France, le mouvement social

Seine-Saint-Denis : une chaßne humaine déconfinée contre les violences policiÚres

12 mai 2020

Les violences policiĂšres ont flambĂ© depuis le dĂ©but de l’état d’urgence sanitaire. Ce lundi 11 mai, premier jour de dĂ©confinement, s’est tenu Ă  L’Île-Saint-Denis (93) un rassemblement de protestation contre ces brutalitĂ©s.

« C’est la premiĂšre manifestation aprĂšs confinement. On voulait qu’elle soit dans un quartier populaire », annonce Omar Slaouti, militant antiraciste et membre du comitĂ© VĂ©ritĂ© et justice pour Ali Ziri, qui a co-organisĂ© le rassemblement de ce lundi 11 mai Ă  L’Île-Saint-Denis (93). En cette pĂ©riode de crise sanitaire, la mobilisation n’a pas Ă©tĂ© autorisĂ©e par la prĂ©fecture. Iels Ă©taient pourtant environ 300 Ă  rĂ©pondre Ă  l’appel lancĂ© par des organisations militantes, politiques et syndicales, parmi lesquelles la CGT, Solidaires, le NPA ou encore le comitĂ© VĂ©ritĂ© et justice pour Adama.

PremiÚre manifestation du déconfinement

À L’Île-Saint-Denis, ils et elles ont tentĂ© de former une chaĂźne humaine, dans le respect de la distanciation physique. La police prĂ©sente sur place dĂšs le dĂ©but du rassemblement a empĂȘchĂ© les manifestants de se tenir par la main. Amor Salaouti explique le choix de cette commune pour le rassemblement : « On a toujours pas quittĂ© cette sombre histoire qui date du 17 octobre 1961, puisque les flics ont dĂ©cidĂ© de graver dans le marbre que les bicots savent pas nager. »

Le 11 mai 2020, devant la mairie de L’Île-Saint-Denis. Photo Pierre-Olivier Chaput pour Radio Parleur.Le militant fait rĂ©fĂ©rence Ă  des violences policiĂšres datant de la nuit du 25 avril 2020. Samir, ouvrier d’origine Ă©gyptienne, est Ă  L’Île-Saint-Denis. Voyant des policier·iĂšres arriver vers lui, il se jette, de nuit, dans la Seine. Une fois sur la rive, les policier·iĂšres le menottent, et le passent Ă  tabac, raconte-t-il. Il a portĂ© plainte pour « violences volontaires ayant entraĂźnĂ© une ITT non dĂ©terminĂ©e Ă  ce jour, en rĂ©union, avec usage ou menace d’une arme, par personnes dĂ©positaires de l’autoritĂ© publique » et Ă  caractĂšre raciste, ainsi que pour « violation de libertĂ© individuelle » et « destruction de bien privé ».

Les violences policiĂšres dans les quartiers continuent de plus belle

Également prĂ©sent, le comitĂ© Adama, avec Youcef Brakni et Assa TraorĂ©, qui lutte pour faire reconnaĂźtre les crimes policiers ainsi que les violences restĂ©es impunies Ă  l’encontre des populations des banlieues et quartiers populaires. Assa TraorĂ© rappelle notamment que « cette crise sociale a rĂ©habilitĂ© les pires injustices commises sur des individus perçues comme illĂ©gitime ». Elle continue d’expliquer : « Il faut rappeler l’histoire : le passeport français a Ă©tĂ© créé pour l’esclave noir. On pouvait l’abattre s’il ne l’avait pas sa piĂšce d’identitĂ©. Pendant ce confinement on a vu ce mĂȘme type de procĂ©dĂ© avec l’attestation, auprĂšs des populations des quartiers populaires. »

C’est souvent les vidĂ©os prises lors d’actes de violences policiĂšres qui permettent d’appuyer les plaintes des victimes. Photo Pierre-Olivier Chaput pour Radio Parleur.En effet, cette pĂ©riode trĂšs particuliĂšre de confinement a vu se multiplier les violences de la part de policiers, qui quelques fois ont pu ĂȘtre filmĂ©es, comme celle exposant le jeune Sofiane, livreur chez Amazon, traĂźnĂ© sous un porche dans le quartier des Hautes-Plaines aux Ulis pour y ĂȘtre tabassĂ©, ou encore cette jeune mĂšre Ă  Aubervilliers, Ramatoulaye, tasĂ©e et frappĂ©e. Bien que les forces de l’ordre soit dĂ©ployĂ©e en masse, le rassemblement s’est terminĂ© sans heurts et sans confrontation direct entre policier·iĂšres et manifestant·es.

Un reportage réalisé par Sarah Belhadi. Photo de Une : Pierre-Olivier Chaput pour Radio Parleur

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Les avocats sont là  pour dĂ©fendre l’Ă©tat de droit../Paris – France  12 mai 2020

https://youtu.be/mMVR4F4GjZQ     ou    https://www.youtube.com/watch?v=mMVR4F4GjZQ&feature=youtu.be         9 mn 30

Création du Conseil National de la Nouvelle Résistance

(Vidéo) Création du Conseil National de la Nouvelle Résistance :

20 membres (10 femmes et 10 hommes), philosophes, sociologues, juristes, Ă©conomistes, mĂ©decins, pour crĂ©er le “jour d’aprĂšs” en vue des Jours Heureux

Retrouvez ci-dessous la vidéo réalisée par les membres du secrétariat du CNNR.

âžĄïž N’hĂ©sitez pas Ă  partager !

lien pour la vidéo :  https://www.facebook.com/watch/?v=285693952589522     ou    https://www.facebook.com/ConseilNationalDeLaNouvelleResistance/videos/285693952589522/


13 mai 2020

En conclusion de son testamentaire “VĂ©ritĂ©s d’hier, RĂ©sistances d’aujourd’hui” (2014), StĂ©phane Hessel indiquait que l’écologie Ă©tait devenue le “nouveau combat “. Mais il n’a jamais cessĂ©, aussi, d’appeler Ă  l’accueil des Ă©trangers, au progrĂšs social, Ă  la solidaritĂ©, Ă  la dĂ©mocratie
 Les lignes de fond de la rĂ©paration du monde Ă©taient ainsi clairement tracĂ©es…

La pandĂ©mie de Covid-19 (plus de 276 000 morts, officiellement, dans le monde, au 9 mai) est-elle un des « sept derniers flĂ©aux »[1] ? Est-elle apocalyptique ? « Ce qui est sĂ»r est que nous vivons, du moins en Europe, ce qui se rapproche le plus, depuis 1945, d’un ’’effondrement’’ – cet effondrement Ă©voquĂ© tant de fois dans le cinĂ©ma et la littĂ©rature dite ’’postapocalyptique’’, mais aussi par la critique radicale de la sociĂ©tĂ© capitaliste et industrielle », analysait, dĂšs le 6 avril dernier, sur le site de France culture, le philosophe Anselm Jappe[2]. Et il est indĂ©niable que ces derniĂšres annĂ©es, les termes « apocalypse », « chaos », « basculement » ou « effondrement » sont devenus d’un usage courant, tant en gĂ©ostratĂ©gie, Ă©conomie politique, prospective environnementale et droit international qu’en philosophie. Il suffit, pour s’en convaincre, de se tourner vers de nombreux ouvrages qu’il ne m’est pas possible d’analyser plus prĂ©cisĂ©ment ici, mais dont il est bon de connaĂźtre tout de mĂȘme l’existence.[3]

Et force aussi est de constater que, comme dans le dernier livre de la Bible, l’humanitĂ© reste toujours sourde Ă  tous les avertissements, Ă  toutes les trompettes (Ap. 8:6), jusqu’à prĂ©fĂ©rer se vautrer jusqu’à ce que mort s’en suive dans la corruption la plus effrĂ©nĂ©e : « Les autres hommes qui ne furent pas tuĂ©s par ces flĂ©aux ne se repentirent pas des Ɠuvres de leurs mains, ils ne cessĂšrent pas d’adorer les dĂ©mons, et les idoles d’or, d’argent, d’airain, de pierre et de bois, qui ne peuvent ni voir, ni entendre, ni marcher ; et ils ne se repentirent pas de leurs meurtres, ni de leurs enchantements, ni de leur dĂ©bauche, ni de leurs vols. »[4]

