse de cet ouvrage, qui n’est pas mince (460 pages), et qui contient, outre la préface écrite par James K. Galbraith[7], une préface qui contient l’amorce d’un débat sur le possible effacement entre la macroéconomie et la microéconomie, l’introduction et la postface (écrite par Alain Parguez), pas moins de 23 chapitres. Ils couvrent en réalité quatre paries ou grandes sections de ce livre, et l’on peut regretter que cela n’ait pas été explicité dans la table des matières. En effet, ce découpage potentiel, dont évidemment je porte l’entière responsabilité, aurait permis au lecteur de mieux problématiser la lecture en fonction de ses intérêts.

La première de ces quatre parties serait alors celle qui est consacrée aux « pères fondateurs », avec un chapitre portant évidemment su Keynes, mais aussi d’autres consacrés à Michal Kalecki, Joan Robinson, Nicholas Kaldor et Hyman Minsky et se concluant par la chapitre esquissant une typologie des différents sous-courants qui coexistent, et souvent s’hybrident, au sein du post-keynésianisme. Cette partie, qui relève plutôt de l’histoire de la pensée, est d’une importance pourtant capitale car elle permet de comprendre les origines multiples du post-keynésianisme, mais aussi les contextes historiques et scientifiques du développement des différents sous-courants qui le composent.

La seconde partie porterait alors sur les grands thème de l’analyse post-keynésienne, de la question du circuit (remise à jour par des chercheurs français et italiens), à la notion centrale de l’incertitude, que l’on peut considérer comme essentielle pour comprendre l’économie, mais aussi le thème de la monnaie endogène et de l’inflation comme rapport social. On est ici sur des questions fondamentales. Qu’est-ce qui fait l’originalité et l’intérêt du post-keynésianisme mais aussi en quoi traite-t-il de questions qui sont d’une importance décisive pour notre compréhension de ce qu’est, et parfois n’est pas, l’économie.

La troisième partie devrait porter sur les grands thèmes qui voient le développement de la pensée post-keynésienne, qu’il s’agisse du thème – au combien actuel – des enjeux de la relation entre la croissance et la répartition, de celui de la détermination du niveau d’emploi, du coût du capital et de l’impact de la financiarisation sur les économies contemporaines, des différentes formes de modélisation de l’économie, et enfin de la théorie de la firme et de la possibilité de penser une microéconomie post-keynésienne. Ces chapitres sont pour certains plus techniques que ceux des deux premières parties. Mais, leur importance dans le plan du livre est fondamentale car ils démontrent comment le post-keynésianisme se saisit des principaux objets de la réflexion économique contemporaine.

Enfin, la quatrième partie porterait sur ce que pourrait être une politique macroéconomique inspirée du post-keynésianisme et contient une vigoureuse critique des politiques actuelles, qu’il s’agisse des politiques budgétaires (avec la question de l’austérité) ou des politiques monétaires et redistributives. On y trouve donc des chapitres abordant la politique budgétaire, le thème de l’emploi avec cette idée intéressante d’employeur « en dernier ressort », la question des inégalités, mais aussi, bien entendu, le problème des politiques monétaires et enfin la question des politiques d’aides au développement, avec la notion de développement « soutenable ».

Dans la recension qui suit, je me concentrerai sur les trois premières parties ainsi définies, me proposant de revenir plus tard sur la quatrième, qui n’est pas moins importante, mais qui – à mon sens – n’a pas exactement le même statut.

I. Les « pères fondateurs »

La première partie de l’ouvrage est donc consacrée au portrait tout comme à l’évaluation de l’impact scientifique des « pères fondateurs » du post-keynésiannisme. Les cinq chapitres décrivant des économistes sont alors suivis par un sixième, consacré à une tentative de classification des courants qui traversent la pensée postkeynésiennes. L’ordre de présentation adopté dans l’ouvrage a sa logique. Mais, quand on le lit attentivement, on peut lui en préférer un autre, pour des raisons qui seront expliquées ci-après.

