Abdelatif Rebah
Février 2026
Le rôle des plumes collabos
L’histoire sociale française met en évidence une régularité (factuelle) structurelle : dans les périodes de crise aiguë, une fraction significative de la bourgeoisie choisit l’alliance avec la puissance dominante plutôt que l’appui aux forces populaires.
Entre 1940 et 1944, cette fraction, que l’on peut qualifier de bourgeoisie compradore au sens léniniste, privilégia la vassalisation à l’Allemagne nazie à l’émancipation politique et sociale susceptible de résulter d’une dynamique populaire issue du Front populaire et du mouvement ouvrier. Dans son livre « Le choix de la défaite : Les élites françaises dans les années 1930 », l’historienne Annie Lacroix-Riz démontre que la collaboration ne peut dès lors être comprise comme une dérive individuelle ou morale, mais comme une stratégie de classe.
Les faits le démontrent : lorsque les chars hitlériens entrent dans Paris en juin 1940, ils ne trouvent pas seulement une défaite militaire. Ils trouvent une classe dirigeante prête à collaborer, des intellectuels organiques de la bourgeoisie prêts à justifier l’injustifiable. Robert Brasillach, condamné et fusillé en 1945, n’était pas un cas isolé mais le produit logique d’une presse aux mains des possédants. « Je suis partout », dont il était la plume maîtresse, antisémite et fasciste, tirait à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires. Pierre Drieu la Rochelle, collaborateur notoire, dirigeait La Nouvelle Revue Française chez Gallimard. Louis-Ferdinand Céline, avec ses pamphlets génocidaires, était publié par les plus grandes maisons d’édition.
Ces “plumes” n’étaient pas des marginaux égarés. Elles remplissaient une fonction de classe précise : diviser le peuple français pour mieux le dominer. Ces élites ont vu dans l’Allemagne nazie un partenaire privilégié pour imposer une « réforme de l’État » inspirée du modèle fasciste, tout en sabordant les alliances stratégiques, notamment avec l’Union soviétique.
Ainsi, le rôle de l’appareil médiatique et intellectuel fut central dans ce processus. Ces supports ne se limitaient pas à accompagner la politique allemande ; ils participaient à la construction d’un discours visant à restructurer les représentations collectives. Cette production idéologique s’organisait notamment autour de la désignation d’ennemis intérieurs. Les communistes, porteurs d’un projet révolutionnaire, furent présentés comme agents de subversion, violents, tandis que les juifs furent constitués en boucs émissaires raciaux et culturels. Ce double processus permettait de détourner la conflictualité sociale des rapports de production vers des figures construites de la menace intérieure. Il s’agissait d’un mécanisme politique rationnel visant à empêcher l’unification du peuple autour d’intérêts de classe communs.
Sur le plan économique, la collaboration ne fut pas moins structurée. La création du Cercle européen en 1941, réunissant représentants du patronat français et acteurs de l’appareil économique allemand, témoigne de l’intégration d’une partie de la bourgeoisie française dans le dispositif impérial nazi. Les frais d’occupation imposés à la France facilitèrent l’acquisition de positions dominantes dans l’économie nationale par le capital allemand, avec l’assentiment actif de fractions du capital français. Cette dynamique confirme l’incapacité de la bourgeoisie nationale à assumer une fonction démocratique et patriotique autonome dès lors que ses intérêts matériels sont menacés.
Concentration médiatique contemporaine et recomposition des dispositifs idéologiques
Dans la période actuelle, le même type de mécanisme se déploie sous des formes renouvelées. La concentration des médias français entre les mains d’une poignée de milliardaires (Bolloré, Dassault, Drahi, Niel, Arnault, Pinault), n’est pas un accident du marché. C’est une offensive de classe planifiée pour verrouiller la superstructure idéologique, pour contrôler les “moyens de production spirituelle” comme l’écrivait Marx.
Plus de 80% de la presse nationale, des chaînes d’information en continu, des radios généralistes (sans compter les algorithmes des réseaux sociaux pour influencer la manière dont l’image et la parole sont perçues) appartiennent désormais à ces oligarques. Vincent Bolloré, ancien de la banque Rothschild, transforme méthodiquement ses médias (CNews, Europe 1, Le Journal du Dimanche) en machines de guerre idéologiques au service de l’extrême droite. Le groupe Dassault, issu du complexe militaro-industriel, possède Le Figaro. Le groupe LVMH d’Arnault contrôle Les Échos et Le Parisien. Patrick Drahi, magnat des télécoms, détient Libération et L’Express.
Cette concentration de la propriété des médias entre les mains d’un nombre restreint d’acteurs économiques constitue une transformation structurelle du champ de l’information. Elle peut être interprétée comme une appropriation des moyens de production idéologique, permettant à la classe dominante d’exercer un contrôle accru sur la formation des opinions et des représentations sociales.
Cette configuration favorise la diffusion d’un ensemble de thèmes sécuritaires, identitaires et autoritaires, dont la fonction politique rappelle celle des constructions idéologiques des années 1930. La conflictualité sociale liée aux rapports d’exploitation est déplacée vers des enjeux culturalisés, ethnicisés ou civilisationnels.
La désignation d’ennemis intérieurs demeure un ressort central de cette dynamique. Hier, ces ennemis étaient les communistes et les juifs ; aujourd’hui, ils prennent principalement la forme d’organisations politiques de gauche radicale, en particulier La France insoumise (LFI), et de populations désignées comme musulmanes (les Algériens étant la cible privilégiée). Dans les deux cas, ces figures jouent un rôle analogue : polariser les affects collectifs, fragmenter les classes populaires et empêcher la constitution d’un bloc social unifié.