Si une pandémie se déclare


Oyez, braves gens, n’avons-nous pas lu, en 2009, Le nouveau rapport de la CIA – Comment sera le monde en 2025 (Robert Laffont) ? Aux pages 256 et 257, je relis ceci : « L’apparition d’une nouvelle maladie respiratoire virulente, extrĂȘmement contagieuse, pour laquelle il n’existe pas de traitement adĂ©quat, pourrait dĂ©clencher une Ă©pidĂ©mie mondiale. (
) Les experts voient dans les souches hautement pathogĂšnes de la grippe aviaire telles que le H5N1 des candidats probables Ă  ce type de transformation, mais d’autres agents pathogĂšnes, comme le coronavirus du Sras et diverses souches de la grippe, auraient les mĂȘmes propriĂ©tĂ©s. (
) Si une maladie pandĂ©mique se dĂ©clare, ce sera sans doute dans une zone Ă  forte densitĂ© de population, de grande proximitĂ© entre humains et animaux, comme il en existe en Chine et dans le Sud-Est asiatique oĂč les populations vivent au contact du bĂ©tail. (
) Il faudrait des semaines pour que les laboratoires fournissent des rĂ©sultats dĂ©finitifs confirmant l’existence d’une maladie risquant de muter en pandĂ©mie. (..) En dĂ©pit de restrictions limitant les dĂ©placements internationaux, des voyageurs prĂ©sentant peu ou pas de symptĂŽmes pourraient transporter le virus sur d’autres continents. Les malades seraient de plus en plus nombreux, de nouveaux cas apparaissant tous les mois. L’absence d’un vaccin efficace ou d’immunitĂ© dans le reste du monde exposerait les populations Ă  la contagion. »

Les Ă©lites oligarchiques qui dirigent et dĂ©truisent[5] tout Ă  la fois le monde peuvent-elles prĂ©tendre ne pas avoir Ă©tĂ© informĂ©es des risques que leur aveuglement volontaire, motivĂ© par la plus cynique et nihiliste plĂ©onexie[6], fait courir sciemment Ă  la planĂšte et Ă  l’humanitĂ© depuis le milieu des annĂ©es 1970[7] ? Étymologiquement, le mot « apocalypse » nous vient du grec áŒ€Ï€ÎżÎșÎŹÎ»Ï…ÏˆÎčς / apokĂĄlupsis qui signifie « dĂ©voilement » ou, dans un contexte religieux, « rĂ©vĂ©lation ». La pandĂ©mie de Covid-19 est bien une apocalypse, car elle dĂ©voile, rĂ©vĂšle et dĂ©masque au moins la malfaisance absolue des oligarques du capitalisme mondialisĂ©.

Champ de bataille

Face Ă  cette destruction criminelle du monde et de l’humanitĂ© par le capitalisme en stade terminal[8], une guerre civile mondiale est en cours ; seuls les imbĂ©ciles ou les lĂąches sont encore dans la dĂ©nĂ©gation du conflit social et politique rĂ©vĂ©lĂ© comme jamais depuis la LibĂ©ration par la pandĂ©mie du Covid-19 et les stratĂ©gies exclusivement sĂ©curitaires de confinement des populations, notamment en France, sous le rĂšgne ubuesque d’Emanuel Macron. L’heure est bien sĂ»r Ă  la « rĂ©sistance »[9], voire Ă  la lutte (Razmig Keucheyan et Anselm Jappe), si ce n’est mĂȘme au rĂšglement de compte (Pierre-Henri Castel).

Le « champ de bataille » a Ă©tĂ© prĂ©cisĂ©ment arpenté : « Il n’y aura pas de consensus environnemental. Loin d’effacer les antagonismes existants, la crise Ă©cologique [et sanitaire] se greffe au contraire Ă  eux pour les porter Ă  incandescence. (
) SurcroĂźt de catastrophes naturelles, rarĂ©faction de certaines ressources, crises alimentaires, dĂ©stabilisation des pĂŽles et des ocĂ©ans, ’’rĂ©fugiĂ©s climatiques’’ par dizaine de millions Ă  l’horizon 2050
 Autant de facteurs qui annoncent des conflits armĂ©s d’un nouveau genre, auxquels se prĂ©parent aujourd’hui les militaires occidentaux. »[10] Car « la nature n’échappe pas aux rapports de force sociaux : elle est la plus politique des entitĂ©s ». En consĂ©quence de quoi, « la rĂ©solution » de la crise actuelle suppose « la radicalisation de la critique du capitalisme »[11].

Le mal qui vient

Cette critique, pratiquĂ©e par excellence par le philosophe Anselm Jappe, a trĂšs vite dĂ©noncĂ©, peu aprĂšs les dĂ©buts du confinement (17 mars, en France), « le darwinisme social incroyable qui propose (et non seulement dans les pays anglo-saxons) de sacrifier les ’’inutiles’’[12] Ă  l’économie ou la tentation pour les États de dĂ©ployer leurs arsenaux de surveillance »[13]. Plus radicalement, face aux « violents qui s’annoncent », Ă  la « prĂ©dation sans borne » des « puissants » et de « leurs complices », face – en un mot mĂ©taphysique – au « Mal qui vient », le philosophe et psychanalyste Pierre-Henri Castel ose nous armer : « Si nous souhaitons pour de bon prĂ©server ce qui reste de nos capacitĂ©s Ă  jouir, Ă  agir et Ă  crĂ©er face Ă  la malfaisance avĂ©rĂ©e, (
) alors il n’est pas exclu que ce travail ne requiĂšre un recours froid, ferme, et rĂ©flĂ©chi, Ă  la violence. »[14]

Dans le mĂȘme Ă©tat d’esprit, je ne suis pas de ceux qui sacrifient Ă  la religion des bĂ©ni-oui-oui de la non-violence. Et je garde toujours en mĂ©moire l’épopĂ©e des Camisards[15], ainsi que cette rĂ©flexion inattendue de Primo Levi, en 1975 : « Dans le monde rĂ©el, les hommes armĂ©s existent, ils construisent Auschwitz, et les honnĂȘtes et les dĂ©sarmĂ©s aplanissent leur voie ; c’est pourquoi chaque Allemand, plus, chaque homme, doit rĂ©pondre d’Auschwitz, et qu’aprĂšs Auschwitz il n’est plus permis d’ĂȘtre sans armes (je souligne). »[16]

Cependant, notre courage sur le « champ de bataille » viendra de la force de notre « esprit de RĂ©sistance » et de la conviction que « rĂ©sister, c’est crĂ©er »[17]. Or, en bonnes thĂ©ologies juive et chrĂ©tienne, la crĂ©ation n’est jamais acquise, cristallisĂ©e, momifiĂ©e dans le sarcophage d’une origine mythique. Elle est toujours « continuĂ©e », « au prĂ©sent ». Elle est rĂ©sistance[18] et rĂ©paration du monde[19] ! Il importe donc, en premier lieu, de forger notre idĂ©al de « rĂ©paration du monde ».

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Ce grand bond vers la vie

L’humanitĂ© a atteint la limite de son expansion matĂ©rielle et de sa croissance mĂ©canique. Adoratrice du Veau d’or, du Moloch et du BĂ©hĂ©moth, elle chute, se dĂ©vore elle-mĂȘme et se dĂ©lie du cosmos depuis trop longtemps. Nous sommes donc de plus en plus nombreux Ă  comprendre qu’une nouvelle alliance entre nous est nĂ©cessaire, mais aussi entre les hommes et le monde vivant, un monde Ă  rĂ©-enchanter.

