Les « gilets jaunes » ou lâenjeu dĂ©mocratique
AOC, 12 décembre 2018
par MichĂšle Riot-Sarcey, historienne
Ronds points, parkings de supermarchĂ©s, voies routiĂšres, carrefours dĂ©shumanisĂ©s : les « gilets jaunes » investissent des lieux oĂč, dâordinaire, ne passent que des ombres et des anonymes. Alors, tout un monde se rĂ©vĂšle, un monde dâoubliĂ©s qui sâauto-organisent pour leurs droits, refusant de dĂ©lĂ©guer leur pouvoir Ă des gouvernants plus gestionnaires que dĂ©mocrates.
LâavĂšnement dâunĂ©vĂ©nement historiqueest toujours inĂ©dit, quelle que soit sa forme. Celui des « gilets jaunes » lâest sans douteencore davantage. Les rapprochements, les analogies, les similitudes avec les Ă©vĂ©nements dâhier : rĂ©voltes, insurrections, soulĂšvements ne sont recherchĂ©es que dans le but de donner un sens Ă lâĂ©vĂ©nement qui intrigue et inquiĂšte. Toujours les mouvements firent lâobjet dâun enjeu interprĂ©tatif au terme duquel lâune ou lâautre signification lâemportaet dĂ©termina, aprĂšs lâavoir construit, le sens de lâhistoire. Mais le mouvement qui fait lâhistoire est bien diffĂ©rent.Contradictoire, avec des protagonistes insaisissables, aux expressions conflictuelles,il se prĂ©sente, inattendu et sans devenir apparent. Aussi lâanalysede sa complexitĂ©est-elle dâautant plus importante que sa rĂ©alitĂ©,aux multiples facettes, est masquĂ©e par les discours partisans quirecouvrentles actes et les paroles singuliĂšresdont lâexpression sâestompe. De ce point de vue le soulĂšvement des « gilets jaunes » ne fait pas exception.
Si nous acceptons de saisir lâĂ©vĂ©nement tel quâil se donne Ă voir, le mouvementest parfaitement intelligible. PrĂ©visible,il lâestcomme symptĂŽme des Ă©checs passĂ©s ; celui des organisations « ouvriĂšres »politiques et syndicales, dĂ©possĂ©dĂ©es de leur puissance dâagir etrĂ©duites Ă lâincapacitĂ© de conserver les droits acquis ;mais aussi celui dâun Ătat « libĂ©ral » dont les promesses de justice sociale nâont cessĂ© dâĂȘtre reportĂ©es. La cohĂ©rence, souvent contestĂ©e du mouvement,nâen est pas moins lisible. Mises bout Ă bout, avec des nuances, les revendications convergent vers beaucoup plus dâĂ©quitĂ©. Cependant,en lâabsence de leader identifiable,la peur,que le soulĂšvement suscite,brouille les cartesdes commentateurs qui nây voient que des expressions « gazeuses » ou chaotiques. Parce que rien nâest comme avant, tout devient trouble. Lâirruption de la protestation est dâautant plus dĂ©stabilisante que la population qui lâexprime expose des gens mal aimĂ©s, Ă©cartĂ©s des dĂ©bats etdes bĂ©nĂ©fices dâune Ă©conomie financiarisĂ©e. Une population sans tradition politique, mal dĂ©signĂ©e par ce terme de « peuple » toujours commode, maisqui ne dit rien de sa spĂ©cificitĂ© sociale.
Les lieux de rassemblement dâabord : ronds points, parkings de supermarchĂ©s, voies routiĂšres, carrefours dĂ©shumanisĂ©s, autant dâendroits dâun monde falsifiĂ© oĂč,dâordinaire, ne passent que des ombres et des anonymes. En revĂȘtant ce vĂȘtement fluorescent, les « gilets jaunes »donnent une visibilitĂ© manifeste Ă leur prĂ©sence en mĂȘme temps quâils avertissent de lâimminence de lâaccident ou de la catastrophe, si le monde tel quâil va, ne marque pas un coup dâarrĂȘt.
Les formes de regroupement ensuite, par petits collectifs qui se connaissent, ou se reconnaissent, habitants dâun mĂȘme territoire, ou vivant la mĂȘme galĂšre, Ă leur maniĂšre rĂ©inventent une sociabilitĂ© qui sâefface aprĂšs la dĂ©sertion des centres-villes et lâabandon des services publics.Tout un monde se rĂ©vĂšle, un monde dâoubliĂ©s,Ă travers lâaccĂ©lĂ©ration de la prĂ©caritĂ© et de la misĂšre.
En 1808 Charles Fourier, utopiste fameux,sans cesse redĂ©couvert,constatait dĂ©jĂ que « la civilisation de lâabondance engendre la misĂšre ». BientĂŽt, disait-il en sâadressant aux rĂ©volutionnaires vainqueurs de 1789, « si la civilisation se prolonge seulement un demi-siĂšcle, combien dâenfants mendieront Ă la porte des hĂŽtels habitĂ©s par leurs pĂšres. Je nâoserais prĂ©senter cette affreuse perspective ». La perspective a Ă©tĂ© atteinte, au-delĂ des craintes du grand rĂ©formateur.
Le refus de toute « reprĂ©sentation »de la part des « insurgĂ©s »agace le monde politique et surprend par sa rĂ©sistance. Comment ne pas voir, derriĂšre ce rejet, le voile de lâillusion de la dĂ©lĂ©gation de pouvoirse dĂ©chirer aux yeux de tous. Les mots en usage dans la sphĂšre des pouvoirs ont un contenu toujours diffĂ©rent de celui qui dit la volontĂ© dâamĂ©liorer le sort des recalĂ©s du progrĂšs social. Le vocabulaireest si bien travesti, que la distance entre le discours et le rĂ©el sâest Ă©largie au pointde rendre impossible la comprĂ©hensiondâautres significations Ă lâĆuvre dans le passĂ©. DĂ©tournĂ©s de son sensrĂ©ellement rĂ©formateur, par exemple, le mot rĂ©forme dĂ©sormais sâentend commeune adaptation Ă lâĂ©conomie ultralibĂ©rale, avide de productivitĂ© en dĂ©pit de seseffetsdestructeurs. Or, au dĂ©but du xixe siĂšcle avant que la rĂ©volution industrielle ne confisque lâidĂ©e de progrĂšs, mis au service des privilĂ©giĂ©s, le mot rĂ©forme, dans lâesprit du moment « utopique », annonçait la transformation des rapports sociauxjugĂ©e nĂ©cessaire Ă la « classe la plus nombreuse et la plus pauvre »,selon lâexpression de Saint-Simon. Cette derniĂšre avait Ă©tĂ©tenue Ă©loignĂ©e jusquâalorsdes promesses des LumiĂšres. Il est vrai que nous Ă©tions au temps oĂč lâon croyait encoreĂ la marche irrĂ©versible du progrĂšs humain, lâhumanitĂ© tout entiĂšre, dont le destin Ă©tait le bonheur commun, devait sâorganiser en ce sens, selon le souhait dâun autre utopiste nommĂ© Condorcet.
Le temps a passĂ© et,au cours du siĂšcle dernier en particulier, lâefficacitĂ©de la reprĂ©sentation par dĂ©lĂ©gation de pouvoirfut jugĂ©e pertinente parce quâelle recueillait lâassentiment apparent du plus grand nombre. Or, Ă lâaube du xixe siĂšcle, les classes ouvriĂšres naissantes sans droit politique,en lâabsence de toute protectionsociale, avaient appris Ă sâauto-organiser, tels les canuts en 1831 quisurprirent la bourgeoisie lyonnaisedĂ©couvrant dans les rues de sa ville, un monde nouveau composĂ© de « prolĂ©taires » ; mot nouveau, mais mot vilain quâil sâagissait de rayer de la carte du vocabulaire politique, selon lâexpression dâAlphonse de Lamartine, futur ministre des Affaires Ă©trangĂšres du gouvernement provisoire de la IIe RĂ©publique de 1848. Mal payĂ©s, mal nourris, ces « prolĂ©taires », compagnons et chefs dâateliers, osĂšrent rĂ©cidiver trois ans plus tard, en 1834, malgrĂ© les rĂ©pressions, particuliĂšrement violentes. Les rĂ©seaux sociaux nâexistaient pas et pourtant les canuts Ă©taient parvenus Ă se concerter et Ă manifester leur existence dans les rues de Lyon. Dans les annĂ©es 1840, Ă nouveau, des ouvriers parisiens et de sa rĂ©gionconvergĂšrent en masses au centre de la ville. Aucun observateur ne comprit comment ils parvinrent Ă se concerter tandis que les rĂ©unions de plus de vingt personnes Ă©taient interdites depuis 1834. Ătonnamment, toujours sans droits,ils sâorganisĂšrent et prĂ©sentĂšrent des revendications identiques Ă celles qui seront Ă lâorigine de la RĂ©volution de 1848. Insurrection dâanonymes Ă©galement.
Lâhistoire qui va suivre sâĂ©crivit sous un autre jour, celle desdroits acquis, sans rĂ©el pouvoir de les exercer directement. Câest lâhistoire dâune dĂ©mocratie singuliĂšre qui fut fondĂ©e sur la permanence dâune dĂ©lĂ©gation de pouvoir du citoyen. Les femmes Ă©tant exclues de la sphĂšre publique.
