In Girum – Les leçons politiques des ronds-points

Laurent Jeanpierre [Bonnes feuilles]
9 septembre 2019

Essoufflement définitif ou temporaire, institutionnalisation, mutation ou transsubstantiation ? Personne ne semble savoir de quoi la rentrée du mouvement des Gilets jaunes sera faite. Plutôt que de se laisser aller aux prédictions les plus noirs ou les plus enchantées, il peut être utile de commencer par analyser ce que ce mouvement a été jusqu’à présent. C’est en tous cas ce que propose Laurent Jeanpierre dans un impeccable essai intitulé In Girum – Les leçons politiques des ronds-points qui vient de paraître aux éditions La Découverte.

Dans ce livre, le professeur de science politique propose une brillante synthèse de tout ce qui a pu être écrit d’intelligent sur ce soulèvement, ses origines, sa composition et ses dynamiques. Le premier apport scientifique quant aux Gilets jaunes étant de constater à quel point les sciences sociales, imbibées d’idéologie, n’y ont d’abord pas vu très net et que bon nombre des cadres analytiques déployés par les éditorialistes de BFM ou d’ultra-gauche comme par de nombreux sociologues et scientifiques, ont essentiellement pédalé dans la choucroute. Dans sa seconde moitié, le livre bifurque et tente de réinscrire les ronds-points dans une réalité historique et géographique plus large et simultanément plus locale depuis laquelle il perçoit les balbutiements d’une nouvelle grammaire politique et révolutionnaire. En voici quelques bonnes feuilles…
[Nous venons d’ajouter à la suite de ces extraits l’entretien que Laurent Jeanpierre a réalisé avec Le Média.]

Une relocalisation de la politique

Ronds-points et cabanes. Avec ces technologies de lutte, dans le mouvement présent comme dans d’autres mobilisations sur les cinq continents, une nouvelle langue de la protestation s’expérimente et se cherche, qui conjugue en un même lieu opposition et construction, contestation de l’existant et préfiguration d’une autre vie. Mais à trop étendre la généalogie ou la géographie de ces moyens d’action, ne risque-t-on pas d’en rester à la surface la plus formelle des mobilisations, de réifier un ensemble de pratiques fluides, incertaines, fondamentalement hétérogènes ?

Au-delà de quelques tactiques prélevées parmi d’autres, qu’y a-t-il en effet de commun entre les zadistes, les participants aux différents forums de Nuit Debout en 2016 et les gilets jaunes de 2018 ? Les compositions sociales de ces mouvements sont étrangères les unes aux autres. Le cœur de « Nuit Debout » était globalement composé de jeunes précaires diplômés et très diplômés des centres-villes [1]. La ZAD de Notre- Dame-des-Landes rassemblait des militants historiques issus de la ruralité et des précaires souvent moins diplômés que ceux du mouvement de 2016 [2]. Quant au mouvement des gilets jaunes, nous avons évoqué sa sociologie composée, à ses débuts, d’individus issus du « haut » des groupes populaires et du « bas » des classes moyennes. Face à de telles différences sociales entre des mobilisations partageant malgré tout un langage critique commun vis-à-vis des organisations actuelles de la représentation politique, l’identité des instruments d’action choisis pour protester ne devient-elle pas la véritable énigme à interpréter ? Par-delà les variations des moyens de lutte entre mouvements, entre territoires, ne sommes-nous pas les témoins de l’émergence, dans plusieurs fractions de la société, de ce que les spécialistes des mouvements sociaux appellent un nouveau « répertoire de l’action collective », c’est-à-dire d’un ensemble circonscrit de modalités d’action offertes aux contestataires et contraignant leurs choix tactiques [3] ? Et ce « répertoire », appelé ainsi car il est comparable à celui du théâtre – il définit des performances politiques possibles et la valeur qui leur sera accordée –, est-il vraiment analysable sans être associé à une autre caractéristique traversant elle aussi la diversité des configurations sociales et politiques qui viennent d’être abordées : leur ancrage durable hors du monde du travail, dans un espace partagé et localisé d’expériences ?