Cette nouvelle alliance est la seule voie possible, aujourd’hui, pour continuer d’avancer vers l’émancipation Ă©dĂ©nique. Elle exige rĂ©volte de l’esprit, volontĂ© de partage, Ă©thique de la discussion, respect de toutes les crĂ©atures et amour de la vie. Elle passe, de toute façon, par la sortie de l’unidimensionnalitĂ© de l’homme qui n’est pas que « raison », par la fin du rĂšgne de la quantitĂ© et par le dĂ©barras de l’éteignoir matĂ©rialiste. Une renaissance mĂ©taphysique est au bout de ce chemin, une belle aurora consurgens, un esprit de responsabilitĂ© vis-Ă -vis de ce que certains appellent « CrĂ©ation », d’autres « Un-le-Tout ».

Les destins des sociĂ©tĂ©s humaines et de chaque individu sont liĂ©s entre eux, et ils sont liĂ©s ensemble Ă  l’évolution de leur environnement[20]. Le geste de l’homme marque son environnement d’une empreinte de plus en plus profonde (anthropocĂšne !), surtout depuis que la rĂ©volution industrielle lui a donnĂ© la puissance, parfois dĂ©chaĂźnĂ©e, des Titans. Toute action produit immanquablement sa rĂ©action, mĂȘme si c’est Ă  retardement. Aujourd’hui, nous dĂ©chiffrons les signes des temps dans la corruption de l’eau, de l’air et de la terre, dans l’expansion du feu et du fer


Une civilisation meurt, Ă©touffĂ©e sous l’entassement des marchandises et par overdose de pulsions sans dĂ©sir. Mais une nouvelle CitĂ© se construit dĂ©jĂ  selon le « principe responsabilité »[21]. Resterons-nous les deux pieds au bord de la tombe qui s’ouvre devant l’humanitĂ©, ou franchirons-nous d’un nouveau bond le fossĂ© ?

Ce grand bond vers la vie[22] nĂ©cessite, pour s’accomplir pleinement, que l’esprit occidental mondialisĂ© refasse place Ă  l’imaginaire qui le fonde, qu’il continue de l’explorer (l’anthropologie en a fait son chantier, depuis au moins cinquante ans), d’en comprendre le sens, de s’en inspirer, mais aussi qu’il l’entende comme prescription de nouvelles façons de vivre, de travailler et d’aimer.

L’ñge du faire

Nous ne sommes donc pas de ces aveuglĂ©s ou somnambules, asservis volontaires ou cyniques, qui nient encore l’effondrement de notre monde. Ainsi, dans notre RĂ©publique Ă©puisĂ©e, la perpĂ©tuation de l’« état d’urgence » – « état d’exception », en vĂ©ritĂ©[23] – ne masque plus les asservissements ultralibĂ©raux, les violences maffieuses ou d’État et la corruption systĂ©mique qui attisent la dialectique apocalyptique de la guerre civile mondiale et de la dictature globalisĂ©e. La propagande spectaculaire a Ă©puisĂ© de mĂȘme sa capacitĂ© Ă  nous bercer de l’illusion que les crashs du climat et de la biodiversitĂ©, ainsi que l’épuisement des ressources naturelles sont enfin sous contrĂŽle de « conventions » internationales. Enfin, les rituels usĂ©s des « élections » oligarchiques ont atteint partout le seuil d’absurditĂ© Ă  partir duquel les citoyens authentiques entrent en dĂ©sobĂ©issance civile.

Tous ces verrous posĂ©s, les uns aprĂšs les autres, sur l’état de droit, la dĂ©mocratie, la raison, la vĂ©ritĂ© et la fraternitĂ© ne font que prĂ©cipiter la faillite de la dĂ©mocratie[24], l’effondrement du monde et l’obsolescence de l’humanitĂ©[25]. DĂ©luge et Apocalypse ! « Alors, que faire ? » Telle est, plus que jamais, la question. Eh bien, « faire ! » Telle est la rĂ©ponse. A l’ñge de fer d’une « fin de l’Histoire » postulĂ©e par une oligarchie prĂ©datrice et nihiliste qui imagine son Empire Ă  l’abri du chaos, son hyper-richesse Ă  l’abri de l’effondrement systĂ©mique, nous rĂ©pondons dĂ©jĂ  par « l’ñge du faire », par le « demain » – dĂ©jĂ  d’aujourd’hui – de l’action civique quotidienne et par la Transition.

La dĂ©fense des communs est d’ores et dĂ©jĂ  ressuscitĂ©e, en France, comme sous d’autres cieux. Mouvements citoyens et collectifs plus ou moins « alternatifs », coopĂ©ratives de production Ă©quitable et de consommaction, associations Ă©cologiques et solidaires, expĂ©riences de plus en plus larges d’un communalisme dĂ©mocratique, sociĂ©tĂ© collaborative, buen vivir et convivialisme international, agroĂ©cologie, habitat commun, autonomies Ă©nergĂ©tiques et alimentaires, monnaies locales, santĂ© participative
 : autant de « rĂ©volutions tranquilles » qui refondent la souverainetĂ© des peuples et qui Ă©chappent au contrĂŽle paranoĂŻaque, mais de plus en plus virtuel, des oligarques.

RĂ©sistance d’aujourd’hui

En conclusion de son dernier livre, VĂ©ritĂ©s d’hier, RĂ©sistances d’aujourd’hui, StĂ©phane Hessel indiquait que l’écologie Ă©tait devenue le « nouveau combat », nous invitant Ă  nous attaquer, entre autres, « aux problĂšmes fondamentaux de la Terre et de la dĂ©gradation de notre biosphĂšre »[26]. Mais il n’a jamais cessĂ©, aussi, d’appeler Ă  l’accueil des Ă©trangers, au progrĂšs social, Ă  la solidaritĂ© Ă©conomique, Ă  la dĂ©mocratie
 Les lignes de fond, Ă©thiques et politiques, de la rĂ©paration du monde Ă©taient ainsi clairement tracĂ©es, partagĂ©es par tous ses anciens camarades, vĂ©tĂ©rans les plus cĂ©lĂšbres de la RĂ©sistance.

Mais, quelles sont plus prĂ©cisĂ©ment ces grandes lignes selon lesquelles une « rĂ©sistance d’aujourd’hui » s’exprime de plus en plus massivement[27] ?

PremiĂšrement, la remontĂ©e des nationalismes, les fermetures de frontiĂšres, les exaspĂ©rations xĂ©nophobes, communautaristes et fondamentalistes nous obligent Ă  affirmer la nĂ©cessitĂ© premiĂšre d’un cosmopolitisme renouvelĂ©, fondĂ© sur une idĂ©e universaliste de l’homme, et sur le constat lucide qu’un Nouveau Monde est nĂ©, un « village » planĂ©taire oĂč l’humanitĂ© se vit et se comprend dĂ©sormais comme une et indivisible, chacun devant bĂ©nĂ©ficier des mĂȘmes droits et aspirant, quelles que soient les cultures particuliĂšres, Ă  la dignitĂ©.[28]

DeuxiĂšmement, en ces dĂ©cennies oĂč le rĂ©chauffement du climat et la multiplication des catastrophes naturelles sont patents, nous devons mettre l’écologie au cƓur de nos vies quotidiennes sans attendre une conversion de l’action publique internationale.

TroisiĂšmement, ces deux premiĂšres rĂ©volutions ne pourront ĂȘtre rĂ©alisĂ©es qu’à la condition qu’une transition culturelle et spirituelle radicale disqualifie tout Ă  la fois l’idolĂątrie de l’argent, le culte de la concurrence et de la croissance, la dĂ©moralisation sur fond de nihilisme. En ce sens, la notion, partagĂ©e dans de nombreux pays, et notamment en France, du « convivialisme »[29] paraĂźt offrir une solution Ă  la fois politique et philosophique, en vue du rĂ©tablissement de la vie humaine sur le chemin du bien-vivre (Buen Vivir) et de la civilisation pacifique. Quant Ă  l’EspĂ©rance messianique, elle inspirera toujours « l’invincible espoir » socialiste de JaurĂšs et de Blum[30], Ă  condition que le christianisme sorte enfin de sa subversion satanique[31].