Les Ă©lections ponctuelles tissĂšrentles Ă©lĂ©ments structurantde ladite dĂ©mocratie reprĂ©sentative. LâĂ©cart entre social et politique fut alors comblĂ© par lâorganisation partisane et la reprĂ©sentation syndicaleavec son pendant politique, Ă lâorigine de lâĂtat providence. LĂ encorele monde du travail, dans son ensemble, apprit largement Ă remettre son pouvoir souverain Ă ceux qui Ă©taient censĂ©s savoir les reprĂ©senter. Les avant-gardes rĂ©volutionnaires nâĂ©chappĂšrent aucunement Ă cette dĂ©sormais pratique de direction des hommes, quel que soit le discours Ă©mancipateur ou libĂ©rateur qui lâaccompagnait. Peu Ă peu lâidĂ©e dâune libertĂ© conquisepar soi-mĂȘme,se perdit. Repris par la Ire Internationale(1864),le projet dâĂ©mancipation de tous ceux qui Ă©taient assujettisauxcarcans doctrinaux, aux tutelles de tous ordres comme aux pouvoirs Ă©conomiques des structures capitalistes ne pouvait ĂȘtre que lâĆuvre des intĂ©ressĂ©s eux-mĂȘmes. MalgrĂ© son Ă©videncelâidĂ©e fut abandonnĂ©e au profit des programmes des organisations dont lâidĂ©ologie dĂ©terminait le temps de la lutte autant que celui des Ă©chĂ©ances rĂ©volutionnaires.Lâauto-organisation fut relĂ©guĂ©e au rang des utopies, elles-mĂȘmes, par consĂ©quent,classĂ©es parmi les chimĂšres et Ă©vacuĂ©es de lâhistoire.On oublia, par exemple, que dĂšs les annĂ©es 1830, des femmes affirmaient : « Les femmes ne devront quâĂ elles-mĂȘmes leur Ă©mancipation dĂ©finitive. »
LâĂ©chec de ce monde construit sur lâillusiondâune reprĂ©sentation des intĂ©rĂȘts de tous,aujourdâhui sâeffondre, devantlatĂ©nacitĂ© dâune catĂ©gorie sociale ignorĂ©e. Le systĂšme, dit reprĂ©sentatif, apparaĂźt tel quâil Ă©tait mais ne se disait pas. Nous vivons une Ă©preuve particuliĂšrement rĂ©vĂ©latrice des mensonges du passĂ©diffusĂ©s dĂšs les lendemains de la RĂ©volution française. Le progrĂšs devait bĂ©nĂ©ficier Ă tous et Ă chacune. Or, le progrĂšs industriel, puis technologique, seul triompha,et on oubliala dimension humaine du devenir des sociĂ©tĂ©s.La technique fut dâabord mise au service de la force des choses. Ce processus lent sâest accĂ©lĂ©ré ; il aboutit aujourdâhui non seulement Ă la catastrophe Ă©cologique mais laisse sur le bord du chemin une large partie de la population mondiale dont les « gilets jaunes » figurent, en France et en Belgique, une fraction.
La rĂ©sistance des « gilets jaunes » Ă toute idĂ©e de dĂ©lĂ©gation ou de mĂ©diation pour obtenir une rĂ©elle justice sociale, toujours remise Ă des temps ultĂ©rieurs, est dâautant plus pertinente que les commentateurs de presse ou dâailleurs sâĂ©vertuent Ă dĂ©plorer la perte de capacitĂ© dâintervention des syndicats et des corps intermĂ©diaires. Tous lâexpriment sans dĂ©tour : les organisations traditionnelles manquent aux pouvoirs en place parce quâellessont censĂ©es apaiserou rĂ©guler un mouvement incontrĂŽlable. En clair,ce ne sont pas les reprĂ©sentants des oubliĂ©s de la modernitĂ© qui sont attendus maisce sont les auxiliaires de la discipline libĂ©ralequi sont requis afinde « calmer le jeu ». On laisse au passĂ©, dĂ©sormais dĂ©passĂ©, le rĂŽle important du syndicalisme dans les luttesdâhier auprĂšs des travailleurs. En ces temps de dĂ©mantĂšlement de lâĂtat social, face aux gouvernants au service des investisseurs financiers, oĂč les lobbys prennent plus de place que les reprĂ©sentants syndicaux,quand la dĂ©mocratie est devenue synonyme du gouvernement des hommes, on comprend que les espoirs confiĂ©s aux porte-paroleordinairesnâaient plus cours. Le progressisme sâest rĂ©vĂ©lĂ© un piĂšge pour la plupart des humiliĂ©s des temps modernes. LâĂ©chec des mouvements de grĂšves prĂ©parĂ©ssous la contrainte des rĂšgles de lâĂ©conomie libĂ©rale achĂšve le dĂ©litement dâun mouvement ouvrier dĂ©fait. La rĂ©gression des droits sociaux, le mĂ©pris dans lequel est tenu le monde des petits et des « riens » pour reprendre les expressions du prĂ©sident de la rĂ©publique, laisserait croire Ă la fin de la lutte des classes. Serait-cele retour du soulĂšvement des pauvres contre les riches ? Comme sâil Ă©tait possiblede nier la rĂ©alitĂ©,en rayant dâun trait lâidĂ©e dâhier, celle dâune dĂ©mocratie attendue, au xixe siĂšcle ârĂ©alisĂ©e pendant la Commune de Paris â, et qui fut pensĂ©e comme lâavĂšnement logique du communisme, lequeldĂ©signait, avant que le totalitarisme ne sâen mĂȘle, la conquĂȘte dâune libertĂ© individuelle nĂ©cessairement compatible avec lâorganisation collective dâune sociĂ©tĂ©gĂ©rĂ©e par chacun en Ă©tant au service de tous. La RĂ©publique nâen Ă©tait que lâavant-courriĂšre. LâĂ©poque Ă©tait alors hantĂ©e par le « spectre du communisme ». ĂcrasĂ©es, les rĂ©volutions de 1848, en Europe, la Commune Ă Paris, furentĂ©cartĂ©es de lâhistoire qui fait sens selon la vision linĂ©aire de lâĂ©volution du passĂ©.
Aujourdâhui lâordre du jour est bien la fondation dâune vĂ©ritable dĂ©mocratie Ă laquelle chacun de nous aspire, Ă condition que celle-ci soit conçue et organisĂ©e par tous et chacune. Une forme de « dĂ©mocratie insurgeante » comme lâa nommĂ©e Miguel Abensour. Ă condition que le mouvement des « gilets jaunes » rallie lâensemble du monde du travail dont les revendications restent en suspend depuis plusieurs dĂ©cennies. Hier le thĂšme Ă©tait utopique, aujourdâhui lâhistoire inachevĂ©e resurgit et nous permet de rendre des comptes Ă nos ancĂȘtres vaincus qui nâont pu obtenir ce pourquoi ils se battaient : « Vivre en travaillant ou mourir en combattant. »
Or, dans ce nĂ©ant dĂ©mocratique, la violence,inĂ©vitablement, accompagne le mouvement des « gilets jaunes ». Une violence relayĂ©e par tous ceux qui rĂȘvent non dâun avenir libertaire mais dâun rĂ©gime dâordresous la protection dâun leader charismatique ou dâun pouvoir « fort ». La menace du devenir exclusif dâun mouvement dont certains protagonistes manifestent le dĂ©sirdu rejet de lâautre, de lâĂ©tranger en particulier, nâest pas Ă Ă©carter. Câest pourquoi lâheure est Ă lâĂ©coute de tous ceux qui, dans les petits collectifs locaux des « gilets jaunes », en appellent aux assemblĂ©es citoyennes, Ă la maniĂšre des assemblĂ©es de communes dont lâhistoire regorge dâexemples. Tout est Ă repenser et vite. Lâhistoire ne se rĂ©pĂšte pas, elle sâaccomplit dans lâĂ©lan du mouvement, ou rĂ©gresseĂ lâissue du rapport de forcesdontlâĂ©vĂ©nement chargĂ© de possibles est lâenjeu.
Quelleque soit lâissue du conflit, lâurgence,dont les organisations de la gauche critique doivent se saisir, consiste Ă repenser la forme dâorganisations dĂ©mocratiques, en lien direct avec les pratiques de collectifs en mouvement.
Avec les gilets jaunes: contre la représentation, pour la démocratie
12 déc. 2018
Par Les invités de Mediapart
Blog : Le blog de Les invités de Mediapart
Pierre Dardot, philosophe et Christian Laval, sociologue invitent Ă s’engager dans le mouvement des gilets jaunes pour s’assurer que «l’esprit profondĂ©ment dĂ©mocratique du mouvement » se perpĂ©tue et Ă©viter les «les tentations fascisantes qui pourraient se dĂ©velopper en cas dâĂ©chec et de pourrissement».
Rarement dans lâhistoire un prĂ©sident de la RĂ©publique nâa Ă©tĂ© Ă ce point haĂŻ comme lâest aujourdâhui Emmanuel Macron. Son intervention tĂ©lĂ©visĂ©e du 10 dĂ©cembre, solennisĂ©e Ă souhait, et les miettes quâĂ cette occasion il a distribuĂ©es avec « compassion » aux plus pauvres, sans revenir en aucune façon sur les mesures les plus injustes encouragĂ©es ou dĂ©cidĂ©es par lui-mĂȘme, dâabord en tant que conseiller de Hollande puis comme ministre de lâĂ©conomie et enfin comme prĂ©sident, ne changera rien Ă ce fait.
