Liberté pour Ali – Détenu en France depuis 2 ans sur la base d’accusations transmises par Israël, Ali s’est aussi vu retirer son asile, obtenu après avoir fui la répression de l’État génocidaire. Une affaire qui éclaire les mécanismes de la coopération sécuritaire de Paris avec Tel-Aviv et de la répression des Palestiniens bien au-delà des frontières de la Palestine.
Réfugié palestinien, reconnu par la France après avoir fui les persécutions de l’État israélien, Ali s’était installé depuis plusieurs années sur le territoire français où il avait fondé une famille et commencé à reconstruire sa vie. Pourtant, depuis deux ans, il est enfermé dans les geôles françaises dans le cadre d’une procédure antiterroriste reposant sur des accusations transmises par les autorités israéliennes elles-même. Face à l’hypocrisie de l’impérialisme français, complice du génocide, la mobilisation grandit de plus en plus alors que plus de 120 organisations, collectifs, associations, syndicats et élu·es réclament désormais sa libération.
Au-delà de son cas personnel, l’affaire Ali met en lumière la dynamique d’extension des dispositifs de surveillance et de répression qui visent les Palestiniens en exil et, plus largement, l’ensemble du mouvement de solidarité avec la Palestine. Les puissances impérialistes continuent ainsi de soutenir l’État colonial en exerçant une répression féroce qui vise à laisser mourir les Palestiniens en silence et qui constitue l’envers de la violence génocidaire de l’État d’Israël.
Du camp de Balata à la prison française : une vie marquée par la répression coloniale
L’histoire d’Ali commence dans le camp de réfugiés de Balata, près de Naplouse en Cisjordanie occupée, qui regroupe près 35 000 habitants. Comme des centaines de milliers d’autres Palestiniens, sa famille a été expulsée de ses terres lors de la Nakba, le premier nettoyage ethnique de la Palestine qui s’est déroulée entre novembre 1947 et janvier 1949 et au terme duquel entre 700 000 et 800 000 Palestiniens ont été chassés de leur terre pour fuir les exactions, les menaces et les offensives de l’État d’Israël en voie de formation.
Son histoire personnelle est indissociable de la colonisation. En 2004, alors qu’il n’a que 14 ans, il assiste à l’assassinat de son petit frère Muhammad, tué d’une balle tirée par un soldat israélien alors qu’il mangeait un sandwich devant leur maison. Quelques jours avant de devoir témoigner, Ali est lui-même arrêté par les autorités israéliennes. Le début d’une longue série d’arrestations et d’incarcérations.
À 16 ans, il est placé en détention administrative – emprisonné sans inculpation ni procès – et passe ensuite plusieurs années derrière les barreaux à la suite d’accusations de « jets de pierres », l’un des chefs d’inculpation les plus fréquemment utilisés par Israël contre les jeunes palestiniens. Au fil des années, il est de nouveau arrêté à plusieurs reprises, détenu durant des mois sans jugement, avant d’être finalement relâché sans qu’aucune charge ne soit retenue contre lui.
Lors d’une de ces détentions, son père – harcelé toute sa vie par les autorités israéliennes – meurt d’un accident vasculaire cérébral après avoir reçu de fausses informations lui annonçant la mort de son fils en prison. Les autorités israéliennes refusent alors de le libérer à temps pour assister aux obsèques.
En 2020, la Cour nationale du droit d’asile reconnaît explicitement qu’il a été victime de persécutions et qu’aucune autorité, ni l’Autorité palestinienne, complice des crimes d’Israël, ni aucune autre institution, n’est en mesure de le protéger de l’occupation. Ali s’installe alors en France où il travaille et fonde une famille. Jusqu’au 28 mai 2024.
Ce matin-là, la police antiterroriste fait irruption à son domicile et retourne son appartement sous les yeux de ses enfants. Ali est arrêté puis placé en détention provisoire, où il demeure encore aujourd’hui dans l’attente de son procès : « de la Palestine jusqu’à la France, où je croyais être en sécurité, leur chasse continue ».