I.1. Keynes, ou la tension entre radicalité et efficacité

Il est assez logique que ce que l’on peut considérer comme la première partie de l’ouvrage s’ouvre sur un chapitre consacré à Keynes[8]. Ce chapitre rappelle l’engagement de Keynes dans la vie publique et les grandes controverses de son temps. Il insiste ensuite avec raison sur le rôle que joue l’incertitude radicale dans la pensée de Keynes et il montre la dimension « subjective » des raisonnements des acteurs qui conduisent aux décisions d’investissement ou de consommation. Il place Keynes comme le grand initiateur de la politique macroéconomique moderne et insiste sur le fait que, pour Keynes, l’inflation n’est pas un phénomène exclusivement monétaire[9]. Cela est entièrement vrai et, très tôt, Keynes s’est intéressé tant aux phénomènes distributifs de l’inflation et de la déflation, qu’à l’impact que ces derniers avaient sur la production[10]. Mais, Keynes est loin d’avoir été le seul économiste de son temps à penser cela. Ainsi Hayek, que l’on présente comme l’ennemi personnifié de Keynes, et qui pourtant partage avec lui de nombreux points commun[11], a présenté en 1931 une théorie de l’inflation issue des phénomènes de friction des prix relatifs des produits, friction elle-même engendrée par les changements et innovations tant dans le domaine de la production que dans la consommation[12]. Les deux hommes se rejoignent pour considérer comme une dangereuse fadaise l’idée de neutralité de la monnaie qui inspire les économistes classiques ou néo-classiques. Ainsi, Hayek écrit : “Nous devons admettre l‘idée que la monnaie exerce toujours une influence déterminante sur le développement de l’économie, et que les principes dérivant d’une économie non monétaire ne peuvent être appliqués à une économie monétaire qu’avec des restrictions substantielles[13]. Ce qu’il soutient c’est que les autorités monétaires doivent adopter, autant que faire se peut, une attitude conduisant à une monnaie neutre pour ne pas interférer avec les signaux transmis par l’évolution des prix relatifs suite aux décisions décentralisées des agents. Autre point de rencontre entre les deux hommes, l’importance qu’ils donnent au temps et à l’ignorance[14].

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Ils divergent néanmoins, et de manière radicale, sur les conséquences que l’on doit tirer de cette non-neutralité de la monnaie. Hayek est très critique de l’ouvrage de Keynes A Treatise on Money[15]. La réponse de Keynes aux articles d’Hayek est importante car cela lui permet de clarifier ses positions[16]. La vision de Hayek, à l’époque, d’une économie de troc est de plus durement, et très justement, critiquée par Sraffa[17].

L’auteur insiste encore sur l’influence que la lecture de Freud put avoir sur Keynes, et en particulier sur le « désir d’argent » et la « préférence pour la liquidité ». Que cette lecture ait eu une influence sur Keynes n’est pas niable. Elle est l’une des bases de la vision « subjectiviste » de l’économie de Keynes[18]. Mais, cette lecture est loin d’avoir été la seule influence. Ainsi, la proximité dans les années 1925-1936 de Keynes avec Denis Robertson pourrait aussi expliquer l’importance prise par la notion de préférence pour la liquidité. Robertson publie un livre en 1926 qui aura une influence certaines sur les conceptions de Keynes[19]. De fait, au Keynes lecteur de Freud, il est encore plus important d’ajouter le Keynes lecteur de Wittgenstein[20]. Car, il est clair aujourd’hui, depuis les travaux d’Olivier Favereau, que Keynes a profondément évolué dans sa pensée de 1920 à 1936[21], tout en restant fidèle à un certain nombre d’idées qui semblent s’être formées dans son esprit précocement.