Lâexplication de ce rejet massif, on la connaĂźt : le mĂ©pris de classe dont il a fait preuve, Ă la fois dans ses actes et dans ses paroles, lui revient violemment, avec toute la force dâune population en colĂšre, et il nây a lĂ rien que de trĂšs mĂ©ritĂ©. Avec le soulĂšvement social des gilets jaunes, le  voile se dĂ©chire, au moins pour un moment. Le « nouveau monde » câest lâancien en pire : tel est le message principal envoyĂ© par les porteurs de gilet jaune depuis novembre dernier. En 2017, Macron et son entreprise « En marche » se sont servis de la profonde dĂ©testation des classes populaires et moyennes envers des gouvernants qui nâavaient eu de cesse jusque-lĂ que dâaggraver leur situation au travail et dans leur vie quotidienne pour sâimposer contre toute attente dans la course Ă la prĂ©sidence.
Dans cette conquĂȘte du sommet des institutions,  Macron nâa pas hĂ©sitĂ© Ă utiliser cyniquement le registre populiste du dĂ©gagisme et de la table rase pour lâemporter, lui qui ne fut jamais que le « candidat de lâoligarchie », et notamment de sa corporation dâĂ©lite, lâinspection des finances [1]. La manĆuvre Ă©tait grossiĂšre mais elle a fonctionnĂ© par dĂ©faut. Il a gagnĂ©, avec des idĂ©es minoritaires, par un double vote de rejet,  au premier tour celui des partis nĂ©olibĂ©raux-autoritaires (les jumeaux du Parti socialiste et des RĂ©publicains) et au second tour, celui de la candidate du parti nĂ©ofasciste français. En guise de renouveau, depuis le printemps 2017, les Ă©lecteurs ont eu droit Ă une aggravation et Ă une accĂ©lĂ©ration sans prĂ©cĂ©dent de tout ce quâils avaient rejetĂ© auparavant. Ils ont subi, sidĂ©rĂ©s,  un dĂ©ferlement de mesures qui, lâune aprĂšs lâautre, affaiblissaient le pouvoir dâachat et le pouvoir dâagir des classes populaires et moyennes, et ceci au profit des classes les plus favorisĂ©es et des grandes entreprises.
Les sondages rĂ©cents sur ce point ne trompent pas : le clivage de classe apparaĂźt au grand jour dans les condamnations de la politique macronienne. Que le rĂ©tablissement de lâISF, lâaugmentation des minima sociaux et du SMIC et le rĂ©tablissement de lâindexation des retraites sur lâinflation se retrouvent dans les principales revendications des gilets jaunes qui vont bien au-delĂ de la suppression de la hausse de la taxe sur les carburants et le moratoire sur le coĂ»t de lâĂ©lectricitĂ© et du gaz, en dit long et beaucoup sur la signification sociale du mouvement. Seule la propagande Ă©hontĂ©e du gouvernement sur les Ligues de 1934, les « sĂ©ditieux » et les « factieux », complaisamment relayĂ©e par les mĂ©dias infĂ©odĂ©s et par quelques « personnalitĂ©s mĂ©diatiques » ou par quelques dirigeants syndicaux dĂ©voyĂ©s, a pu faire croire Ă certains que le mouvement Ă©tait intrinsĂšquement fasciste.
Il faut le dire et le redire ici avec force : si lâextrĂȘme droite a tentĂ© de rĂ©cupĂ©rer cette colĂšre populaire, et si elle y parvient Ă©ventuellement, ce ne sera que par la faillite de la gauche politique et des syndicats dans leur fonction de dĂ©fense sociale des intĂ©rĂȘts du plus grand nombre. Les gilets jaunes, que cela plaise ou non, ont rĂ©ussi ce que trente ans de luttes sociales nâont pas rĂ©ussi à faire: mettre au centre du dĂ©bat la question de la justice sociale. Mieux, ils ont  imposĂ© on ne peut plus clairement la question fondamentale pour toute lâhumanitĂ© du lien entre justice sociale et justice Ă©cologique.
Une révolte anti-néolibérale
On ne peut comprendre cette rĂ©volte sociale quâen la mettant en rapport avec le type de transformation que lâactuel pouvoir entend renforcer par lâacharnement fiscal et la brutalitĂ© rĂ©glementaire. La « rĂ©volution » macronienne nâest jamais que la mise en Ćuvre sur un mode radical et prĂ©cipitĂ© dâune conception dominante de la sociĂ©tĂ© fondĂ©e sur la concurrence, la performance, la rentabilitĂ© et le « ruissellement » de la richesse depuis son sommet. Prolongeant une politique constante de dĂ©fiscalisation du capital et des entreprises, il a continuĂ© et amplifiĂ© le transfert de la charge fiscale et sociale vers les mĂ©nages, surtout les plus modestes, en augmentant les impĂŽts les plus inĂ©galitaires qui portent sur la consommation au nom de la « compĂ©titivité ». En dâautres termes, câest en choisissant la voie la plus purement nĂ©olibĂ©rale que Macron a cherchĂ© Ă transformer la France, voulant ainsi, par cette « rĂ©volution » qui lui servait de programme, se faire le bon Ă©lĂšve tout Ă la fois du patronat, des commissaires europĂ©ens, et des « investisseurs internationaux ». Il nâĂ©tait pas le premier, il ne sera sans doute pas le dernier, mais il a voulu exceller dans le genre, mieux que Sarkozy et Hollande rĂ©unis.
Mais il nâa sans doute pas eu les Ă©paules assez larges ni toute lâadresse requise  pour transformer les « gaulois rĂ©fractaires », les « illettrĂ©s » et les « gens de rien » en adeptes de la « start up nation » et en partisans de la baisse du coĂ»t du travail. GĂ©rer lâĂtat et diriger le gouvernement comme un grand patron le ferait dans une multinationale, selon les nouvelles normes dâune haute fonction publique convertie aux idĂ©aux capitalistes, nây a pas suffi. La centralisation et la verticalitĂ© de la Ve RĂ©publique, la rĂ©pression policiĂšre tous azimuts, lâenrĂ©gimentement, jusquâĂ la nĂ©antisation, dâune majoritĂ© parlementaire composĂ©e de fades nĂ©ophytes et dâopportunistes patentĂ©s, ont Ă©tĂ© jusquâĂ ce jour des moyens institutionnellement puissants mais nĂ©anmoins insuffisants pour faire accepter Ă la population la dĂ©gradation de ses conditions de vie et la rĂ©duction de ses moyens dâagir, aussi bien Ă lâĂ©chelle communale quâau niveau des lieux de travail. La vie rĂ©elle lâa emportĂ© sur les illusions dâune oligarchie aveuglĂ©e par sa « vĂ©rité » et qui avait cru son heure venue par la miraculeuse Ă©lection dâun prĂ©sident infantilement ivre de la toute-puissance politique que lui donnaient des institutions fonciĂšrement anti-dĂ©mocratiques. Le soulĂšvement social des gilets jaunes, en enrayant la machine nĂ©olibĂ©rale de Macron, a montrĂ© les limites de ce quâil faut bien appeler son bonapartisme managĂ©rial.
Une derniĂšre manĆuvre ?
Cette pratique autoritaire du gouvernement a fait que le nĂ©olibĂ©ralisme a atteint un point de rupture. Sans doute les actuels gouvernants, soutenu par le patronat, tentent-ils une derniĂšre manĆuvre dont on peut dâores et dĂ©jĂ deviner la nature, et qui consiste Ă utiliser la crise sociale et politique pour renforcer la nĂ©olibĂ©ralisation de la sociĂ©tĂ© plus subtilement que le « Blitzkrieg » de la premiĂšre saison de Macron. On en connaĂźt dĂ©jĂ les principaux arguments. Le premier, avec lâappui sans aucun scrupule dĂ©ontologique de toutes les chaĂźnes de tĂ©lĂ©vision et de radio, câest lâhabituel appel Ă lâordre devant les « violences » attribuĂ©es unilatĂ©ralement aux manifestants, naturellement complices des jeunes dĂ©linquants qui se sont livrĂ©s au pillage en fin de manifestation.
Faire peur et en mĂȘme temps solliciter lâaide de toutes les forces « responsables », câest non seulement exonĂ©rer le gouvernement de ses propres responsabilitĂ©s, câest aussi masquer toutes les violations des libertĂ©s les plus fondamentales comme celle de manifester (2000 interpellations  arbitraires), et justifier les mĂ©thodes violentes utilisĂ©es par les forces de police contre les manifestants (notamment lâusage dangereux de flash balls et de grenades dites de dĂ©sencerclement). De ce point de vue, lâhumiliation collective imposĂ©e aux lycĂ©ens de Mantes-la-Jolie rappelle les pires mĂ©thodes du colonialisme, dans la continuitĂ© du « traitement » de la rĂ©volte de 2005, et rend les propos de SĂ©golĂšne Royal particuliĂšrement rĂ©voltants.
Le second consiste Ă Â reprendre aux manifestants tout ce qui, dans leurs revendications disparates, va dans le sens dâune rĂ©duction des dĂ©penses publiques. Câest la tactique dĂ©jĂ choisie par Geoffroy Roux de BĂ©zieux, porte- parole du MEDEF, nâhĂ©sitant pas Ă vanter lâefficacitĂ© de la baisse des taxes par Trump ! Faire de cette grande mobilisation sociale un mouvement nĂ©opoujadiste de petites entreprises Ă©crasĂ©es dâimpĂŽts et de charges sociales, mus par le « ras le bol » fiscal plutĂŽt que par lâinjustice sociale, a lâavantage de faire croire que le seul moyen dâaugmenter le pouvoir dâachat consiste  à rĂ©duire la part socialisĂ©e du revenu et Ă diminuer lâoffre de services publics consĂ©cutivement Ă une baisse dâimpĂŽts (car il nâest pas question dans le contexte actuel de baisser dĂ©penses militaires et policiĂšres). A moins que, sur un mode plus sarkozien, et cela semble la voie choisie par Macron quâil sâagisse dâinciter aux heures supplĂ©mentaires dĂ©fiscalisĂ©es, comme en rĂȘve lĂ encore le MEDEF. Cela Ă©vite Ă©videmment de toucher aux privilĂšges fiscaux des plus riches, à la libertĂ© accordĂ©e Ă lâĂ©vasion de la richesse, aux scandales du CICE et du CIR, dispositifs qui, sans aucune contrepartie, ni contrĂŽle ni contrainte, consistent Ă transfĂ©rer des dizaines de milliards aux entreprises dont la plupart nâont pas besoin.