Quand la France reprend à son compte les accusations de l’État génocidaire
Or, selon Politis, l’ensemble de la procédure repose sur des éléments transmis par les autorités israéliennes aux services français : il aurait « commandité depuis la France cinq attaques ayant visé des véhicules se dirigeant vers des checkpoints dans lesquels circulaient des colons israéliens en Cisjordanie d’avril à septembre 2023 ». Une note blanche de la DGSI affirme notamment qu’Ali aurait appartenu aux « Faucons du Fatah », participé à des activités militaires en Cisjordanie ou encore contribué à des transferts de fonds et d’armes. Fait révélateur, cette même note désigne la Cisjordanie sous le terme de « Judée-Samarie », vocabulaire utilisé par les autorités israéliennes et les colons pour désigner le territoire occupé.
Pour rappel, les notes blanches sont des documents anonymes et non signés, qui reposent sur des sources tenues secrètes et excluent tout débat contradictoire. Les personnes visées ignorent les conditions dans lesquelles les informations ont été recueillies et disposent de moyens extrêmement limités pour les contester. [Le juge administratif « ne les remet presque jamais en cause ». Leur utilisation croissante s’inscrit dans un mouvement plus général de renforcement des pouvoirs administratifs et sécuritaires, qui s’est considérablement accéléré depuis la mise en œuvre du paradigme autoritaire et impérialiste de la « guerre contre le terrorisme ».
Dans le cas d’Ali, après avoir reconnu qu’il était victime de persécutions israéliennes et lui avoir accordé l’asile, l’État français considère désormais comme suffisamment crédibles les informations fournies par Israël pour justifier son emprisonnement et remettre en cause la protection qui lui avait été accordée. Un État qui a mis en place un système de surveillance coloniale de masse dans les territoires occupés depuis la Guerre des six jours en 1967, en plaçant les Palestiniens sous l’autorité de l’armée israélienne qui dispose de ses propres tribunaux et de l’appui des forces de sécurité de l’Autorité palestinienne traître. Alors que de nombreuses organisations de défense des droits humains documentent les méthodes utilisées par Israël dans les prisons – des mauvais traitements aux violences sexuelles en passant par la torture, « les tribunaux militaires ont un taux de condamnation d’environ 96 %, basé largement sur des confessions obtenues sous la contrainte et la torture durant les interrogatoires », comme le rappelle l’organisation israélienne B’Tselem.
L’incarcération de masse constitue en effet l’un des piliers centraux du système de domination coloniale israélien : depuis 1967, près d’un million de Palestiniens sont passés par les prisons de l’État israélien – soit près de 40 % de la population masculine. Au cœur de ce dispositif, il y a la détention administrative qui permet l’emprisonnement sans inculpation ni procès sur la base d’éléments secrets que seuls le procureur et le juge israéliens détiennent, et reposant sur des ordres de détention qui peuvent être renouvelés indéfiniment. Un moyen, comme l’explique l’ancien prisonnier palestinien Salah Hamouri, « de casser la société, de la contrôler, de ne pas laisser un Palestinien planifier son futur ».
Or, c’est bien à partir d’informations produites par les autorités coloniales que les autorités françaises ont choisi d’engager des poursuites contre Ali et de l’emprisonner depuis plus de deux ans aujourd’hui, dans le cadre d’une procédure opaque à l’extrême dans laquelle les audiences se déroulent volontairement à huis clos.
De réfugié à suspect : la fabrication d’une « exception palestinienne »
L’histoire d’Ali témoigne également de la criminalisation constante des Palestiniens qui vivent en Europe, visés par la suspicion constante des États européens, eux-mêmes complices du génocide.