Nouvel horizon de « jours heureux »

D’un point de vue mĂ©taphysique, il s’agit d’en finir avec le dĂ©couragement, l’indiffĂ©rence, « l’empire du nihilisme ». Le philosophe Jean Vioulac[32] confirme, trĂšs justement, que le nihilisme, dĂ©fini par Nietzsche, dans les annĂ©es 1880, comme « dĂ©valorisation de toutes les valeurs », est le « chiffre » de notre Ă©poque qui a subi, pendant le xxe siĂšcle, « l’extension de la logique marchande [qui] imposait la destruction mĂ©thodique et systĂ©matique de toute morale susceptible de condamner l’égoĂŻsme et la cupiditĂ©, et impliquait par exemple une inversion de la valeur des adjectifs “intĂ©ressĂ©â€ ou “calculateur” »[33].

Il a menĂ© ainsi une critique primordiale de « l’avĂšnement du marchĂ© mondial » : « Le libĂ©ralisme, en tant qu’il se dĂ©finit par l’exigence de la dĂ©rĂ©gulation et de la dĂ©sinstitutionalisation de toutes les activitĂ©s humaines, est le projet politique de dĂ©mantĂšlement complet de l’ordre de la loi, et en cela un des plus puissants moteurs du nihilisme. Mais si le capitalisme condamne l’humanitĂ© Ă  sombrer dans les “eaux glacĂ©es du calcul Ă©goĂŻste” par l’abolition progressive de toute morale, il est surtout un dispositif de production qui consomme – et donc dĂ©truit – rĂ©ellement la nature et ses ressources en mĂȘme temps que les peuples du monde. »

AprĂšs Auschwitz, Hans Jonas, l’auteur du Principe ResponsabilitĂ©, a soutenu l’idĂ©e du renoncement de Dieu Ă  sa propre puissance. Par l’acte de CrĂ©ation, Dieu se serait ainsi privĂ© lui-mĂȘme de la possibilitĂ© d’intervenir dans les affaires sublunaires, laissant Ă  l’homme la mission ou le soin de rĂ©parer le monde, idĂ©e thĂ©urgique majeure de la kabbale, depuis le XVIe siĂšcle, qui a connu son plein dĂ©veloppement, Ă  partir de la fin du XIXe siĂšcle, chez les utopistes libertaires et les Ă©cologistes.

HĂ©ritiers de cette mĂ©taphysique, celles et ceux qui travaillent inlassablement Ă  la rĂ©paration de notre monde en cours d’effondrement ouvrent aujourd’hui un nouvel espace de vie, selon les principes EspĂ©rance et ResponsabilitĂ© animĂ©s en synergie[34]. Ainsi se dessine, sans complaisante bĂ©atitude, ni ruse perverse (allocution tĂ©lĂ©visĂ©e d’Emmanuel Macron, le 13 avril), un nouvel horizon de « jours heureux »[35].

[1] Apocalypse 15-16. Antoine Peillon, « Apocalypse de notre temps. Béhémoth, eschatologie et destructivité humaine », Soli Deo Gloria, 14 novembre 2018 : https://nndnnsntdg.blogspot.com/2018/11/behemoth-escathologie-et-destructivite.html

[2] www.franceculture.fr/societe/anselm-japp-esperons-de-garder-ce-que-cette-crise-a-de-positif

[3] Xavier Emmanuelli, Dernier avis avant la fin du monde, Albin Michel, 1999 ; Michel Beaud, Le Basculement du monde, La DĂ©couverte, 2000 ; FrĂ©dĂ©ric Encel, GĂ©opolitique de l’apocalypse, Flammarion, 2002 ; ThĂ©rĂšse Delpech, Politique du chaos. L’autre face de la mondialisation, Le Seuil, 2002 ; Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme Ă©clairĂ©, Seuil, 2003, puis La Marque du sacrĂ©, Carnets Nord, 2008 ; Jared Diamond, Effondrement, Gallimard, 2006 ; Edgar Morin, Vers l’abĂźme ?, L’Herne, 2007 ; Isabelle Stengers, Au temps des catastrophes. RĂ©sister Ă  la barbarie qui vient, La DĂ©couverte, 2009 ; Michel Maffesoli, Apocalypse, CNRS Éditions, 2009 ; Slavoj Zizek, Vivre la fin des temps. L’apocalypse Ă  venir, Flammarion, 2011 ; Susan George, Jean-Pierre Dupuy, Serge Latouche et Yves Cochet, OĂč va le monde ? 2012-2022 : une dĂ©cennie au-devant des catastrophes, Fayard / Mille et une nuits, 2012 ; Collectif, La fin du monde. Analyses plurielles d’un motif religieux, scientifique et culturel, Labor Et Fides, 2012 ; Viviane Forrester, La Promesse du pire. RĂ©sister Ă  l’horreur Ă©conomique, Le Seuil, 2013 ; Hicham-StĂ©phane Afeissa, La fin du monde et de l’humanitĂ©. Essai de gĂ©nĂ©alogie du discours Ă©cologique, PUF, 2014 ; Erik M. Conway et Naomi Oreskes, L’Effondrement de la civilisation occidentale, Les Liens qui libĂšrent, 2014 ; Michel Rocard, Suicide de l’Occident, suicide de l’humanité ?, Flammarion, 2015 ; Pablo Servigne et RaphaĂ«l Stevens, Comment tout peut s’effondrer, Le Seuil, 2015 ; Pierre-NoĂ«l Giraud, L’Homme inutile, Odile Jacob, 2015 ; Paul Jorion, Le dernier qui s’en va Ă©teint la lumiĂšre. Essai sur l’extinction de l’humanitĂ©, ArthĂšme Fayard, 2016 (collection « Pluriel », 2017) ; Anna Lowenhaupt Tsing, Le champignon de la fin du monde. Sur la possibilitĂ© de vivre dans les ruines du capitalisme, La DĂ©couverte, 2017 ; Julien Wosnitza, Pourquoi tout va s’effondrer, Les Liens qui LibĂšrent, 2018 ; Pierre-Henri Castel, Le mal qui vient, Cerf, 2018 ; MichĂšle Riot-Sarcey (dir.), De la Catastrophe. L’Homme en question, du DĂ©luge Ă  Fukushima, Ă©d. du DĂ©tour, 2018 ; Fred Vargas, L’HumanitĂ© en pĂ©ril – Virons de bord, toute !, Flammarion, 2019 ; AurĂ©lien Barrau, Le plus grand dĂ©fi de l’histoire de l’humanitĂ©, Michel Lafon, 2019 ; Yves Cochet, Devant l’effondrement – Essai de collapsologie, Les Liens qui LibĂšrent, 2019 ; Corinne Morel Darleux, PlutĂŽt couler en beautĂ© que flotter sans grĂące : RĂ©flexions sur l’effondrement, Libertalia, 2019 ; Luc Semal, Face Ă  l’effondrement. Militer Ă  l’ombre des catastrophes, PUF, 2019 ; Roland Gori, Et si l’effondrement avait dĂ©jĂ  eu lieu. L’Ă©trange dĂ©faite de nos croyances, Les Liens qui LibĂšrent (paraĂźt le 3 juin 2020).

Read also:
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[4] Apocalypse 9:20-21, trad. Segond NEG.

[5] Hervé Kempf, Comment les riches détruisent la planÚte, Seuil, 2007.