Cette manĆuvre obligera Ă dĂ©signer des boucs Ă©missaires, Ă©videmment. Pourquoi ne pas cibler, non les « riches » comme le voudraient sans doute la majoritĂ© des gilets jaunes, mais les fonctionnaires de la base, trop nombreux, trop bien payĂ©s, pas assez productifs ? Pourquoi ne pas leur demander quelques sacrifices supplĂ©mentaires au nom de la solidaritĂ© avec les plus pauvres ?  On sait que parmi « les corps intermĂ©diaires » syndicaux, il y en a qui ont dĂ©jĂ le stylo Ă la main pour entĂ©riner les reculs sociaux les plus flagrants. A moins encore, et ce nâest pas le moins scandaleux de lâallocution prĂ©sidentielle, quâil ne sâagisse de remettre la « question de lâimmigration », voire de lâislam, au centre du dĂ©bat, alors mĂȘme quâelle nâest pas du tout au cĆur des discours des gilets jaunes.
Les deux voies
Cependant rien nâest jouĂ© avec lâintervention tĂ©lĂ©visĂ©e de Macron du 10 dĂ©cembre. Rien ne dit que la colĂšre ne rentrera dans son lit rapidement. Ce serait bien Ă©tonnant tant le pouvoir est Ă©branlĂ©. Deux autres voies sâouvriront bientĂŽt Ă la sociĂ©tĂ© française comme elles sâouvrent Ă toutes les sociĂ©tĂ©s du monde. La voie nationaliste, protectionniste, hyperautoritaire, anti-Ă©cologiste, celle des Trump, Bannon, Salvini, Le Pen, Bolsonaro, Orban ou Erdogan, qui prospĂšre un peu partout dans le monde en exploitant toutes les frustrations et ressentiments engendrĂ©s par le nĂ©olibĂ©ralisme. Loin dâĂȘtre une alternative Ă ce dernier, cette voie en est une version historique nouvelle, radicalement anti-dĂ©mocratique, Ă un moment oĂč les consĂ©quences sociales, politiques et environnementales posent la question du changement de fond en comble du systĂšme Ă©conomique et politique. Il sâagit de faire croire que la restauration dâun Ătat-nation gouvernĂ© dâune main de fer, dotĂ© de tous ses attributs de souverainetĂ© interne et externe, capable de fermer ses frontiĂšres aux migrants, dâimposer Ă la population les lois les plus dures de la finance et du  marchĂ© et de refuser tous les accords de coopĂ©ration internationale sur le climat, est la seule maniĂšre dâamĂ©liorer la situation sociale de la grande majoritĂ© de la population. Trump est aujourdâhui le champion toute catĂ©gorie de cette ligne et il est grandement aidĂ© dans ce rĂŽle par Macron.
La voie dĂ©mocratique, Ă©cologique et Ă©galitaire, qui sâest affirmĂ©e depuis plusieurs dĂ©cennies dans toutes les luttes sociales et les rĂ©sistances au nĂ©olibĂ©ralisme,  dans lâaltermondialisme, dans le mouvement des places, dans les multiples laboratoires des communs, est la seule capable dâĂ©viter lâeffondrement des Ă©cosystĂšmes et le dĂ©litement et la fragmentation des sociĂ©tĂ©s. Elle a pour seul dĂ©faut de nâavoir pas encore dâexpression majoritaire et de forme politique nouvelle. Câest quâelle a dâabord pĂątie de la trahison de la gauche gouvernementale, notamment « sociale-dĂ©mocrate », et quâelle est aujourdâhui tragiquement  affaiblie par les divisions de dirigeants dâorganisations plus soucieux de leurs intĂ©rĂȘts de boutique que par leur responsabilitĂ© historique.
La question la plus actuelle est donc de savoir si le soulĂšvement des gilets jaunes permettra ou non de faire que la ligne dĂ©mocratique, Ă©cologique et Ă©galitaire, lâemporte sur la ligne identitaire, nationaliste, aux relents fascistes qui a gagnĂ© en Italie et aujourdâhui au BrĂ©sil.
Le refus de la reprĂ©sentation politique et lâauto-organisation du mouvement
On lâa souvent observĂ©, le mouvement rĂ©unit des individus de diffĂ©rentes classes, dâĂąges diffĂ©rents, dâopinions diffĂ©rentes. Certaines dĂ©rives de type raciste, misogyne ou franchement fasciste ont eu lieu, et peuvent encore survenir ici et lĂ , et mĂȘme se dĂ©velopper. Des pillages et des cassages de boutiques par des bandes de jeunes ont eu lieu dans certains quartiers de la capitale et dans plusieurs centres-villes, qui ont servi dâalibi pour discrĂ©diter le mouvement social. Ce nâest pourtant pas la logique profonde du mouvement, divers, pluriel et souvent animĂ© Ă la base par des femmes. Si un illuminĂ© isolĂ© a appelĂ© un gĂ©nĂ©ral au pouvoir, il nâest en rien le reprĂ©sentant lĂ©gitime dâun mouvement qui refuse justement toute usurpation par la reprĂ©sentation.
La logique actuelle et profonde du mouvement nâest pas de sâen remettre Ă un leader incarnant le peuple, nâen dĂ©plaise aux thĂ©oriciens du populisme pour qui câest le reprĂ©sentant qui fait le peuple et lui donne son unitĂ©. Il nâest pas non plus de renouveler la « reprĂ©sentation nationale » aprĂšs dissolution, nâen dĂ©plaise aux dirigeants de la France insoumise ou du Rassemblement national qui cherchent Ă canaliser le mouvement sur le terrain parlementaire. Chacun sait, ou devrait savoir, quâĂ ce jeu lĂ , câest le parti nĂ©ofasciste qui raflera la mise. Sans prĂ©juger du dĂ©nouement du mouvement des gilets jaunes, la premiĂšre leçon quâon peut en dĂ©gager est la capacitĂ© instituante dont ils ont fait preuve, en refusant dâavance toute rĂ©cupĂ©ration et en ne se fiant quâĂ leur force collective pour se faire entendre et formuler leurs revendications sans calcul tactique dâappareil,  en partant des seules conditions insupportables vĂ©cues par des individus rĂ©els et jusque-lĂ invisibles.
Ce qui a Ă©tĂ© Ă longueur dâantennes et de plateaux de tĂ©lĂ©vision prĂ©sentĂ© comme la principale faiblesse du mouvement, son « incapacité » Ă se faire reprĂ©senter, est pourtant sa caractĂ©ristique la plus remarquable, dont il faut comprendre la portĂ©e : ce nâest pas dâune « incapacité » dont il faut parler, câest dâun refus de principe de toute reprĂ©sentation. Et ce refus est pleinement justifiĂ©. Quâil y ait lĂ une consĂ©quence dâune profonde crise de lĂ©gitimitĂ© des gouvernements,  des Ă©lus, des mĂ©dias et mĂȘme des syndicats, crise provoquĂ©e et accentuĂ©e par la radicalisation nĂ©olibĂ©rale des oligarchies, cela ne fait guĂšre de doute. Mais il y a un autre aspect, qui nâest guĂšre relevĂ© par le commentaire et qui est pourtant la contrepartie positive de ce refus de toute reprĂ©sentation. Câest que face Ă cet Ă©videment dâune dĂ©mocratie reprĂ©sentative qui ne reprĂ©sente plus la sociĂ©tĂ©, la rĂ©ponse la plus spontanĂ©e des gilets jaunes a Ă©tĂ© lâauto-organisation des actions, des barrages, des blocages et des manifestations,  jusquâĂ lâĂ©laboration collective, au cours de rĂ©unions et dâassemblĂ©es, des revendications collectives.
Formidable leçon pour les partis et les organisations syndicales dont le rĂ©flexe traditionnel est dâencadrer les masses et de faire descendre du haut vers le bas les demandes, les consignes et les mots dâordre. Ce nâest plus Nuit debout sans doute, mais le point commun avec lâoccupation des places est bien le dĂ©sir mis en action de prendre les affaires collectives en mains propres. Lâappel des gilets jaunes de Commercy est exemplaire de lâesprit de dĂ©mocratie directe qui anime les comitĂ©s de base. Il vaut la peine dâen citer de larges extraits  :
« Ici Ă Commercy, en Meuse, nous fonctionnons depuis le dĂ©but avec des assemblĂ©es populaires quotidiennes, oĂč chaque personne participe Ă Ă©galitĂ©. Nous avons organisĂ© des blocages de la ville, des stations services, et des barrages filtrants. Dans la foulĂ©e nous avons construit une cabane sur la place centrale. Nous nous y retrouvons tous les jours pour nous organiser, dĂ©cider des prochaines actions, dialoguer avec les gens, et accueillir celles et ceux qui rejoignent le mouvement. Nous organisons aussi des « soupes solidaires » pour vivre des beaux moments ensemble et apprendre Ă nous connaĂźtre. En toute Ă©galitĂ©. Mais voilĂ que le gouvernement, et certaines franges du mouvement, nous proposent de nommer des reprĂ©sentants par rĂ©gion ! Câest Ă dire quelques personnes qui deviendraient les seuls « interlocuteurs » des pouvoirs publics et rĂ©sumeraient notre diversitĂ©. Mais nous ne voulons pas de « reprĂ©sentants » qui finiraient forcĂ©ment par parler Ă notre place ! (âŠ)  Ce nâest pas pour mieux comprendre notre colĂšre et nos revendications que le gouvernement veut des « reprĂ©sentants » : câest pour nous encadrer et nous enterrer ! » Comme avec les directions syndicales, il cherche des intermĂ©diaires, des gens avec qui il pourrait nĂ©gocier. Sur qui il pourra mettre la pression pour apaiser lâĂ©ruption. Des gens quâil pourra ensuite rĂ©cupĂ©rer et pousser Ă diviser le mouvement pour lâenterrer.
