Coronavirus : Facebook et Twitter font la police des contenus… y compris ceux des chefs d’Etat

Par Louis Hausalter

Facebook et Twitter ont effacé des contenus postés par le président brésilien Jair Bolsonaro et son homologue vénézuélien Nicolas Maduro à propos du coronavirus, invoquant des motifs sanitaires. Une attitude qui pose question… et contredit même la position de principe adoptée par Twitter sur les tweets controversés de responsables publics.


A première vue, les géants américains du web rendent de fiers services pour lutter contre l’épidémie de coronavirus. Facebook a mis en ligne un « centre d’information » et distille à ses utilisateurs les consignes des autorités sanitaires. « Sauvez des vies, restez à la maison », peut-on ainsi lire sur le réseau social, qui s’emploie aussi à mettre en relation les personnes qui demandent de l’aide avec des bénévoles. Twitter renvoie docilement vers le site du gouvernement français pour « connaître les faits » sur la pandémie et Google relaie sur sa page d’accueil les « 5 gestes barrière pour freiner le coronavirus ».

Eloge de l’hydroxychloroquine

Des intentions louables, mais qui ont leur face sombre : l’excès de zèle… quitte à censurer des représentants élus. Ainsi, Facebook, Instagram et Twitter ont supprimé deux vidéos des comptes du président brésilien, Jair Bolsonaro, qui le montraient en train de prendre des bains de foule à Brasilia, dimanche. Un comportement qui contredit les recommandations de son propre ministre de la santé : celui-ci préconisait la veille l’éloignement physique pour limiter les risques de propagation du virus ! Mais Bolsonaro n’en a cure : climato-sceptique notoire, l’ex-militaire marqué à l’extrême droite montre également des symptômes de « corona-scepticisme », lui qui considère ce virus comme une « petite grippe » qui ne saurait justifier de perturber l’économie brésilienne.

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Dans l’une des vidéos supprimées, Bolsonaro faisait aussi l’éloge de l’hydroxychloroquine, cette molécule préconisée en France par le Pr Didier Raoult pour soigner les patients atteints par le Covid-19, que Donald Trump avait également encensée sur Twitter. « Ce médicament là-bas, l’hydroxychloroquine, fonctionne partout », affirmait le président brésilien à un vendeur de rue, selon la BBC.

Facebook invoque la “désinformation”

Facebook et sa filiale Instagram se sont drapés dans des motifs sanitaires pour justifier l’effacement de ces vidéos. « Nous retirons des contenus sur Facebook et Instagram qui enfreignent nos conditions d’utilisation, lesquelles n’autorisent pas la désinformation pouvant causer des torts physiques aux personnes », a indiqué le réseau social dans un communiqué. Dimanche, Twitter avait déjà supprimé ces vidéos. « Ce Tweet n’est plus disponible car il a enfreint les Règles de Twitter », peut-on lire à la place sur le compte de Bolsonaro. Twitter assume avoir renforcé ses règles « pour prendre en compte les contenus qui vont éventuellement à l’encontre des consignes de santé publique émanant de sources officielles et qui pourraient augmenter le risque de transmission du Covid-19 ».

Twitter a fait subir le même sort, la semaine dernière, à un tweet du président du Venezuela, Nicolas Maduro, qui avait relayé sur son compte les articles d’un médecin vénézuélien prétendant avoir trouvé un « antibiotique naturel » contre le coronavirus. Il s’agit d’un breuvage à base de citronnelle, de gingembre et de miel, entre autres ingrédients, qui laisse les scientifiques pour le moins sceptiques. De là à empêcher la diffusion de ce remède de grand-mère, il y a un pas que Twitter s’est autorisé à franchir.

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En juin 2019, Twitter avait pourtant annoncé qu’il n’effacerait pas les tweets de responsables politiques qui enfreignent ses règles

Tout à leur lutte contre la « désinformation », les réseaux sociaux se permettent donc une extension du domaine de la censure. Problème : si Twitter invoque les « sources officielles », comment comprendre qu’il écarte les tweets de Jair Bolsonaro, président d’un pays de plus de 200 millions d’habitants, démocratiquement élu en 2018 ? Y aurait-il des sources plus « officielles » que d’autres ?

La réaction de Twitter est d’autant plus surprenante qu’elle contredit une position qu’il avait adoptée en juin 2019. Critiqué par certains internautes pour ne pas supprimer certains tweets incendiaires de dirigeants – ceux de Donald Trump en tête -, le réseau social avait alors annoncé qu’il n’effacerait pas les tweets de responsables politiques qui enfreignent ses règles, au nom de « l’intérêt du grand public ». Twitter comptait toutefois accompagner ces tweets controversés d’un « avertissement » pour « apporter du contexte et de la clarté ». Ce n’est pourtant pas ce qu’il a fait pour ceux de Bolsonaro et Maduro, purement et simplement retirés.

On en revient, au cœur de cette crise sanitaire, aux débats suscités en France par la proposition de loi Avia « contre la haine sur Internet », toujours en attente d’une adoption définitive par le Parlement. Ce texte poussé par La République en marche oblige les plateformes et réseaux sociaux à retirer sous 24 heures les contenus « manifestement » illicites, sous peine de fortes amendes. Une manière de déléguer la justice à des multinationales privées, s’inquiètent les oppositions et des associations de défense des libertés publiques, qui y voient une menace pour la liberté d’expression. Si Facebook et Twitter commencent à arbitrer ce qu’un chef d’Etat peut dire ou non, Emmanuel Macron y réfléchira peut-être à deux fois.

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