On peut considérer que ce chapitre, qui pourtant rassemble en quelques pages des notions extrêmement importantes, cède néanmoins à une présentation trop linéaire de la pensée de Keynes. Une telle présentation a ses mérites pédagogiques, mais elle dénature aussi en partie la pensée de cet auteur. Rappelons que Keynes partage les points de vue des économistes qu’il appelle « classiques » au début des années 1920. Ainsi, quand Keynes écrit A Tract on Monetary Reform (1923[22]) il est encore très proche des idées des libéraux britanniques, les Whigs[23]. Il le restera jusqu’aux désastreuses élections de 1924 qui voient l’effondrement du Parti Libéral et il animera d’ailleurs l’université d’été du Parti Liberal en 1923. Un premier tournant peut être daté des ouvrages qu’il publia en 1925 et 1926, et en particulier The End of Laissez-Faire[24], où il s’éloigne de ses positions d’avant 1924 comme ses lettres à celle qui deviendra sa femme le montrent[25]. Cependant, même à cette époque, il réinterprète déjà ces auteurs. Ainsi, dans A Tract on Monetary Reform, sa position sur le rôle économique de l’inflation et de la déflation, mais aussi sa critique de l’étalon-Or, annonce le « deuxième Keynes ». La compréhension du rôle des banques dans l’économie monétaire de production, point que Bousseyrol souligne à juste raison, provient tant de la conception que Keynes à du rôle de l’incertitude que de ses échanges avec Robertson. Si l’on peut incontestablement repérer des continuités dans la pensée de Keynes, il est aussi évident que cette pensée a profondément évolué. Elle n’a pas évolué simplement du fait de sa logique ; Keynes a réagi aux événements tant politiques qu’économiques de son temps, tout comme il a participé à d’importantes controverses et a été exposé à l’influence théorique d’autres auteurs. La critique que l’on peut formuler sur ce chapitre est donc de « lisser » la pensée de Keynes. Ainsi, après le demi-échec du Treatise on Money (1930), Keynes radicalisa progressivement ses positions. Mais, Olivier Favereau montre, de manière plutôt convaincante, que c’est sa lecture du débat Ricardo-Malthus qui l’amène à modifier le projet de la Théorie Générale[26]. Car, Keynes était attentif à la réception de ses travaux. La thèse de Favereau, thèse ouverte au débat, est donc que Keynes préféra rogner les aspects les plus radicaux de sa pensée, et en particulier ne pas se lancer dans la construction d’une théorie microéconomique alternative à celle des néoclassiques, pour ne pas compromettre la réception de son message anti-austérité. Il eut certainement raison de le faire. Mais, ce faisant, il rendait possible la récupération d’une partie de sa pensée par l’orthodoxie néoclassique. Comprendre cela est d’une importance capitale pour le programme de recherche post-keynésien. L’objectif de ce dernier serait donc de retrouver et de renouer avec cette radicalité du « deuxième Keynes ». Cette radicalité, elle trouve sa source dans le point de vue subjectiviste de Keynes, un point de vue qu’il partage avec Hayek mais tout en se détachant de ce dernier sur des points essentiels[27]. L’hypothèse présentée par Olivier Favereau me semblerait mériter une plus grande attention, car elle est décisive pour notre compréhension de ce qu’est le post-keynésianisme.

I.2. Nicholas Kaldor, un transfuge devenu disciple

La même chose peut être dite d’un autre des « pères fondateurs » du Post-Keynésianisme, Nicholas Kaldor[28]. André Lorentz rappelle ainsi que les premières influences sur Kaldor furent hayékienne[29], et il fut le traducteur en anglais des premiers textes de Hayek. Cela se sent dans l’un des premiers textes publiés par Kaldor. Pourtant, dès les années 1940, il aura rejoint Keynes, et critiquera Hayek[30]. Cela implique qu’il y eut deux Kaldor, comme il y eut deux Keynes, et c’est pourquoi je bouleverse l’ordre du livre pour rendre compte du chapitre écrit par André Lorenz. Ici encore, le pivotement dans la pensée d’un auteur me semble important tant parce qu’il faut l’établir que parce qu’il révèle comme difficultés pour rendre compte du réel.

Kaldor développe alors son travail sur plusieurs thématiques. Lorenz cite en particulier la question du progrès technique et de ce que l’on appelle un « modèle de croissance »[31], point important qui donnera naissance au concept de « régime de croissance » dans la littérature de l’Ecole de la Régulation[32]. Le problème principal qui est alors posé est celui de l’a-synchronicité des rythmes de croissance du capital et du travail[33]. La contribution de Kaldor sera de montrer qu’il existe des moyens pour rétablir cette synchronicité[34]. Mais, et André Lorenz le montre bien, Kaldor ne se contente pas de poser les bases techniques d’une politique rétablissant justement cette synchronicité pour aboutir à une croissance forte et stable. Il réintroduit l’histoire dans le raisonnement, et montre le danger qu’il y a à utiliser des hypothèses ou des concepts sans en vérifier au préalable leur compatibilité avec les événements historiques[35]. Cela pose la question de la place du réalisme méthodologique dans la théorie économique, et anticipe de près de vingt ans sur les importants débats concernant la méthodologie de la science économique[36]. Et il est dommage qu’André Lorenz n’aborde pas ce point, gommant peut-être un des points les plus intéressants de la pensée de Kaldor. On sait que les économistes néoclassiques ont choisi une autre méthode, celle de l’instrumentalisme[37]. Ce débat, qui peut effaroucher des économistes car faisant appel aux règles de l’épistémologie, est pourtant fondamental, même si certains économistes dénient toute pertinence à la méthodologie[38]. La critique de la méthode utilisée par les économistes néoclassiques[39], ou les « nouveaux classiques », comme Friedman[40], Samuelson[41] ou encore Lucas, est essentielle pour critiquer au fond, et non simplement dans leurs conséquences, les errements de l’économie dominante[42]. Insel avait déjà, il y a vingt-cinq ans de cela, dénoncé la fascination exercée par la soi-disant rigueur formelle de l’économie néoclassique[43].