[6] Dany-Robert Dufour, PlĂ©onexie. [dict. : “Vouloir possĂ©der toujours plus”], Le Bord de l’eau, coll. « La bibliothĂšque du MAUSS », 2015.

[7] Qui n’a pas lu, en 1972 dĂ©jĂ , le rapport Meadows du Club de Rome ? The Limits To Growth, Chelsea Green Publishing, 1972 / Halte Ă  la croissance ?, Fayard, 1972. Travail du Massachusetts Institute of Technology (MIT) qui sera suivi par de nouvelles alertes dont Donella Meadows, Jorgen Randers, Dennis Meadows, Beyond the Limits. Confronting Global Collapse, Envisioning a Sustainable Future, Chelsea Green Publishing Co, 1993, et Donella Meadows, Jorgen Randers, Dennis Meadows, Limits to Growth: The 30-Year Update, Chelsea Green Publishing Co, 2004.

[8] Ici encore, ce n’est pas le lieu de dĂ©velopper cette Ă©vidence historique postulĂ©e par HervĂ© Kempf et Pierre-Henri Castel (op. cit.), entre autres, et magistralement pensĂ©e par Razmig Keucheyan (La nature est un champ de bataille. Essai d’écologie politique, La DĂ©couverte, 2014) et Anselm Jappe (La sociĂ©tĂ© autophage. Capitalisme, dĂ©mesure et autodestruction, La DĂ©couverte, 2017).

[9] Antoine Peillon, Résistance !, Seuil, 2016.

[10] PrĂ©sentation de Razmig Keucheyan, La nature est un champ de bataille. Essai d’écologie politique, La DĂ©couverte, 2014.

[11] Razmig Keucheyan, La nature est un champ de bataille. Essai d’écologie politique, La DĂ©couverte, 2014, pp. 11 et 13.

[12] Pierre-NoĂ«l Giraud, L’Homme inutile. Du bon usage de l’économie, Odile Jacob, 2015. Majeur !

[13] Anselm Jappe, site de France culture, le 6 avril 2020 : www.franceculture.fr/societe/anselm-japp-esperons-de-garder-ce-que-cette-crise-a-de-positif

[14] Pierre-Henri Castel, Le Mal qui vient. Essai hĂątif sur la fin des temps, Cerf, 2018, pp. 126 et 127.

[15] Antoine Peillon, Résistance !, Seuil, 2016, pp. 264 à 267.

[16] Primo Levi, Le systÚme périodique, « Vanadium », Le Livre de poche, 1997, p. 265.

[17] Antoine Peillon, Résistance !, Seuil, 2016, pp. 233 à 311.

[18] Antoine Peillon, « Sur le Psaume VIII », Évangile et libertĂ© n° 313, novembre 2017 : www.evangile-et-liberte.net/2017/11/sur-le-psaume-viii/

[19] Antoine Peillon, « Eschatologie au présent et source kabbalistique du principe Responsabilité », Sur la terre comme au ciel : http://surlaterrecommeauciel.over-blog.com/eschatologie-au-present.html

[20] Jakob von UexkĂŒll, Milieu animal et milieu humain, Payot & Rivages, 2010 (traduit de l’allemand : StreifzĂŒge durch die Umwelten von Tieren und Menschen, 1956). « LĂ  oĂč la science classique voyait un monde unique, qui comprenait Ă  l’intĂ©rieur de lui-mĂȘme toutes les espĂšces vivantes hiĂ©rarchiquement ordonnĂ©es, des formes les plus Ă©lĂ©mentaires jusqu’aux organismes supĂ©rieurs, UexkĂŒll suppose au contraire une infinie variĂ©tĂ© de mondes perceptifs, tous Ă©galement parfaits et liĂ©s entre eux comme sur une gigantesque partition de musique  » (Giogio Agamben, L’Ouvert. De l’homme et de l’animal, Payot & Rivages, 2002.

[21] Hans Jonas, Das Prinzip Verantwortung. Versucheiner Ethik fĂŒr die technologische Zivilisation, Frankfurt am Main, Insel, 1979. Traduction française : Le Principe ResponsabilitĂ©. Une Ă©thique pour la civilisation technologique, Editions du Cerf, 1990 (en poche : Flammarion, collection « Champs », 1998).

[22] Le DeutĂ©ronome, 30, 19 : « J’ai placĂ© devant toi la vie et la mort, le bonheur et la calamitĂ©. Choisis la vie !, et tu vivras, toi et ta postĂ©ritĂ©. »

[23] Giorgio Agamben, État d’exception. Homo sacer, II, 1, Le Seuil, 2003 ; Marie Goupy, L’État d’exception, ou l’impuissance autoritaire de l’État Ă  l’époque du libĂ©ralisme, CNRS, 2016.

[24] Raffaele Simone, Si la dĂ©mocratie fait faillite, Gallimard, Le DĂ©bat, 2016 ; HervĂ© Kempf, L’Oligarchie, ça suffit. Vive la dĂ©mocratie, Le Seuil, 2011 et 2013 (nouvelle Ă©dition en collection « Points Essais ») ; Jean Salem, « Elections, piĂšges Ă  cons ? ». Que reste-t-il de la dĂ©mocratie ?, Flammarion, collection « Antidote », 2012 ; G. Agamben, A. Badiou, D. BensaĂŻd, W. Brown, J.-L. Nancy, J. RanciĂšre, K. Ross, S. Zizek, DĂ©mocratie, dans quel Ă©tat ?, La Fabrique, 2009 ; Jacques RanciĂšre, La Haine de la dĂ©mocratie, La Fabrique, 2005.

[25] GĂŒnther Anders, L’Obsolescence de l’homme, 2 tomes, EncyclopĂ©die des nuisances, 2002 et 2011.

[26] StĂ©phane Hessel, VĂ©ritĂ©s d’hier, RĂ©sistances d’aujourd’hui, Esprit du temps, 2014, pp. 39-41.

[27] A titre d’exemple, le film Demain (2015) de Cyril Dion et MĂ©lanie Laurent a enthousiasmĂ© plus d’un million et demi de spectateurs en un an de diffusion, tandis que la journaliste BĂ©nĂ©dicte Manier ne cesse de recenser des milliers de « rĂ©volutions tranquilles » qui « changent le monde » : Un million de rĂ©volutions tranquilles. Comment les citoyens changent le monde, Les Liens qui libĂšrent, 2012 et 2016 (nouvelle Ă©dition augmentĂ©e). Cf. aussi : Rob Hopkins, Ils changent le monde ! 1001 initiatives de transition Ă©cologique, Le Seuil, collection « AnthropocĂšne », 2014 ; Hugo Carton, Pablo Servigne, AgnĂšs SinaÏ, RaphaĂ«l Stevens, Petit TraitĂ© de rĂ©silience locale, Editions Charles LĂ©opold Mayer, 2015 ; le journal L’Âge de faire


[28] Mireille Delmas-Marty, Vers un droit commun de l’humanitĂ©, Textuel, coll. « Conversations pour demain », 1996 ; Marie Duru-Bellat, Pour une planĂšte Ă©quitable. L’urgence d’une justice globale, Le Seuil, 2014 ; Yves-Charles Zarka, Refonder le cosmopolitisme, PUF, 2014 ; MichaĂ«l Foessel, AprĂšs la fin du monde. Critique de la raison apocalyptique, Le Seuil, 2012, pp. 243 sq. ; Louis Lourme, Le Nouvel Âge de la citoyennetĂ© mondiale, PUF, 2014 ; Olivier Remaud, Un monde Ă©trange. Pour une autre approche du cosmopolitisme, PUF, 2015 ; Marc AugĂ©, L’Avenir des Terriens. Fin de la prĂ©histoire de l’humanitĂ© comme sociĂ©tĂ© planĂ©taire, Albin Michel, 2017.