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C’est l’investissement contagieux de ces nouvelles espèces d’espaces politiques qui a rendu possible, en contextes favorables, la reconstruction au moins temporaire d’un lien social déchiré, la manifestation d’une unité pourtant disparue des groupes populaires et même certaines aspirations à l’autonomie collective dans la satisfaction des besoins élémentaires. Or cette hypothèse selon laquelle s’amplifierait depuis quelques années une vague de repolitisation, par les mouvements sociaux, des espaces de vie locaux, contredit ce qui semblait jusqu’alors bien établi par l’histoire de longue durée des grandes émotions collectives.

Dans son étude classique des contestations en France au cours des quatre derniers siècles – à partir de laquelle il a élaboré la notion même de « répertoire d’action » – le sociologue états-unien Charles Tilly a en effet montré qu’une transition s’est effectuée autour de 1848, d’un mode d’action protestataire qui se traduisait notamment par des pratiques de charivari, des émeutes du grain, des invasions de champs, des révoltes contre les taxes, à des manières nouvelles de protester plaçant au centre la grève et la manifestation. Il interprétait ce changement comme le lent passage d’un répertoire local et particulier, caractérisé aussi par le recours aux doléances, soutenu par des notables incités à intervenir auprès des pouvoirs publics centraux, à un répertoire national adressé plus directement à l’État et adaptable à différentes causes, à différents protagonistes, en différents lieux. On ne comprendrait pas ce lent changement d’échelle de la politique protestataire sans tenir compte de la concentration du capital, de la grande industrie, de la centralisation et de l’accroissement du pouvoir étatique, du développement rapide de la gendarmerie et de la Sûreté nationale, auquel la succession des révoltes du dix-neuvième siècle a d’ailleurs involontairement participé. Mais Tilly observe que le lent glissement historique d’un mode opératoire à un autre ne se fait pas sans remous, les innovations tactiques qui annoncent l’émergence d’un nouveau répertoire d’action étant accompagnées en parallèle de confrontations plus directes et plus violentes avec le pouvoir et les forces de l’ordre. Ces affrontements plus violents qu’à l’ordinaire caractériseraient aussi l’amorce de nouveaux « cycles de mobilisations ».

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Les changements en matière d’instruments, de réseaux et de technologies de communication sont une autre variable décisive dans la dynamique historique des répertoires d’action. Ce sont eux qui, au milieu xixe siècle, ont rendu possibles, avec le chemin de fer puis le télégraphe, l’accroissement d’échelle et la nationalisation de la politique contestataire. Or, comme nous l’avons souligné, l’éclosion puis la consolidation du mouvement des gilets jaunes ne seraient pas pensables sans la médiation décisive des nouveaux médias et réseaux sociaux. N’ont-ils pas été à l’origine de la mobilisation ? N’en ont-ils pas assuré la coordination constante par-delà et malgré la diversité et l’éclatement des situations locales [4] ? Pas de fonction politique des cabanes et des ronds-points du mouvement, autrement dit, sans le relais parallèle des médias sociaux. Il y a là matière à se demander si le renouveau des répertoires locaux de contestation depuis environ une décennie ne repose pas en grande partie sur les nouvelles possibilités de liaisons offertes par ces nouvelles infrastructures de communication.

Et lorsqu’on l’intègre dans cette série de mouvement sociaux qui émergent – les contestations occidentales, arabes ou turques les plus visibles depuis la crise économique et financière mondiale de 2008 –, la protestation des gilets jaunes se situe à la charnière de deux répertoires d’action et loge à l’orée de ce qui pourrait être perçu rétrospectivement comme le début d’un nouveau cycle de mobilisations. Avec ses éléments antifiscaux, l’usage renouvelé de cahiers de doléances et son caractère décentralisé, dispersé sur le territoire national, elle illustre l’idée que l’on assiste à une résurgence d’un répertoire d’action local participant peut-être d’un nouveau régime de contestation.

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[1Collectif, « Déclassement sectoriel et rassemblement public. Éléments de sociographie de Nuit Debout place de la République », Revue française de science politique, vol. 67, n° 4, 2017, p. 675-693.

[2Margot Verdier, La Perspective de l’autonomie. La critique radicale de la représentation et la formation du commun dans l’expérience de l’occupation de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, thèse soutenue à l’université Paris-Nanterre, 14 mai 2018.

[3Charles Tilly, La France conteste, Paris, Fayard, 198

[4Gérard Noiriel, « Les gilets jaunes et les “leçons de l’histoire” », 21 novembre 2018, <https://noiriel.wordpress.> .

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