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Kaldor développera aussi d’autres thématiques comme l’importance et le nécessaire ciblage des politiques de relance[44] ou, dans une longue tradition keynésienne, sur la place de la monnaie et les questions relatives au problème de l’ordre monétaire international[45]. Les dernières années de la vie de Nicholas Kaldor furent consacrées à lutter contre ce qu’il appelait lui-même le « fléau du monétarisme »[46]. Les différents aspects de l’œuvre de Kaldor, sa démarche innovante en théorie et l’ampleur des thèmes abordées, mais aussi ses combats multiples contre l’économie dominante le qualifient à juste raison comme l’une des « pères fondateurs » du post-keynésianisme.

I.3. Joan Robinson, l’infatigable combattante qui cache une grande théoricienne

La figure de Joan Robinson est fort bien évoquée par Louis-Philippe Rochon[47]. Joan Robinson, pour un économiste formé dans les années 1970, c’est la Jeanne d’Arc du keynésianisme bataillant, sans relâche, contre les tenants de pensée économiques dominantes. Le récit de l’affrontement théorique entre elle et les économistes américains Samuelson et Solow[48] à propos de la théorie du capital[49] tenait à l’épopée, à la légende. Ce, d’autant plus, que Samuelson avait reconnu sa défaite en cette querelle[50]. Cette image n’était pas fausse ; c’est l’immense mérite de Louis-Philippe Rochon de montrer qu’elle était incomplète. Il rappelle les deux expériences fondatrices pour Joan Robinson, qui marquèrent profondément son caractère : son engagement en faveur d’enfants défavorisés et un précoce voyage en Inde[51], ainsi que sa rencontre avec Maurice Dobb, un des rares universitaires britanniques, à l’époque, convertis au communisme. Si elle n’est pas dans les toutes premières jeunes femmes admises à l’université, la présence des femmes dans la recherche est, à cette époque, extrêmement rare. Elle s’y distingue par un ouvrage sur la concurrence imparfaite en 1933, ouvrage qui marque ses débuts dans la lutte contre l’idéologie néoclassique. Il faut ici remarquer que ce thème de la critique de la concurrence pure et parfaite, point fondamental de l’idéologie néoclassique, est quant à lui fort présent dans la littérature économique des années 1920 et 1930. On citera ainsi parmi d’autres le remarquable travail de Mordecai Ezekiel, l’un des responsables du Bureau of the Census au Etats-Unis sur ce point[52]. De ce fait, elle partage les interrogations des Keynes, interrogations explicites depuis A Tract on Monetary Reform. Elle rejoint le groupe des keynésiens, que l’on appelle le « Cambridge Circus » dès 1930 et ne cessera, jusqu’à sa mort, de lutter contre cette idéologie.

L’importance de se réflexion se mesure sur divers points, qu’il s’agisse de l’irréversibilité de certaines décisions du fait du temps (point sur lequel elle retrouve certaines des intuitions d’Otto Neurath[53] et ou elle se situe en compagnonnage avec G.L.S. Shackle[54]), sa contribution extrêmement importante à la théorie du capital où elle détruit un à un les arguments de ses adversaires néoclassiques, la théorie de la croissance (comme Kaldor) et enfin la théorie de la monnaie, une contribution que Rochon sauve de l’obscurité à très juste raison. Sa contribution sur l’historicité de l’économie, une question qui est aujourd’hui reconnue comme fondamentale[55], est fondatrice pour l’épistémologie keynésienne[56].