[29] http://convivialisme.org/

[30] « Oui, les hommes qui ont confiance en l’homme (
) affirment, avec une certitude qui ne flĂ©chit pas, qu’il vaut la peine de penser et d’agir, que l’effort humain vers la clartĂ© et le droit n’est jamais perdu. L’Histoire enseigne aux hommes la difficultĂ© des grandes tĂąches et la lenteur des accomplissements, mais elle justifie l’invincible espoir. » (Jean JaurĂšs, « Discours Ă  la jeunesse », Albi, 1903) ; « L’homme n’a pas deux Ăąmes diffĂ©rentes, l’une pour chanter et pour chercher, l’autre pour agir ; l’une pour sentir la beautĂ© et comprendre la vĂ©ritĂ©, l’autre pour sentir la fraternitĂ© et comprendre la justice. Quiconque envisage cette perspective se sent animĂ© d’un invincible espoir. Que l’homme contemple le but, qu’il se fie Ă  son destin, qu’il ne craigne pas d’user sa force. Quand l’homme se trouble et se dĂ©courage, il n’a qu’à penser Ă  l’HumanitĂ©. » (LĂ©on Blum, dans À l’échelle humaine, prison du Fort du Portalet, dĂ©cembre 1941, Gallimard, 1945).

[31] Jacques Ellul, La subversion du christianisme, Seuil, 1984.

[32] Jean Vouliac, La Logique totalitaire, PUF, collection « ÉpimĂ©thĂ©e », 2013.

[33] Jean Vioulac, « Les eaux glacées du calcul égoïste », Esprit, n° 403, mars-avril 2014, pp. 132-136.

[34] Avishag Zafrani, Le DĂ©fi du nihilisme. Ernst Bloch et Hans Jonas, Herman, 2014. Cf. Hans Jonas, Das Prinzip Verantwortung. Versucheiner Ethik fĂŒr die technologische Zivilisation, Franfurt am Main, Insel, 1979 (traduction française : Le Principe ResponsabilitĂ©. Une Ă©thique pour la civilisation technologique, Éditions du Cerf, 1990 ; en poche : Flammarion, collection « Champs », 1998) ; Ernst Bloch, Das Prinzip Verantwortung: Versuch einer Ethik fĂŒr die technologische Zivilisation, Suhrkamp, Frankfurt am Main, 2003 (traduction française : Le Principe espĂ©rance, 3 vol., Paris, Gallimard, 1976, 1982, 1991.

[35] Le Programme du Conseil national de la RĂ©sistance est intitulĂ©, dans sa premiĂšre Ă©dition, Les Jours heureux. Ce texte a Ă©tĂ© adoptĂ© Ă  l’unanimitĂ© par le Conseil national de la RĂ©sistance français, le 15 mars 1944. Cf. Citoyens rĂ©sistants d’hier et d’aujourd’hui, Les Jours heureux, La DĂ©couverte, 2010 ; Collectif, Et nous vivrons des jours heureux, Actes Sud, 2016.


ANNEXE

Eschatologie au prĂ©sent et source kabbalistique du “principe ResponsabilitĂ©”

Pour Hans Jonas, une fois pour toute, aprĂšs Auschwitz (1), la toute-puissance divine doit s’effacer devant la bontĂ© ou l’amour de Dieu, mais le philosophe allemand s’en tient malgrĂ© tout Ă  un strict monothĂ©isme, rĂ©cusant toute thĂ©ologie manichĂ©enne d’un « double Dieu » (gnosticisme…) (2).

En effet, Jonas souligne que :

– par le simple fait d’avoir créé l’homme libre, Dieu s’est dĂ©pouillĂ© dĂšs l’origine de sa toute-puissance ;

– se rĂ©fĂ©rant au concept kabbalistique (Isaac Luria, 1534-1572) du « tsimtsoum » (retrait, creusement en matrice, autolimitation du CrĂ©ateur pour faire place au monde ; proche de la kĂ©nose chrĂ©tienne) (3), Jonas soutient le renoncement de la puissance du Dieu crĂ©ateur afin que nous puissions exister, afin qu’advienne l’altĂ©ritĂ© des crĂ©atures. Ainsi, par l’acte de CrĂ©ation, Dieu se serait lui-mĂȘme privĂ© de la possibilitĂ© d’intervenir dans les affaires sublunaires (symbole du shabbath), laissant Ă  l’homme la mission de parachever/rĂ©parer le monde (tikkoun ha-olam), idĂ©e thĂ©urgique qui a connu son plein dĂ©veloppement Ă  la fin du XIXesiĂšcle, notamment en Allemagne, chez certains utopistes libertaires (cf. Michael Löwy, RĂ©demption et utopie, PUF, 1988).

Cependant, la relation Ă  la divinitĂ© (= la religion) ne disparaĂźt pas dans cette analyse gĂ©nĂ©rative de l’engagement Ă©cologiste.

« Renonçant, dit Jonas, Ă  sa propre invulnĂ©rabilitĂ©, le fondement Ă©ternel a permis au monde d’ĂȘtre (
) Dieu, aprĂšs s’ĂȘtre entiĂšrement donnĂ© dans le monde en devenir, n’a plus rien Ă  offrir. C’est maintenant Ă  l’homme de lui donner. Et il peut le faire en veillant Ă  ce que, dans les cheminements de sa vie, n’arrive pas ou n’arrive pas trop souvent, et pas Ă  cause de lui, l’homme, que Dieu puisse regretter d’avoir laissĂ© devenir le monde. » (Le Concept de Dieu aprĂšs Auschwitz, Payot et Rivages, 1994, pp. 38 et 39)

L’Ă©cologie politique est-elle dans la mĂȘme confusion eschatologique que Marx (le profanateur d’Hegel), un chapitre manquant Ă  la somme de Jacob Taubes (4), un dernier avatar de « la postĂ©ritĂ© de Joachim de Flore », telle qu’Henri de Lubac l’a autopsiĂ©e (Lethielleux, 1979 et 1981, et Cerf, 2014), voire une derniĂšre ruse des « fanatiques de l’Apocalypse » (Norman Cohn) ? Ou bien, la vĂ©ritable sĂ©cularisation et historicisation de l’Apocalypse n’est-elle pas seulement celle des dĂ©clinaisons politiques de la lignĂ©e gnostique, manichĂ©enne, dualiste (Dieu/Monde, Bien/Mal, Homme/Univers…), des lectures de la RĂ©vĂ©lation et de la Parousie comme promesses sans fin de lendemains qui chantent ?

En vĂ©ritĂ©, seul les monismes vitalistes de la mystique hĂ©braĂŻque (QumrĂąn, Kabbale…, jusqu’au Rabbi HaĂŻm de Volozine (5), Levinas et Hans Jonas), des christianismes (6) et du panthĂ©isme (permanent dans les mĂ©taphysiques occidentale et orientale, comme John Toland l’a, le premier, dĂ©montrĂ©) nous donnent le commandement d’une « eschatologie “au prĂ©sent” » (Evangile de Jean, ch. IV, v. 23 ; ch. V, v. 25 et v. 28 ; ch. XVI, v. 32 ; Apocalypse de Jean, ch. XIV, v. 7) (7), premiĂšre source spirituelle du « principe ResponsabilitĂ© » de Jonas et du « catastrophisme Ă©clairĂ© » de Dupuy, lequel souscrit explicitement Ă  la mĂ©taphysique de Jonas (8).

Antoine Peillon

(1) Hans Jonas, Le Concept de Dieu aprÚs Auschwitz, avec un lumineux essai de Catherine Chalier, « Dieu sans puissance », Payot / Rivages, 1994.