« Mais câest sans compter sur la force et lâintelligence de notre mouvement. Câest sans compter quâon est bien en train de rĂ©flĂ©chir, de sâorganiser, de faire Ă©voluer nos actions qui leur foutent tellement la trouille et dâamplifier le mouvement ! Et puis surtout, câest sans compter quâil y a une chose trĂšs importante, que partout le mouvement des gilets jaunes rĂ©clame sous diverses formes, bien au-delĂ du pouvoir dâachat ! Cette chose, câest le pouvoir au peuple, par le peuple, pour le peuple. Câest un systĂšme nouveau oĂč « ceux qui ne sont rien » comme ils disent avec mĂ©pris, reprennent le pouvoir sur tous ceux qui se gavent, sur les dirigeants et sur les puissances de lâargent. Câest lâĂ©galitĂ©. Câest la justice. Câest la libertĂ©. VoilĂ ce que nous voulons ! Et ça part de la base !
« Si on nomme des « reprĂ©sentants » et des « porte-paroles », ça finira par nous rendre passifs. Pire : on aura vite fait de reproduire le systĂšme et fonctionner de haut en bas comme les crapules qui nous dirigent. Ces soi-disant « reprĂ©sentants du peuple » qui sâen mettent plein des poches, qui font des lois qui nous pourrissent la vie et qui servent les intĂ©rĂȘts des ultra-riches ! Ne mettons pas le doigt dans lâengrenage de la reprĂ©sentation et de la rĂ©cupĂ©ration. Ce nâest pas le moment de confier notre parole Ă une petite poignĂ©e, mĂȘme sâils semblent honnĂȘtes. Quâils nous Ă©coutent tous ou quâils nâĂ©coutent personne !
« Depuis Commercy, nous appelons donc Ă crĂ©er partout en France des comitĂ©s populaires, qui fonctionnent en assemblĂ©es gĂ©nĂ©rales rĂ©guliĂšres. Des endroits oĂč la parole se libĂšre, oĂč on ose sâexprimer, sâentraĂźner, sâentraider. Si dĂ©lĂ©guĂ©s il doit y avoir, câest au niveau de chaque comitĂ© populaire local de gilets jaunes, au plus prĂšs de la parole du peuple. Avec des mandats impĂ©ratifs, rĂ©vocables, et tournants. Avec de la transparence. Avec de la confiance. »
Quiconque a vu les auteurs de cet appel se relayer Ă tour de rĂŽle devant le micro pour Ă©viter toute captation de la parole par un « reprĂ©sentant » comprend instantanĂ©ment la profondeur de lâexigence dĂ©mocratique qui anime ce mouvement. Encore une fois câest beaucoup plus quâune dĂ©fiance, câest un refus de la substitution en vertu de laquelle une minoritĂ© sâarroge le droit de parler et dâagir Ă la place du plus grand nombre. Il faut saluer la grande clairvoyance de cette dĂ©claration : dĂšs le 6 dĂ©cembre, les « reprĂ©sentants » syndicaux, Ă lâexception notable de Solidaires, se sont empressĂ©s de venir au secours dâun Macron totalement isolĂ© et sonnĂ©, ce qui nâa pas manquĂ© de susciter une rĂ©action de rĂ©volte Ă lâintĂ©rieur mĂȘme de la CGT. Les fameux « corps intermĂ©diaires » relĂšvent pleinement de la logique de la reprĂ©sentation et câest bien pourquoi ils ne peuvent quâaider Macron Ă reprendre la main, bien loin de pouvoir incarner une issue positive Ă la crise du rĂ©gime.
Bien Ă©videmment, rien ne garantit que les possibles ouverts par cette dĂ©mocratie en action se rĂ©aliseront. La seule chose qui importe en cet instant, câest quâil vaut la peine de lutter pour cette rĂ©alisation. Laissons aux nĂ©oblanquistes de « lâinsurrection qui vient » et aux autres cĂ©lĂ©brants de la « violence pure » leur mĂ©pris pour lâinvention dĂ©mocratique. Les casseurs qui se greffent sur les manifestations et qui ne participent en rien aux dĂ©cisions collectives contribuent Ă©galement Ă dĂ©possĂ©der le mouvement de sa dĂ©mocratie interne. Toute la question est de savoir si lâesprit profondĂ©ment dĂ©mocratique du mouvement sera assez profond pour se perpĂ©tuer et immuniser la sociĂ©tĂ© des tentations fascisantes qui pourraient se dĂ©velopper en cas dâĂ©chec et de pourrissement. Et cette seule question engage bien Ă©videmment notre responsabilitĂ©, toute notre responsabilitĂ©.
Le quiétisme politique est une faute
Un Ă©trange raisonnement rĂ©vĂšle bien lâembarras profond dâune partie de la gauche dite « radicale » face Ă ce mouvement singulier et inĂ©dit qui dĂ©joue toutes les catĂ©gories de son lexique politique conventionnel. Il consiste Ă faire valoir quâun tel mouvement « risque » de dĂ©river dans un mauvais sens, rĂ©actionnaire ou fascisant, dans la mesure oĂč il ne prĂ©sente pas toutes les garanties requises pour nous rassurer sur son avenir politique. Câest cette apprĂ©ciation du risque qui commande une attitude de prudence, quand ce nâest pas un refus de se commettre avec ceux qui ne satisfont pas aux critĂšres qui permettent de reconnaĂźtre quâon a bien affaire au « peuple », au vrai, Ă celui qui porte les authentiques valeurs de la gauche, sâidentifie Ă ses objectifs et Ă ses combats et, qui, lui, ne risque pas dâĂȘtre entraĂźnĂ© sur la pente du fascisme.
Ce raisonnement appelle deux remarques. La premiĂšre concerne lâusage du mot « peuple ». Manifestement, il est ici investi dâun sens tout idĂ©al : il est « le » peuple au singulier, auprĂšs duquel le peuple rĂ©el, nĂ©cessairement impur et bigarrĂ©, fait pĂąle figure, sommĂ© quâil est de se conformer Ă cet idĂ©al afin de mĂ©riter cette dĂ©nomination prestigieuse. Sâil nây parvient pas, il justifie par cet Ă©chec quâon sâĂ©carte de lui et quâon le laisse Ă lui-mĂȘme. Malheureusement, ce peuple idĂ©al nâexiste pas, si ce nâest dans le ciel quasi platonicien du gauchisme inaltĂ©rable. Pas plus que « le » peuple entendu comme « communautĂ© des citoyens », si cher Ă la tradition dite « rĂ©publicaine » et rituellement ressuscitĂ© Ă chaque grande Ă©lection en mĂȘme temps que la mystification de lâ« intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral », qui nâest jamais quâ« un » peuple construit sur mesure par les institutions politiques existantes pour le plus grand profit de lâoligarchie.
Il faut sây rĂ©soudre : le peuple rĂ©el nâest jamais le peuple idĂ©al. Laissons aux bureaucrates et autres avant-gardistes patentĂ©s le rĂȘve du peuple idĂ©al. Au lendemain du soulĂšvement populaire du 17 juin 1953 Ă Berlin Est Brecht demandait dĂ©jĂ Â : « Ne serait-il pas plus simple alors pour le gouvernement de dissoudre le peuple et dâen Ă©lire un autre ? [2] » Sauf Ă verser dans une demande non moins extravagante du type « changeons de peuple ! », qui met assurĂ©ment Ă lâabri de toute dĂ©ception, il faut se rĂ©soudre Ă la lâhĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© et Ă lâimpuretĂ© du peuple rĂ©el. Tout le reste nâest que diversion. Faut-il pour autant renoncer Ă distinguer entre le « peuple social » et le « peuple politique » ? Le peuple social se dĂ©finit par opposition aux Ă©lites ou Ă lâoligarchie, par la pauvretĂ© et la misĂšre, mais il nâest rien moins quâhomogĂšne et unifiĂ©, tant il est traversĂ© de tensions et de contradictions, comme on le voit justement aujourdâhui. Le vrai peuple politique nâest pas le peuple des Ă©lecteurs, ni le peuple sociologiquement dĂ©fini par la pauvretĂ© ou la misĂšre, il est le peuple qui agit, le peuple-acteur qui invente dans lâaction de nouvelles formes dâauto-organisation.