Elle est consciente des limites de la Théorie Générale, en particulier en ce qui concerne l’analyse de long terme. Que ces limites renvoient à un choix stratégique de Keynes (comme le soutient Olivier Favereau) ou qu’elles renvoient aux limites mêmes de sa pensée, elle cherchera à y remédier tant sur la théorie du capital, ou elle publie en 1956 L’Accumulation du Capital, livre extrêmement important mais qui est aussi un clin d’œil au livre éponyme de Rosa Luxembourg, que sur la théorie de la croissance. Son apport à la théorie du capital est essentiel, car il intègre une réflexion particulièrement fine sur l’endogénéité de la monnaie. Elle y montre le rôle fondamental des banques pour l’engagement du capital et dans le début du cycle de production[57]. On le voit, sa contribution est bien plus importante, et bien plus fondamentale, que sa controverse – brillante par ailleurs – sur la nature du capital. Elle fut l’une des précurseurs dans la volonté de penser, contre les économistes néoclassiques de tout poil, l’importance du temps et de l’argent dans l’économie[58]. C’est ce qui place Joan Robinson à la fois dans les grands continuateurs de l’œuvre de Keynes, dont elle ne fut jamais un thuriféraire, et dans les « pères fondateurs » de la pensée post-keynésienne. Sa contribution, ne serait-ce qu’indirectement, à l’épistémologie keynésienne semble aujourd’hui capitale et mériterait d’être mieux mise en valeur.

I.4. Michal Kalecki ou la rencontre avec le marxisme

La contribution de Joan Robinson doit alors être rapprochée de celle de l’économiste polonais Michal Kalecki[59], et c’est pourquoi j’aurai tendance à les présenter ensemble. Kalecki fut l’un des maitres, dans la Pologne communiste d’après-guerre quand il enseignait au SGPIS (l’institut de planification et de statistiques), de mon collègue à l’EHESS Ignacy Sachs[60]. Ceux qui assistèrent aux discussions acharnées dominées par la voix de mon collègue, à la cafétéria de la MSH ne peuvent que se souvenir du portrait qu’il dressait alors de Kalecki. Le parcours de Kalecki est étonnant. C’est au départ un économiste marxiste, ce qui le rend suspect au pouvoir polonais d’avant-guerre, mais aussi un économètre. Il a pu se frotter aux débats européens de la fin des années trente et son marxisme ne sera jamais celui d’un dogmatique. La guerre le surprend en Grande-Bretagne. Il y travaillera, se rapprochera, à la demande de Joan Robinson du groupe des keynésiens, puis partira en 1945 travailler aux Etats-Unis, contribuant à fonder le service économique des Nations-Unies. Il ne rentrera dans sa Pologne natale qu’en 1953.

De sa culture marxiste d’origine, il garde la conviction que les salariés et les entrepreneurs ne sont pas sur un pied d’égalité. De sa formation d’économètre, il en tirera un modèle démontrant que les capitalistes gagnent ce qu’ils dépensent, mais aussi que les capitalistes sont maîtres de leur destin à la différence des salariés. Il reformule la macroéconomie keynésienne à travers une théorie des profits qui est centrale à sa vision de l’économie. Il apporte donc deux choses au groupe des keynésiens, la compréhension que le conflit de répartition joue une place centrale dans la dynamique économique, mais aussi une rigueur dans la formulation mathématique, ce que Michael Assous montre bien[61]. Il va ainsi proposer son explication du « cycle des affaires », une interprétation en apparence keynésienne, mais qui en diffère cependant sur certains points, comme son analyse du « risque de l’entrepreneur ». Pourtant, le raisonnement de Kalecki n’implique pas le mécanisme de révision des anticipations des acteurs. Très clairement, Kalecki est peu enclin à entrer dans les explications psychologisantes de Keynes.

