Syrie: fédéralisme, décentralisation, autonomie, où est la différence ?

Dans ce texte, Chris den Hond, qui couvre depuis longtemps la question kurde pour plusieurs médias, réagit à un article de Samir Aita qui critiquait le projet fédéraliste porté par le mouvement kurde en Syrie. Selon Aita, un tel fédéralisme ne peut que conduire à un affaiblissement de l’Etat syrien qui le rendrait vulnérable aux ingérences des puissances étrangères.

Pourtant, répond Chris den Hond, il est possible de concevoir un Etat fédéral, ou largement décentralisé, qui ne soit pas un Etat faible, une proie facile pour les puissances impérialistes, et de tels exemples concrets ne manquent pas. A l’inverse, un Etat formellement unitaire peut tout à fait s’avérer incapable de résister aux ingérences externes, et tel est bien le cas de la Syrie sous le régime actuel d’Ahmed Al-Chara.

par Chris Den Hond
Mar 13, 2026

Dans un article publié sur le site de Contretemps, Samir Aita argumente contre une solution fédérale et en faveur d’un État syrien unifié, mais décentralisé. J’aimerais surtout réagir à ce passage de son texte : « Ce dont la Syrie a besoin, c’est d’une décentralisation administrative ambitieuse […] Mais le fédéralisme, lui, est une décentralisation politique d’une tout autre nature. Par essence, il ouvre la voie aux ingérences étrangères ».

Un État unifié avec un degré de décentralisation (Samir Aita ne spécifie pas quels pouvoirs devraient être décentralisés) n’est pas une garantie contre une ingérence étrangère. Dans la Syrie d’aujourd’hui, très centralisée, Israël et la Turquie n’ont jamais eu autant d’influence qu’aujourd’hui. Israël contrôle un territoire au sud-ouest de la Syrie bien plus vaste qu’avant la prise de pouvoir par Ahmed Al-Chara. Le régime syrien actuel passe plus de temps à combattre sur son sol le Hezbollah que les soldats israéliens.

La Turquie se trouve aujourd’hui au centre du pouvoir syrien et est activement présente dans tous les ministères, ce qui n’était pas le cas auparavant. En janvier 2026, la Turquie a d’ailleurs réussi à convaincre Damas d’éliminer la présence policière kurde à Alep. Ce système de présence policière kurde dans les deux quartiers à majorité kurde d’Alep, instauré en concertation avec Damas, fonctionnait d’ailleurs très bien depuis avril 2025. Mais la Turquie voulait éliminer toute autonomie kurde où que ce soit en Syrie.

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Avant la chute de Bachar Al-Assad, la Russie et les États-Unis étaient très présents sur le sol syrien. Ils se sont retirés, mais ils sont remplacés par Israël et la Turquie. Les accords d’Abraham entre certains Etats arabes et Israël ont été conclus par des États très centralisés, comme le Maroc ou l’Arabie saoudite, pas avec des États fédéraux comme l’Irak ou le Liban. Ce que je veux dire par là c’est que les ingérences étrangères dans un État ne dépendent pas du fait que cet État soit un État fédéral ou un État centralisé.

Je constate que dès qu’on utilise les mots « fédéralisme » ou « autonomie », une vraie panique s’installe dans certains milieux, puisque « Israël va en profiter ». Mais c’est le contraire qui est vrai. Des États fédéraux comme l’Espagne, la Grande-Bretagne, l’Irak, l’Allemagne, la Belgique, qui accordent une large autonomie aux régions ou aux communautés qui vivent sur leur territoire, sont un rempart contre des tendances séparatistes et les ingérences étrangères. Le vivre ensemble entre communautés y est renforcé, pas affaibli. Il y avait davantage de tendances séparatistes dans les dictatures centralisées de Franco et Mussolini et aujourd’hui dans la Turquie d’Erdogan que dans les États qui accordent une large autonomie à leurs peuples et à leurs régions.

Samir Aita ne plaide évidemment pas pour des dictatures. Il argumente en faveur d’« un État unifié mais décentralisé ». Mais quels pouvoirs de l’État seraient sujets à décentralisation ? Il ne le précise pas. Dès qu’on décentralise au niveau des régions des domaines comme la culture, l’éducation en langue maternelle, la levée d’une partie des impôts, une police constituée sur une base régionale ou à partir de communautés territoriales autonomes, cela devient effectivement un État décentralisé, ou un État avec une autonomie pour les régions, autrement dit un État fédéral.

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Fédéralisation ou autonomie, ou encore décentralisation ou régionalisation : cela revient à la même chose. Ce qui peut différer c’est le nombre et le degré de pouvoirs de l’État central qui sont décentralisés. En général, l’armée, le contrôle des frontières, la politique étrangère, la sécurité sociale et la politique énergétique sont des domaines qui demeurent gérés au niveau national. Tout le reste peut être régionalisé, ou décentralisé, justement pour apaiser les tensions ou l’oppression entre les peuples ou communautés au sein d’un État.

Un exemple : les Forces démocratiques syriennes (FDS) et l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie voulaient une fédération démocratique au sein d’un État syrien unifié. C’est ce qu’ils ont mis en pratique pendant dix ans, avec une très forte diminution de tensions intercommunautaires et sans risque d’entraîner un déplacement de populations, puisque les droits égaux y étaient garantis.

Quand en janvier 2026, 80% du territoire a été perdu par les Kurdes et leurs alliés, suite à l’entrée des tribus arabes dans le giron de Damas, les FDS ont négocié un accord. Les termes de « fédéralisme » ou d’« autonomie » n’y figuraient pas, mais avec trois brigades autonomes à Hasaké et Kobané, des institutions politiques qui restent intactes dans les régions à majorité kurde et une éducation en langue maternelle (j’avoue que l’application de cet accord reste une bataille quotidienne), les FDS ont obtenu de facto une autonomie régionale ou un système fédéral limité au sein d’un État syrien unifié. Donc la Syrie d’aujourd’hui, même très centralisée, a accordé une autonomie militaire, politique et culturelle aux zones à majorité kurde, même si ces mots ne sont pas utilisés officiellement.

Là où je suis totalement d’accord avec Samir Aita, c’est qu’un fédéralisme territorial est largement préférable à un fédéralisme ethnique. Ce que la France a imposé au Liban est un fédéralisme sur une base ethnique et confessionnelle. Ce que les Kurdes ont appliqué en Syrie pendant dix ans est un fédéralisme territorial où chaque individu ou communauté, vivant sur ce territoire profite des droits égaux. Ainsi, un fédéralisme territorial met en application le droit du sol, comme en France, tandis qu’un fédéralisme ethnique et/ou religieux se réfère au droit du sang, comme en Allemagne.

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L’affirmation de Samir Aita selon laquelle « la gauche française soutient une solution fédérale » me semble relever d’une exagération. Le Ministère français des Affaires étrangères a toujours tout fait pour écarter les YPG du PKK et son idéologie révolutionnaire du fédéralisme démocratique. La France a toujours voulu aligner les Kurdes syriens sur la ligne pro-occidentale et pro-israélienne des Kurdes irakiens de Barzani. La France a officiellement agi en faveur de la prise de pouvoir d’Ahmed Al-Charaa et de l’intégration, voire de l’assimilation, des forces kurdes dans l’État central syrien actuel. Les Kurdes ont résisté à cela. Ils ont perdu le système du « vivre ensemble », mais ils ont obtenu une autonomie là où ils sont majoritaires en Syrie.

Pour ma part, je souhaite que les peuples de la région continuent à creuser leur propre chemin et que les États qui veulent rester centralisés continuent à creuser leur propre tombe.

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