(2) H. Jonas, The Gnostic Religion ; The message of the alien God and the beginnings of Christianity, Boston, Beacon Press, second edition, 1963. Traduction française : La Religion gnostique, Flammarion, coll. Idées et recherches dirigée par Yves Bonnefoy, 1978. Lire, à propos de la lutte fondamentale de Jonas contre le dualisme, premiÚrement, la belle thÚse de Nathalie Frogneux,Hans Jonas ou la vie dans le monde, avec une préface de Jean Greisch, Bruxelles, De Boeck Université, 2001, puis Marie-GeneviÚve Pinsart, Hans Jonas et la liberté : dimensions théologiques, ontologiques, éthiques et politiques, Vrin, 2002, pp. 22 à 33, et enfin la synthÚse précise de Robert Theis, Jonas ; Habiter le monde, Michalon, coll. Le bien commun, 2008, pp. 13 à 32, entre autres.

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(3) Gershom Sholem, Les Grands Courants de la mystique juive, Payot, troisiĂšme Ă©dition, 1994, notamment les pages 261 Ă  304 consacrĂ©es Ă  Isaac Luria ; Charles Mopsik, Les grands textes de la cabale ; Les rites qui font Dieu, Verdier, 1993 ; Moshe Idel, Messianisme et mystique, traduit de l’hĂ©breu par Catherine Chalier, Editions du Cerf, 1994, notamment les pages 87 Ă  94 consacrĂ©es Ă  Luria ; Moshe Idel, La Cabale : nouvelles perspectives, traduit de l’anglais par Charles Mopsik, Editions du Cerf, 1998 ; Marc-Alain Ouaknin, Tsimtsoum ; Introduction Ă  la mĂ©ditation hĂ©braĂŻque, Albin Michel, coll. SpiritualitĂ©s vivantes, 1992 ; GĂ©rard Rabinovitch, « A travers les Ă©normitĂ©s de la nuit », postface Ă  Apocalypse, Editions Mille et Une Nuits, 1997 ; GĂ©rard Rabinovitch, De la destructivitĂ© humaine ; Fragments sur le BĂ©hĂ©moth, PUF, 2009 ; et la belle mĂ©ditation, « au diapason de la CrĂ©ation », de Catherine Chalier : La Nuit, le jour, Seuil, 2009. A propos de la proximitĂ© mĂ©taphysique du “tsimtsoum” (ou “zimzoum”) avec la “kĂ©nose” : EpĂźtre de Saint Paul aux Philippiens, 2, 6-7 ; AndrĂ© NĂ©her, Le Puits de l’exil ; La thĂ©ologie dialectique du Maharal de Prague, Albin Michel, 1966 ; JĂŒrgen Moltmann, TrinitĂ© et royaume de Dieu, Editions du Cerf, 1984, pages 140 Ă  154, traduction française de TrinitĂ€tund Reich Gottes ; Zur Gotteslehre, MĂŒnchen, Chr. Kaiser, 1980 ; JĂŒrgen Moltmann, Dieu dans la crĂ©ation ; TraitĂ© Ă©cologique de la crĂ©ation, Editions du Cerf, 1988, pages 120 Ă  129 ; Annick de Souzenelle, Le FĂ©minin de l’Être, Albin Michel, 1997 ; RĂ©mi Brague, Du Dieu des chrĂ©tiens et d’un ou deux autres, Flammarion, collection Champs Essais, 2009, pages 193 Ă  199.

(4) Jacob Taubes, AbendlĂ€ndlische Eschatologie, Munich, 1991. Traduction française : Eschatologie occidentale, traduit de l’allemand par RaphaĂ«l Lellouche et Michel Pennetier, Paris, Editions de l’Eclat, coll. Philosophie imaginaire, 2009. Eric Voeglin, Science, politique et gnose, Bayard, 2004.

(5) Rabbi HaĂŻm de Volozine, L’Âme de la vie, avec une prĂ©face d’Emmanuel Levinas, Verdier, 1986.

(6) Entre autres, outre les confĂ©rences d’Eric Voeglin (Op.cit.) : Ernest Haeckel, Le Monisme ; Profession de foi d’un naturaliste, Schleicher FrĂšres, 1897 ; Dietrich Bonhoeffer, CrĂ©ation et chute ; ExĂ©gĂšse thĂ©ologique de GenĂšse 1 Ă  3, Bayard, 1999 ; Jacques Ellul, L’Apocalypse ; Architecture en mouvement, Labor et Fides, 2008 ; Paul Claudel, Au milieu des vitraux de l’Apocalypse, Gallimard, 1966 ; Nicolas Berdiaev, Le Sens de l’Histoire, Aubier, 1948 ; Nicolas Berdiaev, Essai d’autobiographie spirituelle, Buchet / Chastel, 1992, pp. 362 Ă  389 ; Jean Phaure, La Chute originelle et le mystĂšre du mal, Institut d’HermĂ©neutique, 1973 ; Henri de Lubac, Histoire et Esprit ; L’intelligence de l’Ecriture d’aprĂšs OrigĂšne, Editions du Cerf, 2002, pages 278 Ă  294 ; Rudolf Bultmann, Histoire et eschatologie, NeuchĂątel, Delachaux & NiestlĂ©, 1959, traduction française de Geschichte und Eschatologie, TĂŒbingen, Mohr, 1958 ; Karl Löwith, Meaning in History, Chicago, 1949 ; Norman Cohn, Cosmos, chaos et le monde qui vient, Allia, 2000 ; Rudolf Schnackenburg, PrĂ©sent et futur ; Aspects actuels de la thĂ©ologie du Nouveau Testament, Editions du Cerf, 1969, traduction française de Present & Future ; Modern Aspects of New Testament Theology, University of Notre Dame Press, 1966 ; JĂŒrgen Moltmann, ThĂ©ologie de l’espĂ©rance ; Études sur les fondements et les consĂ©quences d’une eschatologie chrĂ©tienne, Editions du Cerf, 1970, traduction française deTheologie der Hoffnung ; Untersuchungen zu BegrĂŒndung und zu den Konzequenzen einer christlichen Eschatologie, MĂŒnchen, Chr. Kaiser, 1964 ; JĂŒrgen Moltmann, Dieu dans la crĂ©ation ; TraitĂ© Ă©cologique de la crĂ©ation, Editions du Cerf, 1988, trad. française de Gott in der Schöpfung ; Ökologische Schöpfungslehre, MĂŒnchen, Chr. Kaiser, 1985 ; JĂŒrgen Moltmann, L’Esprit qui donne la vie ; Une pneumatologie intĂ©grale suivi de « Mon itinĂ©raire thĂ©ologique », Editions du Cerf, 1999, trad. française de Der Geist des Lebens ; Eine ganzheitliche Pneumatologie, Chr. Kaiser / GĂŒtersloher Verlag, 1991 ; JĂŒrgen Moltmann, La Venue de Dieu ; Eschatologie chrĂ©tienne, Editions du Cerf, 2000, traduction française de Das Kommen Gottes ; Christliche Eschatologie, GĂŒttersloh, Chr. Kaiser / GĂŒtersloher Verlagshaus, 1995 ; JĂŒrgen Moltmann, Le Rire de l’univers ; TraitĂ© de christianisme Ă©cologique, Paris, Cerf, 2004 ; Pierre Prigent, Les Secrets de l’Apocalypse ; Mystique, Ă©sotĂ©risme et apocalypse, Editions du Cerf, 2002 ; Richard Bauckham, La ThĂ©ologie de l’Apocalypse, Editions du Cerf, 2006 ; Emmanuel Durand, Le PĂšre, Alpha et OmĂ©ga de la vie trinitaire, Editions du Cerf, 2008 ; Jean Marchal,L’Apocalypse de Jean ; Un message pour notre temps, Albin Michel, 1987 ; Hans Weder, PrĂ©sent et rĂšgne de Dieu ; ConsidĂ©rations sur la comprĂ©hension du temps chez JĂ©sus et dans le christianisme primitif, Editions du Cerf, 2009 ; et la fulgurante page 264 (« JĂ©sus vient ») d’Au cƓur de l’Ecriture : MĂ©ditations d’un prĂȘtre catholique, de Nicolas Boon (Dervy, 1987)…

(7) Rudolf Bultmann, Histoire et eschatologie, NeuchĂątel, Delachaux & NiestlĂ©, 1959, traduction française de Geschichte und Eschatologie, TĂŒbingen, Mohr, 1958 ; JĂŒrgen Moltmann, L’Esprit qui donne la vie ; Une pneumatologie intĂ©grale suivi de « Mon itinĂ©raire thĂ©ologique », Editions du Cerf, 1999, page 422, trad. française de Der Geist desLebens ; Eine ganzheitliche Pneumatologie, Chr. Kaiser / GĂŒtersloherVerlag, 1991 ; Hans Weder, PrĂ©sent et rĂšgne de Dieu ; ConsidĂ©rations sur la comprĂ©hension du temps chez JĂ©sus et dans le christianisme primitif, Editions du Cerf, 2009.