Ce point, noté par Michael Assous[62], implique cependant de discuter de la contribution de Kalecki. Sur un certain nombre de points, il apparaît comme en retrait par rapport à Keynes, mais aussi à Shackle, Robinson et Kaldor. Il n’a, visiblement, pas la même compréhension du rôle central de l’incertitude et de ses conséquences sur les comportements. De ce point de vue, il apparaît comme le moins « subjectiviste » des « pères fondateurs ». Cependant, sur d’autres points, et en particulier son intégration du conflit social dans la théorie macroéconomique, sur sa démonstration de l’importance du partage entre salaires et profits du revenu national, il se situe en avance de la pensée de Keynes et de son groupe de fidèles. La question du conflit est en effet centrale pour Kalecki, et en cela il est fidèle à la tradition marxiste tout comme il se rapproche d’autres économistes, John Commons en particulier[63]. Cela l’entraine à redéfinir les conditions du plein-emploi. Si le chapitre rédigé par Michael Assous rend justice à l’apport de Michal Kalecki, il ne permet cependant pas de comprendre pleinement le mécanisme d’intégration de cette pensée dans l’univers keynésien.

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Car, la contribution de Kalecki est à la fois centrale à la théorie post-keynésienne, un point parfaitement vu par Michael Assous, mais elle est aussi problématique, un point qui n’est pas assez souligné. Kalecki s’éloigne du « programme radical » ébauché puis en partie abandonné par Keynes. En cela, il est difficile de la classer parmi les continuateurs du programme keynésien. Mais, en même temps, il apporte des éléments essentiels à ce programme, que ce soit dans sa formulation, dans l’importance accordée aux conflits sociaux, dans sa contribution à remettre au centre des débats la question du partage entre salaires et profits. Le texte de Michael Assous ne tient sans doute pas assez compte du relatif isolement dans lequel dut travailler Kalecki après son retour en Pologne, du fait de la guerre froide. Assurément, cet isolement ne fut pas total, et Kalecki fut autorisé à sortir un certain nombre de fois de son pays. Mais, on comprend qu’une partie de l’environnement intellectuel dans lequel il avait réalisé ses travaux s’était fortement réduit. Il fut coupé des relations de travail avec le groupe des keynésiens, ce qui eut une influence notable sur son propre travail. L’origine marxiste de ses travaux peut aussi expliquer pourquoi il fut bien plus important en France pour l’Ecole de la Régulation, un courant de pensée qui entretint longtemps des rapports ambigus avec les postkeynésiens.

I.5. Hyman Minsky, le théoricien atypique

Hyman P. Minsky, le dernier auteur considéré comme l’un des « pères fondateurs » dans l’ouvrage présente lui aussi une trajectoire atypique[64]. Formé à Chicago, puis à Harvard, ses influences intellectuelles seront multiples. Il eut comme premier maître Oskar Lange, autre économiste polonais de réputation mondiale qui travaillait sur une réinterprétation de Marx dans le cadre du vocabulaire néo-classique, et qui s’était fait connaître par sa controverse avec Hayek[65] sur la question de la possibilité d’une planification centralisée[66], controverse dont l’importance pour l’histoire de l’économie est probablement sous-estimée aujourd’hui[67], à partir des travaux de von Mises[68]. Minsky dut certainement entendre les échos de cette controverse historique. Il est probable qu’il donna raison à celui qui, à l’époque, passait pour le vainqueur de cette bataille, Oskar Lange. Il fut ensuite, quand il vint à Harvard, profondément influencé par Joseph Schumpeter, puis par Wassily Leontief sous la direction duquel il soutint sa thèse ainsi que décrit Eric Nasica[69]. Minsky est resté longtemps méconnu en France, et j’avoue, à ma grande honte, n’en avoir entendu parler que par la bouche de Michel Aglietta alors que je commençais ma thèse d’Etat sous sa direction en 1980. Ce dernier le tenait en très grande estime pour sa théorie de l’instabilité financière.

Eric Nasica, dans le chapitre remarquable qu’il lui consacre, présente alors clairement les points forts de l’apport de Minsky à la théorie économique[70]. Minsky montre clairement que l’instabilité financière est endogène à l’économie monétaire de production moderne, ou une large partie du capital engagé (soit non seulement investi matériellement dans des équipements mais aussi avancé comme salaires) provient de l’endettement des entreprises. En cela, Minsky s’affirme pleinement comme un continuateur de Keynes[71]. Minsky montre ensuite en quoi un « Big Government » est nécessaire à la stabilisation d’une telle économie, par sa capacité à mettre en place les politiques (tant monétaires que budgétaires) et les institutions nécessaires au bon fonctionnement de cette économie[72]. Sa vision d’une économie où la création monétaire est endogène ET instable est essentielle[73]. Elle fut validée par la crise de 2008[74], qualifiée de « Moment Minsky » dans la presse américaine. Mais, cette endogénéité de la création monétaire est différente de celle des autres keynésiens. Elle fait intervenir les relations complexes entre les banques et la Banque centrale ainsi que les institutions financières spécifiques qui organisent et encadrent le processus d’endettement. L’apport de Minsky tient en sa démonstration d’une verticalité du processus[75], mais aussi à son insertion dans un ensemble institutionnel[76]. Cela lui valu la reconnaissance par le courant institutionnaliste américain (association regroupée autour du Journal of Economic Issues) et dans l’allocution qu’il fit devant cette association il mit clairement en lumière les parentés fortes entre l’œuvre de Keynes et celle de John Commons[77].