Guerre cognitive et légitimation postcoloniale
Les mécanismes contemporains de production idéologique relèvent également d’une forme de guerre cognitive, entendue comme l’ensemble des dispositifs visant à orienter les perceptions collectives et à neutraliser les conflictualités sociales. Dans ce cadre, le recours médiatique récurrent à des intellectuels issus des anciennes colonies, tels que Boualem Sansal, Kamel Daoud, ou Mohamed Sifaoui (et d’autres aussi), participe d’une stratégie de légitimation du discours dominant.
La position symbolique de ces figures permet de produire un effet d’autorité interne : la désignation des populations musulmanes ou des mouvements antiracistes comme menaces sociales apparaît alors comme une critique endogène, ce qui en renforce la recevabilité publique. Ce procédé contribue à déplacer la conflictualité des rapports sociaux vers des registres culturalisés et moralisés, tout en fragmentant les groupes dominés entre figures intégrables et figures disqualifiées.
Ce dispositif prolonge, sous des formes renouvelées, les logiques coloniales d’intermédiation idéologique : il institue des relais chargés de traduire les catégories de la domination dans un langage acceptable pour les dominés eux-mêmes. La guerre cognitive ne se limite ainsi pas à la construction d’un ennemi extérieur, mais organise une désagrégation symbolique interne des classes subalternes, condition de la stabilisation de l’ordre social.
Cette évolution s’inscrit dans un cadre international marqué par l’hégémonie états-unienne. Alors que la bourgeoisie française des années 1940 s’alignait sur Berlin, celle d’aujourd’hui tend à s’aligner sur Washington. L’idéologie suprématiste et raciste trumpiste, en tant que forme politique d’un impérialisme en crise, irrigue une partie du discours médiatique français par la circulation de thématiques telles que le déclin civilisationnel, la criminalisation des mouvements antiracistes ou l’exaltation de l’autorité. Ce transfert idéologique ne doit pas être compris comme une simple imitation, mais comme un processus d’adaptation des catégories dominantes aux besoins contemporains de la reproduction sociale du capital.
Ce cadre idéologique sert en priorité les intérêts de la bourgeoisie oligarchique nationale. En imposant un récit et un agenda centrés sur l’insécurité et l’identité, il devient possible de neutraliser les revendications portant sur la redistribution, la propriété ou le contrôle des moyens de production. L’hégémonie culturelle se présente ainsi comme une condition nécessaire de la domination économique.
Médias alternatifs et lutte pour l’hégémonie idéologique
Dans ce contexte, l’émergence de médias alternatifs (la presse numérique) portés par une génération progressiste, politisée, constitue un phénomène social significatif. Ces espaces d’information concurrencent partiellement l’hégémonie des grands groupes en diffusant des récits issus des mobilisations sociales, des quartiers populaires, du mouvement syndical et de la solidarité internationale. Ils participent à la reconstitution de formes de contre-pouvoirs, libres, susceptibles de structurer une conscience critique collective.
La reconnaissance de ces médias par des forces politiques comme La France insoumise, notamment à travers, récemment, l’organisation (judicieuse) d’une conférence de presse spécifiquement destinée à ces supports, traduit une compréhension stratégique du champ médiatique. Il ne s’agit pas uniquement d’un choix tactique, mais d’une conception matérialiste de l’information comme terrain de lutte. La production de discours alternatifs apparaît alors comme une composante de la lutte de classe, au même titre que l’action syndicale ou électorale.
Cette dynamique s’inscrit dans une continuité historique des luttes populaires. De la Résistance communiste aux mobilisations contemporaines contre les politiques néolibérales, une même ligne de fracture oppose les classes dominantes et les classes subalternes. Les dispositifs médiatiques dominants cherchent à neutraliser cette conflictualité en multipliant les divisions internes aux classes populaires, tandis que les médias alternatifs tentent, inversement, de reconstituer des formes d’unification symbolique.
La critique marxiste-léniniste conduit ainsi à penser la question médiatique comme indissociable de la question du pouvoir économique. L’appareil de production idéologique est un produit du mode de production capitaliste et ne peut être durablement transformé sans remise en cause des rapports de propriété qui le structurent. Tirer les leçons historiques de la collaboration implique de reconnaître la permanence des mécanismes de trahison de classe, mais aussi la capacité du peuple organisé à opposer à l’hégémonie dominante des formes de contre-hégémonie.
Dans cette perspective, l’internationalisation croissante des classes dominantes appelle une réponse fondée sur l’internationalisme des classes dominées. À l’alignement sur l’impérialisme contemporain doit répondre une solidarité transnationale des mouvements populaires. La lutte contre les médias oligarchiques ne relève pas d’un combat sectoriel, mais d’un moment de la lutte générale pour l’émancipation sociale.
Alger, le 27 février 2026
Collectif « ÉCHOS DE LA VIE ICI-BAS »
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Avertissement – L’analyse des rapports entre médias, pouvoir économique et production idéologique en France ne relève pas d’un intérêt extérieur ou abstrait pour un progressiste algérien. La France constitue pour l’Algérie un voisin immédiat par la Méditerranée, un partenaire économique majeur, un espace de circulation humaine structuré par une importante diaspora, et un référent historique central en raison du passé colonial et de ses prolongements contemporains. Les dynamiques politiques françaises, notamment celles qui concernent la construction des représentations sociales et la désignation d’ennemis intérieurs, produisent ainsi des effets directs ou indirects sur les sociétés du Maghreb (sur l’Algérie en particulier), et sur les populations issues de l’immigration en Europe. Étudier les mécanismes de domination idéologique à l’œuvre en France revient dès lors à interroger un espace politique étroitement lié à l’histoire et à l’avenir de l’Algérie, dans une perspective critique et émancipatrice.
L’auteur
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