Ce peuple-lĂ nâest jamais « le » tout, il nâest toujours quâune partie, mais il est cette partie qui ouvre de nouvelles possibilitĂ©s au « tout », câest-Ă -dire Ă toute la sociĂ©tĂ©. Câest cette partie qui est aujourdâhui en mouvement, et cela suffit pour se dĂ©terminer. Le « peuple de gauche » nâest quâune invention mensongĂšre des vieux partis dont la seule fonction est de remobiliser leur base Ă©lectorale Ă lâapproche de certaines consultations ou lorsquâils sont mis en difficultĂ©. De maniĂšre plus gĂ©nĂ©rale, il nây a que « des » peuples, dont lâirruption est imprĂ©visible et Ă chaque fois singuliĂšre, et lâUn-Tout nâest quâune illusion mortifĂšre. La coĂŻncidence du peuple social et du peuple politique dans un « grand soir » fantasmĂ© nâest quâun mythe dont la gauche critique doit se dĂ©faire une fois pour toutes.
La seconde remarque est relative Ă la conclusion pratique que cet argument est destinĂ© Ă justifier. Aussi surprenant que cela puisse paraĂźtre, pareil raisonnement nâest pas sans prĂ©senter une certaine similitude avec un argument trĂšs ancien, connu de la philosophie grecque sous le nom dâ« argument paresseux » ou encore « inerte ». CicĂ©ron lâexpose dans son TraitĂ© du destin en indiquant que si nous lâadmettions, nous resterions toute notre vie dans une complĂšte inaction. Il dit en substance à peu prĂšs ceci : si tu es malade et que ton destin est de guĂ©rir, tu guĂ©riras, que tu appelles le mĂ©decin ou que tu ne lâappelles pas ; mais si ton destin est de ne pas guĂ©rir, que tu appelles ou non le mĂ©decin, tu ne guĂ©riras pas. Or ton destin est de guĂ©rir ou de ne pas guĂ©rir. Il est donc vain que tu appelles le mĂ©decin [3]. On voit en quoi cet argument mĂ©rite bien son nom dâargument paresseux : il justifie lâabstention de toute action et incline au quiĂ©tisme (de quies qui signifie repos en latin). On se rĂ©criera contre un tel rapprochement en arguant que ceux qui mettent en garde contre un danger de dĂ©rive droitiĂšre du mouvement refusent dâinvoquer le destin ou la fatalitĂ© et se bornent Ă supputer des risques, câest-Ă -dire de simples possibilitĂ©s. Mais toute la question est justement de savoir quelle attitude adopter Ă lâĂ©gard de ce qui nâest pour lâheure que des « possibilitĂ©s ».
La vertu du rapprochement proposĂ© est de faire ressortir lâattitude quiĂ©tiste qui dĂ©coule de cette supputation distante des possibilitĂ©s. On raisonne comme si la rĂ©alisation de telle possibilitĂ© plutĂŽt que de telle autre Ă©tait complĂštement indĂ©pendante de notre propre action. On se dit sans vraiment oser se lâavouer : si la pire des possibilitĂ©s se rĂ©alise, elle se rĂ©alisera, que nous intervenions ou non pour tĂącher de la prĂ©venir. Câest par lĂ que lâon retrouve le « sophisme du paresseux ». On se place dans la position de celui qui dĂ©gage par avance sa propre responsabilitĂ©. La prĂ©misse sur laquelle repose cette attitude est la suivante : quelle que soit la possibilitĂ© qui finira par advenir, mĂȘme si câest la pire, nous nây sommes pour rien. Ou bien cette possibilitĂ© adviendra, ou bien elle nâadviendra pas, mais dans les deux cas il est vain dâintervenir. Si dâaventure elle advient, on en rejette par avance la responsabilitĂ© sur les insuffisances et les ambigĂŒitĂ©s du mouvement.
Or sâabstenir dâintervenir pratiquement, ce nâest pas simplement observer de lâextĂ©rieur le cours dâune Ă©volution, câest, quâon sâen dĂ©fende ou non, favoriser la rĂ©alisation de la possibilitĂ© la plus inquiĂ©tante et la plus menaçante, celle qui Ă©tait prĂ©cisĂ©ment chargĂ©e de justifier le refus dâagir. Il est dâautant plus facile aprĂšs-coup de dire « on vous lâavait bien dit » que lâon a soi-mĂȘme directement contribuĂ© Ă faire de cette possibilitĂ© nĂ©gative une rĂ©alitĂ©. Aujourdâhui, tout particuliĂšrement, il convient de mettre en garde contre une telle attitude : le quiĂ©tisme politique fait le jeu de lâadversaire, et câest en quoi il est impardonnable. Lâurgence commande dâagir dans le mouvement tel quâil est et avec les gilets jaunes en les prenant tels quâils sont et non tels que nous voudrions quâils soient, en appuyant rĂ©solument tout ce qui va dans le sens de lâauto-organisation et de la dĂ©mocratie. RĂ©pĂ©tons-le, rien nâest encore jouĂ©. Le prĂ©sent est neuf, lâavenir est ouvert et notre action importe, ici et maintenant. Acte V.
[1] Laurent Mauduit, « Emmanuel Macron, le candidat de lâoligarchie », 11 juillet 2016.
[2] Bertolt Brecht, « La solution », in Anthologie bilingue de la poésie allemande, 1993, La Pléiade, p. 1101.
[3] Cicéron, Traité du Destin, Les Stoïciens, 1978, La Pléiade, p. 484.
http://www.contretemps.eu/gilets-jaunes-macron/
Le fond de lâair est jaune
CĂ©dric Durand 11 dĂ©cembre 2018 Le fond de lâair est jaune2018-12-12T14:18:23+00:00
SoulĂšvement populaire pour la justice fiscale et le pouvoir dâachat, les gilets jaunes cristallisent la convergence de toutes les colĂšres contre Emmanuel Macron et, au-delĂ , le capitalisme nĂ©olibĂ©ral mondialisĂ© dont il est le nom. De lâĂ©vĂ©nement gilets jaunes ou de la structure du macronisme, qui va digĂ©rer lâautre ? Le simple fait que la question se pose est dĂ©jĂ extraordinaire. Un examen de clinique politique rudimentaire ne peut que renforcer le constat. Lâarrogance de classe prĂ©sidentielle et sa proximitĂ© avec les milieux financiers ont beaucoup contribuĂ© Ă faire monter la pression dans la cocotte-minute qui explose aujourdâhui. Mais la question politique posĂ©e par les gilets jaunes dĂ©passe le cas Macron. Une fissure historique est ouverte. La tĂąche de toutes les forces anticapitalistes est dâĂ©largir la brĂšche.
Coup dâarrĂȘt
ArriĂšre-garde du nĂ©olibĂ©ralisme triomphant des annĂ©es 1990, Emmanuel Macron et ses soutiens ont hĂ©ritĂ© du pouvoir par un concours de circonstance. Quâen ont-ils fait ? Sans coup fĂ©rir, ils ont engagĂ© le programme dâajustement structurel que des dĂ©cennies de rĂ©sistances sociales nâont eu de cesse de ralentir. La blitzkrieg fut un succĂšs. Droit du travail, fiscalitĂ©, privatisations⊠Jouant sur lâavantage psychologique dâune victoire Ă©lectorale surprise, la nouvelle Ă©quipe avança simultanĂ©ment sur tous les fronts, dĂ©roulant sans mĂ©nagement un agenda entiĂšrement structurĂ© par les mots dâordre Ă©ternels du capital que sont la compĂ©titivitĂ© et lâattractivitĂ© pour les investisseurs.
Les rĂ©formes sâenchainaient Ă un rythme si effrĂ©nĂ© que, par lâeffet domino des complĂ©mentaritĂ©s institutionnelles, on pouvait craindre quâelles ne fassent Ă©clater ce qui reste du compromis social qui singularise lâhexagone depuis le milieu du XXe siĂšcle. Dâailleurs, câĂ©tait lâobjectif. Emmanuel Macron avait fait dâune dĂ©termination totale sa marque de fabrique. Au printemps dernier, il dĂ©clarait sur Fox News quâil nây avait « aucune chance » quâil recule sur la rĂ©forme de la SNCF car, disait-il, « si jâarrĂȘte, comment pensez-vous que je serai en mesure de moderniser le pays ? ».
Eh bien câest chose faite ! Emmanuel Macron a Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©. Il a un genou Ă terre. Pour la premiĂšre fois du quinquennat, le pouvoir a cĂ©dĂ© Ă la rue. En dĂ©cidant dâabord dâannuler les hausses prĂ©vues sur les carburants puis de prendre une sĂ©rie de mesures limitĂ©es sur le pouvoir dâachat,  il a concĂ©dĂ© sa subordination en dernier ressort au mouvement populaire. Et, comme Macron lâavait justement anticipĂ©, la signification principale de ce coup dâarrĂȘt, câest que la normalisation nĂ©olibĂ©rale de la France quâil sâĂ©tait donnĂ© pour mission dâaccomplir ne pourra pas avoir lieu dans lâimmĂ©diat.
MontĂ©e des profondeurs du pays, la colĂšre des gilets jaune a brutalement donnĂ© corps Ă Lâillusion du bloc bourgeois identifiĂ©e par Bruno Amable et Stefano Palombarini[1]. Faire de la France une Start-up Nation, mobiliser la finance pour sauver le climat et jouer les premiers de cordĂ©e⊠les signifiants positifs auxquels se rattache la feuille de route macroniste sont trĂšs minoritaires dans le pays. Et ils le sont dâautant plus quâĂ lâheure des premiers bilans ils nâont pas trouvĂ© de confirmation dans le mouvement rĂ©el du revenu disponible et de lâemploi.