Le troisième point où l’apport de Minsky est évident est dans son analyse, clairement dérivée des travaux de Schumpeter, des banques comme des entreprises spécifiques, capables d’innovations, mais fragilisant aussi l’ensemble de l’économie. Ce rôle spécifique attribué aux banques le distingue à la fois des partisans de la théorie du circuit[78] mais aussi bien évidemment des « nouveaux classiques » qui, à la suite de Thomas Sargent et de Robert Lucas[79] conçoivent une économie dont les banques sont absentes, ce que l’on voit dans les modèles issus de cette idéologie, comme les modèles DSGE[80].

Il faut donc revenir sur la proximité de Minsky avec le courant institutionnaliste américain[81], mais aussi sur l’émergence du Minsky minskien[82]. Minsky, à partir du moment où il commence à élaborer son modèle, est confronté à la question du comportement des agents dans une situation d’incertitude. S’il utilise le langage de Keynes[83], les comportements qu’il décrit peuvent être analysés de manière bien plus fructueuse en recourant à l’effet de contexte[84] et à l’effet de dotation[85]. Ces deux effets, démontrés dans les travaux de psychologie expérimentale des années 1970 à 1990, sont extrêmement important en cela qu’ils démontrent que si les agents agissent (eux, et non pas des structures collectives), leurs actions sont en partie déterminées par des effets issus du collectifs auxquels ils appartiennent et ce sans qu’ils en aient nécessairement conscience. Voici qui pose la question de savoir si Minsky adhérait en réalité à l’individualisme méthodologique ou n’était pas déjà passé à une forme particulière de holisme méthodologique[86]. On sait que les institutionnalistes américains sont plutôt partisans du holisme méthodologique[87]. Le débat entre l’individualisme et le holisme est loin d’être sans enjeux. Encore faut-il ne pas le confondre avec une autre discussion qui, elle, porte sur l’importance relative des niveaux micro et macro dans l’analyse des économies et des sociétés. En fait, nombreux sont les auteurs holistes qui ont admis l’importance du niveau micro, Karl Marx le premier. On peut aussi relire la Théorie générale de Keynes, pourtant réputé pour ne s’intéresser qu’au niveau macro, et découvrir que son travail fourmille de références précises à des comportements individuels, et aux conditions de passage de l’individuel au collectif. Aucun programme de recherches ne peut ainsi s’affranchir d’une réflexion sur les modes d’articulations entre l’individuel et le collectif. Minsky semble alors hésiter entre un « individualisme institutionnel »[88] et ce que j’avais qualifié dans un ouvrage ancien de « holisme subjectiviste »[89]. Sa contribution pourrait donc être plus importante que celle qui est évaluée par Eric Nasica. En rattachant ainsi le post-keynésianisme à l’institutionnalisme « historique » américain, Minsky ouvre une porte importante qui débouche sur une remise en cause de l’individualisme méthodologique dominant dans l’idéologie néoclassique. Il n’est certes pas le premier. On peut penser que Michal Kalecki et Joan Robinson, et Keynes avant eux, avaient suivi la même pente. Mais il est certainement celui qui l’a fait de la manière la plus explicite. Or, cette controverse entre individualisme et holisme méthodologique est centrale quant au statut de la science économique. Elle découpe en creux la nécessité de revenir à une dialectique réelle entre les comportements des individus et le cadre social dans lequel ils sont immergés. La réflexion de Minsky peut nous permettre de renouer justement avec cette pensée dialectique et de sortir de la stérilité intellectuelle qu’impose l’individualisme méthodologique.

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