Cette dynamique s’inscrit dans une logique plus générale qui touche l’ensemble des personnes étrangères. Comme le rappelle la juriste Karine Parrot, les premières formes modernes d’identification administrative ont d’abord été conçues pour surveiller et contrôler les travailleurs étrangers et coloniaux. Depuis lors, les politiques migratoires n’ont cessé d’osciller entre deux logiques complémentaires : l’utilité économique d’une main-d’œuvre dont le patronat a besoin et la suspicion sécuritaire permanente à l’égard de celles et ceux qu’il faut à tout prix contrôler [1], le tout reposant sur le pouvoir discrétionnaire considérable de l’administration. « C’est là une constante en droit des étrangers : combiner des règles tatillonnes et absurdes avec des pratiques administratives illégales [2]. »
Mais dans ce cadre général, les Palestiniens occupent une place particulière : à la suspicion qui frappe l’ensemble des étrangers, leur identité politique leur vaut d’être sur-criminalisée. Parce qu’ils appartiennent à un peuple en lutte contre un État génocidaire, allié des puissances impérialistes occidentales, ils deviennent encore plus facilement l’objet de dispositifs spécifiques de contrôle, de surveillance et de répression – l’ONG European Legal Support Center expliquait à cet égard qu’« Israël envoie chaque semaine aux gouvernements européens des rapports de “risques” liés à des événements pro-palestiniens. »
De nombreux témoignages décrivent ainsi que des Palestiniens engagés dans des démarches de naturalisation ou de renouvellement de titre de séjour sont interrogés sur leurs fréquentations, leurs engagements associatifs ou leurs activités militantes. Ils sont victimes d’une surveillance attentive de leurs réseaux sociaux, visés par des convocations par les services de renseignement ou soumis à des demandes d’informations portant sur les réseaux de solidarité avec la Palestine. Plusieurs organisations ont également documenté des fermetures de comptes bancaires touchant des Palestiniens qui veulent envoyer de l’argent à leur famille au nom de la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme.
De la répression des Palestiniens à la criminalisation de toute solidarité
Alors que Gaza est ravagée par plus de deux ans et demi de génocide, que la colonisation s’accélère en Cisjordanie et que les prisonniers palestiniens subissent une répression toujours plus grande, l’affaire d’Ali rappelle que cette politique ne s’arrête pas aux frontières de la Palestine. Les mesures visant les soutiens de la cause palestinienne se multiplient dans de nombreux pays occidentaux, et la France constitue à cet égard un laboratoire particulièrement avancé.
Et les procédures administratives viennent toujours compléter l’arsenal pénal, comme on le voit aussi dans le cas de Ramy Shaath, militant historique de la cause palestinienne, que l’État a à nouveau menacé d’expulsion pour son soutien à la Palestine après une procédure pour « apologie du terrorisme » classée sans suite.
Comme l’explique Sofiane, membre du comité de campagne pour la libération d’Ali : « Il incarne la répression grandissante des personnes exilées et des personnes réfugiées. Et à travers lui, nous dénonçons aussi l’utilisation des arsenaux juridiques de l’antiterrorisme et du droit des étrangers pour les criminaliser mais aussi pour criminaliser la figure du Palestinien. »
Pour affronter ces dynamiques ultra-réactionnaires, il faut construire un grand mouvement contre le génocide du peuple palestinien et la répression du soutien à Gaza, des combats étroitement liés au regard du soutien que notre propre impérialisme fournit à Israël. Alors que le procès d’Anasse Kazib aura lieu le 25 juin à Paris, suivi par l’audience de Rima Hassan, le 7 juillet, Révolution Permanente organise une grande soirée contre la répression du soutien à la Palestine à Saint-Denis, le 18 juin, en présence d’Elsa Marcel, d’Anasse Kazib, de Myriam Bregman, député du PTS en Argentine et personnalité politique la plus populaire du pays, et de Rima Hassan, eurodéputée LFI. Les discussions seront suivies d’un concert de Médine.
Alors qu’Israël élargit encore ses opérations génocidaires au Sud-Liban tout en aspirant désormais à attaquer le reste du pays et que les bombardements reprennent avec une nouvelle intensité à Gaza, il y a urgence à relancer le mouvement de soutien au peuple palestinien. Les dates du 18 et du 25 juin pourraient ainsi servir de point d’appui, pour renforcer la dynamique des mobilisations, comme lors de l’invasion de Rafah en 2024 ou des grèves anti-coloniales à l’automne 2025 en Italie.
[1] Karine Parrot, Carte blanche, L’Etat contre les étrangers, Paris, La Fabrique, 2019
[2] Ibid, p. 170.
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