En haut, les firmes et les trĂšs riches ont tout de suite perçu les dividendes de lâĂ©lection de leur candidat. Mais en bas, les classes moyennes et populaires ont pris de plein fouet les politiques de la nouvelle majoritĂ©. Ces politiques ont accru la pression fiscale Ă laquelle la fraction de droite des classes moyennes et populaires est particuliĂšrement sensible et, en mĂȘme temps, mis en joue les garanties collectives, les services publics et la protection sociale auxquelles les fractions de gauche tiennent par dessus tout. Le mouvement des gilets jaunes est une contre-attaque sur ces deux fronts ; et de droite et de gauche donc, il a brutalement siphonnĂ© le carburant politique du pouvoir qui se retrouve en panne sĂšche sur la bande dâarrĂȘt dâurgence.
Le temps de la discorde
En quatre semaines, la rĂ©volte des gilets jaunes est devenue un Ă©vĂ©nement politique majeur, peut-ĂȘtre mĂȘme le plus importants des cinquante derniĂšres annĂ©es en France. Sa puissance proto-rĂ©volutionnaire est le produit dâune combinaison inĂ©dite.
La gĂ©ographie dâabord est trĂšs particuliĂšre. Il sâagit dâun mouvement pĂ©riphĂ©rique qui, de pĂ©ages en ronds-points, a tissĂ© un maillage serrĂ© sur tout le territoire. Câest ainsi quâil sâest donnĂ© une grande visibilitĂ©, une forte transversalitĂ© sociale â agrĂ©geant de multiples catĂ©gories â et une puissante capacitĂ© de diffusion. Le fait que 20 % de la population française se considĂšre comme « Gilet Jaunes »[2] est significatif. Une fois le gilet jaune comme signifiant flottant de la rĂ©volte fixĂ©, la structure en rĂ©seau permet toutes les appropriations et toutes les dĂ©clinaisons, favorisant ainsi lâagrĂ©gation des colĂšres et leur convergence en plein Paris, au plus prĂšs des lieux de pouvoir.
InitiĂ©e sur les rĂ©seaux sociaux, la mobilisation des gilets jaunes ne fait lâobjet dâaucun encadrement syndical ou politique. Cela ne veut bien entendu pas dire que les ressources militantes ne sây dĂ©ploient pas. Souvent, parmi les groupes qui entrent en action, quelques individus ont eu des expĂ©riences syndicales, politiques, associatives ou furent impliquĂ©s dans des luttes citoyennes, dans des ZAD. Surtout, cette lutte produit une nouvelle synthĂšse dans laquelle lâaccumulation de rage contenue pendant trop longtemps et dâexpĂ©riences des combats de ces derniĂšres annĂ©es sonnent ensemble lâheure de la revanche.
En haut ça tangue. TrĂšs fort⊠Le fait que le premier recul consenti se soit fait dans la cacophonie â plus de 24h dâambigĂŒitĂ© les 4 et 5 dĂ©cembre sur le caractĂšre pĂ©renne de la non-application de la taxe sur les carburants â est un symptĂŽme du dĂ©sarroi qui sâest emparĂ© des plus hauts cercles du pouvoir. Au moment oĂč la crise Ă©clate, il ne reste plus rien de lâĂ©lan de la fulgurante victoire prĂ©sidentielle. Le gouvernement sâest rĂ©trĂ©ci, la hiĂ©rarchie policiĂšre est fragilisĂ©e par lâaffaire Benalla, la jeune garde de conseillers prĂ©sidentiels sourde aux remontĂ©es de ses administrations est aveugle sur la situation politique, les parlementaires dĂ©boussolĂ©s sont aux abonnĂ©s absents, le parti prĂ©sidentiel inarticulĂ©, sans ancrage territorial sâavĂšre complĂštement inopĂ©rant pour endiguer la vague. ĂchaudĂ© par lâaccueil reçu au Puy en Velay, Emmanuel Macron se terre dans son palais. Il est « un peu perdu » nous dit un conseiller. En rĂ©alitĂ© paniquĂ©, craignant pour sa vie.
Tous ces Ă©lĂ©ments participent de lâisolement de lâexĂ©cutif. Un isolement quâil sâefforce de briser Ă partir du 5 dĂ©cembre. Dâabord en constituant une coalition contre « les dĂ©sordres » et les « violences », ce quâil est parvenu Ă rĂ©aliser avec un certain succĂšs pour la journĂ©e du 8 dĂ©cembre. Le premier ministre se payant le luxe de remercier tous les responsables politiques, syndicaux et associatifs qui ont acceptĂ© de rejoindre son appel au calme. Un moyen dâessayer de contrebalancer une rĂ©alitĂ© contrariante. En dĂ©pit dâune stratĂ©gie de la tension maximale et dâune rĂ©pression Ă la fois brutale et massive, la mobilisation ne faiblit pas mais sâenracine. Il y a toujours autant de monde dans la rue et des jonctions sâopĂšrent avec les Ă©cologistes des marches pour le climat et avec la jeunesse scolarisĂ©e.
Au lendemain du 8 dĂ©cembre, lâexĂ©cutif poursuit sa manĆuvre de dĂ©sencerclement, se met en quĂȘte dâune nouvelle combinaison politique qui lui permette de renforcer son assise. Consultant tous azimuts, il lĂąche un peu de lest sur le pouvoir dâachat et cherche de nouveaux appuis, au-delĂ dâune majoritĂ© parlementaire numĂ©riquement forte mais socialement trĂšs Ă©troite. Câest Ă ce stade des dĂ©veloppements politiques que correspond lâintervention prĂ©sidentielle du 10 dĂ©cembre. Quelques rodomontades sur lâordre rĂ©publicain, un acte de contrition forcĂ© et des concessions calculĂ©es au plus juste pour espĂ©rer faire baisser la pression. Rien de plus.
Câest un aveu de faiblesse et un encouragement Ă la poursuite de la mobilisation. Mais cela ne doit pas faire oublier quâil reste encore au pouvoir de nombreuses cartes en main, jusquâĂ la suspension complĂšte des libertĂ©s dĂ©mocratiques ordinaires. La constitution donne la possibilitĂ© au PrĂ©sident de la RĂ©publique de recourir aux pouvoirs exceptionnels. Si, en 1958, De Gaulle pouvait tenter de rassurer en dĂ©clarant : « Pourquoi voulez-vous quâĂ soixante sept ans je commence une carriĂšre de dictateur ? ». Maintenant câest Emmanuel Macron qui dispose de lâarticle 16 et lui nâa que 40 ans⊠Lâombre dâun devenir autoritaire plane sur un rĂ©gime entrĂ© dans une crise existentielle.
Des contradictions au sein du peuple gilets jaunes
Une des singularitĂ©s de ce mouvement est de poser frontalement la question du pouvoir : « Macron dĂ©mission ! » est un mot dâordre unanime qui sature tous les autres. Mais le contenu social de cette revendication reste indĂ©terminĂ©. Une bataille qui se joue sur les rĂ©seaux sociaux, dans les prises de parole, sur les chasubles jaunes, sur les pancartes, sur les murs⊠Câest Ă©videmment une difficultĂ© majeure.
Dans ce mouvement cohabitent, dans une grande confusion, des affects de gauche et des affects de droite, une grande masse de gens peu politisĂ©s, des militants anticapitalistes et des fascistes. De plus, il est impossible dâignorer que les accessions au pouvoir de Bolsonaro au BrĂ©sil, lâalliance M5SâLegga en Italie et mĂȘme, Ă la limite, Trump aux Ătats-Unis sont, Ă des degrĂ©s divers, des rĂ©pliques de mobilisations sociales au contenu initialement indĂ©terminé : contre la hausse du prix des transports au BrĂ©sil, contre la corruption et contre des impĂŽts considĂ©rĂ©s comme injustes en Italie ou encore, mĂȘme si lĂ lâancrage cĂŽtĂ© rĂ©publicain Ă©tait plus Ă©vident, contre les sauvetages bancaires avec le Tea Party Ă©tatsunien.
Pour le dire vite, il y a dans les mouvements dĂ©cadrĂ©s qui caractĂ©risent cette dĂ©cennie 2010 la recherche dâune issue hors du nĂ©olibĂ©ralisme. Une sortie qui peut se faire dans deux directions. La premiĂšre est celle dâun rĂ©encastrement dans la communautĂ© nationale : il sâagit alors de tenter de colmater la polarisation de classe Ă coup de panique identitaire. Si lâennemi principal devient le migrant ou lâimportateur chinois, une autre politique pro-capitaliste est possible.
Câest la stratĂ©gie Trump-Salvini-Wauquiez-Le Pen qui rompt avec lâidĂ©ologie de la mondialisation heureuse pour mieux consolider les acquis politiques arrachĂ©s par les classes les plus riches ces derniĂšres dĂ©cennies. Mais cette ligne inspire jusquâau gouvernement. En tĂ©moigne la manipulation grossiĂšre tentĂ©e par le Ministre de lâAction et des Comptes publics, GĂ©rald Darmanin, lorsquâil rĂ©pond aux questions du Figaro le 7 dĂ©cembre:
« Il ne sâagit pas seulement dâun ras-le-bol fiscal, mais dâune crise identitaire. (âŠ)  ils se posent la question de lâavenir de nos enfants, sâinterrogent sur la place des religions et notamment de lâislam. ».
MĂȘler lâIslam au prix de lâessence et le pouvoir dâachat, il fallait oser ! Malheureusement, cette rĂ©action rĂ©sonne avec les efforts de lâextrĂȘme droite pour mettre la question du pseudo « pacte de Marrakech » sur les migrations au cĆur des discussions des gilets jaunes. La luciditĂ© oblige Ă sâen inquiĂ©ter. A lâĂ©chelle internationale, les droites nationalistes ont une longueur dâavance. Et, du point de vue du capital, câest aussi le chemin qui est le moins dangereux.