(8) H. Jonas, Das Prinzip Verantwortung ; Versucheiner Ethik fĂŒr die technologische Zivilisation, Franfurt am Main, Insel, 1979. Traduction française : Le Principe ResponsabilitĂ© ; Une Ă©thique pour la civilisation technologique, Editions du Cerf, 1990 (en poche : Flammarion, coll. Champs, 1998). L’influence de ce livre sur l’écologie politique fut et continue d’ĂȘtre considĂ©rable. Le fameux « rapport Bruntland », Our Common Future (Commission mondiale sur l’environnement et le dĂ©veloppement, Oxford University Press, 1987 ; traduction française : Notre avenir Ă  tous, Editions du Fleuve / Les Publications du QuĂ©bec, 1988), initiateur du concept de “dĂ©veloppement durable” (sustainable development), lui doit Ă©thiquement presque tout (cf. Dominique Bourg, Les ScĂ©narios de l’écologie, Hachette, 1996, p. 61). Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme Ă©clairĂ© ; Quand l’impossible est certain, Seuil, 2002 (nouvelle Ă©dition en collection Points, 2004, pages 161 Ă  174). Pour mĂ©moire : SĂžrenKierkegaard, Crainte et tremblement, Payot & Rivages, 2000, traduction française de Frygtog BĂŠven, publiĂ© le 16 octobre 1843 sous le pseudonyme de Johannes de Silentio (Jean le Silencieux). Le titre de l’ouvrage vient de l’EpĂźtre aux Philippiens, II, 12 : « Ainsi, mes bien-aimĂ©s, comme vous avez toujours obĂ©i, travaillez Ă  votre salut avec crainte et tremblement, non seulement comme en ma prĂ©sence, mais bien plus encore maintenant que je suis absent
 »


Espérons de garder ce que cette crise a de positif !

Anselm Jappe
Paru sur le site de France culture le 6 avril 2020.

   Face Ă  la pandĂ©mie de coronavirus, Le Temps du DĂ©bat avait prĂ©vu une sĂ©rie d’émissions spĂ©ciales « Coronavirus : une conversation mondiale » pour rĂ©flĂ©chir aux enjeux de cette Ă©pidĂ©mie, en convoquant les savoirs et les crĂ©ations des intellectuels, artistes et Ă©crivains du monde entier. Cette sĂ©rie a dĂ» prendre fin malheureusement aprĂšs le premier Ă©pisode : « Qu’est-ce-que nous fait l’enfermement ? ». Nous avons donc dĂ©cidĂ© de continuer cette conversation mondiale en ligne en vous proposant chaque jour, sur le site de France Culture, le regard inĂ©dit d’un intellectuel Ă©tranger sur la crise que nous traversons.  

***

La crise du coronavirus sonnera-t-elle le glas du capitalisme, entraĂźnera-t-elle la fin de la sociĂ©tĂ© industrielle et consumĂ©riste ? Certains le craignent, d’autres l’espĂšrent. Il est bien trop tĂŽt pour le dire. La « reconstruction » Ă©conomique et sociale pourra se rĂ©vĂ©ler tout aussi difficile que le moment de l’épidĂ©mie, sous d’autres aspects. Ce qui est sĂ»r est que nous vivons, du moins en Europe, ce qui se rapproche le plus, depuis 1945, d’un « effondrement » – cet effondrement Ă©voquĂ© tant de fois dans le cinĂ©ma et la littĂ©rature dite « post-apocalyptique », mais aussi par la critique radicale de la sociĂ©tĂ© capitaliste et industrielle.  

Cependant, la gravitĂ© de cette crise de la sociĂ©tĂ© capitaliste mondiale n’est pas la consĂ©quence directe et proportionnĂ©e de l’ampleur de la maladie. Elle est plutĂŽt la consĂ©quence de la fragilitĂ© extrĂȘme de cette sociĂ©tĂ© et un rĂ©vĂ©lateur de son Ă©tat rĂ©el. L’économie capitaliste est folle dans ses bases mĂȘmes – et non seulement dans sa version nĂ©olibĂ©rale. Son seul but est de multiplier la « valeur » créée par la simple quantitĂ© de travail (“travail abstrait”, l’appelle Marx) et reprĂ©sentĂ©e dans l’argent, sans considĂ©ration pour les besoins et dĂ©sirs rĂ©els des ĂȘtres humains et pour les consĂ©quences sur la nature. Le capitalisme industriel dĂ©vaste le monde depuis plus de deux siĂšcles. Il est minĂ© par des contradictions internes, dont la premiĂšre est l’usage de technologies qui, en remplaçant les travailleurs, augmentent les profits dans l’immĂ©diat, mais font tarir la source ultime de tout profit : l’exploitation de la force de travail. Depuis cinquante ans, le capitalisme survit essentiellement grĂące Ă  l’endettement qui est arrivĂ© Ă  des dimensions astronomiques. La finance ne constitue pas la cause de la crise du capitalisme, elle l’aide au contraire Ă  cacher son manque de rentabilitĂ© rĂ©elle – mais au prix de la construction d’un chĂąteau de cartes toujours plus vacillant. On pouvait alors se demander si l’effondrement de ce chĂąteau adviendrait par des causes « économiques », comme en 2008, ou plutĂŽt Ă©cologiques.

Avec l’épidĂ©mie, un facteur de crise inattendu est apparu – l’essentiel n’est pourtant pas le virus, mais la sociĂ©tĂ© qui le reçoit. Que ce soit l’insuffisance des structures de santĂ© frappĂ©es par les coupes budgĂ©taires ou le rĂŽle de l’agriculture industrialisĂ©e dans la genĂšse de nouveaux virus d’origine animale, que ce soit le darwinisme social incroyable qui propose (et non seulement dans les pays anglo-saxons) de sacrifier les « inutiles » Ă  l’économie ou la tentation pour les États de dĂ©ployer leurs arsenaux de surveillance : le virus jette une lumiĂšre cruelle sur les coins sombres de la sociĂ©tĂ©.

Partout aussi les effets du virus montrent combien la situation de la classe profitante que constitue la bourgeoisie mondiale sera moins pire que celle des millions d’habitants des bidonvilles, des États faillis, des pĂ©riphĂ©ries ou des classes les plus pauvres laissĂ©es Ă  leur propre sort dans les centres capitalistes. Va-t-il aussi favoriser un assagissement collectif ? Personne ne le sait. Nombreux sont ceux qui font pourtant dĂ©jĂ  l’expĂ©rience qu’il y a beaucoup de choses dont on peut se passer sans rien perdre d’essentiel. Moins de travail, moins de consommation, moins de dĂ©placements frĂ©nĂ©tiques, moins de pollution, moins de bruit
 espĂ©rons de garder ce que cette crise a de positif ! On entend beaucoup de propos raisonnables ces jours-ci, dans tous les domaines. Nous verrons s’ils sont semblables aux rĂ©solutions du capitaine Haddock lorsqu’il s’engage Ă  ne plus boire du whisky s’il sort du pĂ©ril prĂ©sent.

Anselm Jappe, fin mars 2020

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