La seconde voie, est celle de la gauche et des mouvements sociaux. Une direction solidement Ă©laborĂ©e dans la critique du nĂ©olibĂ©ralisme depuis les annĂ©es 1990. Au sein des gilets jaunes, les demandes de justice sociale, de hausse des salaires, de dĂ©fense des services publics et dâhostilitĂ© Ă lâoligarchie se nourrissent de plusieurs dĂ©cennies de critique du capitalisme mondialisĂ© et financiarisĂ©. La centralitĂ© des revendications sur le rĂ©tablissement de lâISF, la circulation des vidĂ©os de François Ruffin ou dâOlivier Besancenot tĂ©moigne de la vitalitĂ© de cette main gauche du mouvement.
Mais le fait que ces demandes prennent corps hors des cadres de la gauche et des mouvements et que la mobilisation pose abruptement la question du pouvoir, est aussi un dĂ©saveu. La dĂ©nonciation du nĂ©olibĂ©ralisme par la gauche ne sâest pas imposĂ©e comme une perspective stratĂ©gique clairement articulĂ©e. Si lâon veut faire une autre comparaison internationale, lâĂ©mergence de Podemos en contrepoint au mouvement espagnol des places, apparaĂźt comme lâexemple dâun dĂ©bouchĂ© politique Ă gauche. Mais, hĂ©las, un dĂ©bouchĂ© qui est dĂ©jĂ acculĂ© Ă un accord de soutien dâun gouvernement socialiste PSOE et semble toucher ses propres limites.
Il ne sâagit pas de dĂ©tailler les circonstances, batailles et bifurcations qui singularisent les diffĂ©rentes trajectoires Ă©voquĂ©es. Il sâagit seulement de se souvenir de ces expĂ©riences rĂ©centes pour souligner que lâĂ©nergie politique formidable dĂ©jĂ dĂ©gagĂ©e par les gilets jaunes ne restera pas sans lendemain. Aujourdâhui, lâurgence câest de tenir et dâĂ©largir le front, dâarracher tout ce qui est possible au gouvernement, de tenter de le dĂ©stabiliser jusquâĂ le faire chuter, dâapprendre et de dĂ©couvrir ensemble de nouveaux horizons politiques. Mais câest aussi, dans le mĂȘme mouvement, dâanticiper sur la bataille qui viendra aprĂšs. Et lĂ , câest dĂ©jĂ une polarisation entre droite extrĂȘme et gauche consĂ©quente qui se profile.
Questions de fins
Bien sĂ»r, le fait que la hausse des prix des carburants ait mis le feu Ă la plaine de lâexaspĂ©ration sociale nâa rien dâanecdotique. Câest mĂȘme le symptĂŽme dâune discordance des temps bien plus profonde que lâaporie du macronisme. Cela a Ă©tĂ© rĂ©pĂ©tĂ© sur tous les tons, un des aspects clĂ©s des turbulences actuelles, câest la dĂ©sarticulation du temps long du rĂ©chauffement climatique et du temps court des fins de mois difficiles. Mais il nâest pas moins important de noter que la conflagration actuelle rĂ©sulte aussi de la collision entre la discipline de fer de la mondialisation et les aspirations dĂ©mocratiques.
Ă ce propos, Olivier Blanchard, lâancien Ă©conomiste en chef du FMI postait le 6 dĂ©cembre ce tweet surprenant :
« Se pourrait-il que, compte tenu des contraintes politiques pesant sur la demande de redistribution et les contraintes liĂ©es Ă la mobilitĂ© des capitaux, nous ne soyons pas en mesure de rĂ©duire suffisamment les inĂ©galitĂ©s et lâinsĂ©curitĂ© pour prĂ©venir le populisme et les rĂ©volutions ? Quâest-ce qui vient aprĂšs le capitalisme ?« .
Quâest-ce qui vient aprĂšs le capitalisme ? Câest bien lâĂ©lĂ©phant dans la piĂšce oĂč se bousculent exigences populaires, crise Ă©cologique et impasses Ă©conomiques.
Le philosophe Fredric Jameson Ă©crivait quâil est aujourdâhui « plus facile dâimaginer la fin du monde que dâimaginer la fin du capitalisme ». EnfermĂ©es dans lâĂ©ternel prĂ©sent du nĂ©olibĂ©ralisme, assignĂ©es Ă rĂ©sidence par le tourbillon incessant des injonctions marchandes, nos sociĂ©tĂ©s ont perdu le sens de lâhistoire. Le futur se rĂ©duit Ă deux options Ă©galement dĂ©primantes : la rĂ©pĂ©tition Ă©ternelle de ce qui est dĂ©jĂ ou bien lâapocalypse. Pour Jameson, ce qui importe vraiment câest que le temps recommence Ă transmettre les signaux de lâaltĂ©ritĂ©, du changement, de lâutopie :
« Le problĂšme Ă rĂ©soudre est celui de sortir du prĂ©sent sans vent du postmoderne pour revenir Ă un temps historique rĂ©el, Ă une histoire faite dâĂȘtres humains »[3].
Une histoire faite dâĂȘtres humains. Pour que cela advienne, la colĂšre qui fait monter les barrages et les barricades est une Ă©nergie indispensable. Mais elle ne suffira pas. Il lui faudra aussi lâambition collective dâinventer un futur qualitativement diffĂ©rent de lâĂ©ternitĂ© marchande.
Notes
[1] Bruno Amable et Stefano Palombarini, LâiIllusion du bloc bourgeois, Raisons dâagir, 2017.
[2] http://premium.lefigaro.fr/vox/societe/2018/12/06/31003-20181206ARTFIG00255-gilets-jaunes-un-mouvement-en-voie-de-durcissement.php
[3] Fredric Jameson, « Future City », New Left Review, May-June 2003
Sophie Wahnich: «La structure des mobilisations actuelles correspond à celle des sans-culottes»
4 décembre 2018 Par Joseph Confavreux
Lâhistorienne Sophie Wahnich confronte la pĂ©riode actuelle avec la RĂ©volution française, de La Marseillaise au portrait de Macron en Louis XVI : parallĂšles possibles, comparaisons outrĂ©es et potentialitĂ©s Ă lâĆuvre.
Sophie Wahnich est historienne, directrice de recherche au CNRS, spĂ©cialiste de la RĂ©volution française, Ă laquelle elle a consacrĂ© de nombreux livres, le dernier Ă©tant La RĂ©volution française nâest pas un mythe, qui vient de paraĂźtre aux Ă©ditions Klincksieck. Dans cet ouvrage, elle poursuit la rĂ©flexion dĂ©jĂ Ă lâĆuvre dans son prĂ©cĂ©dent ouvrage, LâIntelligence politique de la RĂ©volution française (Textuel, 2012), oĂč elle jugeait quâil ne fallait pas aller puiser dans le passĂ© des « modĂšles », mais plutĂŽt des « lumiĂšres », afin de transmettre « un esprit et des outils plus que des modĂšles ».
Pour Mediapart, elle confronte les mobilisations actuelles, oĂč La Marseillaise ne cesse dâĂȘtre chantĂ©e et la rĂ©fĂ©rence Ă 1789 est assumĂ©e, avec la pĂ©riode rĂ©volutionnaire. Entretien.
Comment une historienne de la Révolution française regarde-t-elle ce qui est train de se passer en France ?
Sophie Wahnich : La scĂ©nographie qui se dĂ©ploie ressemble sans doute davantage aux sĂ©ditions dĂ©crites en son temps par Machiavel dans les Discorsi quâaux Ă©meutes rĂ©volutionnaires dont le projet politique, mĂȘme immanent, est sans doute plus clarifiĂ©. Ce qui ne veut pas dire quâil nây ait pas de potentialitĂ©s rĂ©volutionnaires dans ce qui se passe, dâautant que les raisons desdites sĂ©ditions sont Ă chercher du cĂŽtĂ© dâune sorte de lutte de classe entre popolo minuto et popolo grosso et quâelles sont dĂ©clenchĂ©es par les excĂšs du popolo grosso, des grands.
« Le plus souvent, nous dit Machiavel, les troubles sont causĂ©s par les possĂ©dants, parce que la peur de perdre engendre chez eux la mĂȘme envie que chez ceux qui dĂ©sirent acquĂ©rir. En effet, les hommes ne croient pas possĂ©der en toute sĂ©curitĂ© sâils nâaugmentent pas ce quâils ont. En outre, possĂ©dant dĂ©jĂ beaucoup, ils peuvent plus violemment et plus puissamment susciter des troubles. » Ă force de vouloir toujours dominer davantage et accumuler davantage et ainsi appauvrir et exaspĂ©rer le petit peuple qui, lui, veut simplement vivre dignement.
Car selon Machiavel « le peuple dĂ©sire nâĂȘtre ni commandĂ© ni opprimĂ© par les grands, tandis que les grands dĂ©sirent commander et opprimer le peuple ». Si, pour lui, tous les hommes sont « mĂ©chants », ils ne le sont donc pas Ă parts Ă©gales. Les grands ou la noblesse le sont par nature bien davantage que les autres car leur dĂ©sir vise leur bien particulier tandis que le dĂ©sir du peuple vise par nĂ©cessitĂ© un « bien » universel â la libertĂ© de tous identifiĂ©e Ă leur sĂ©curitĂ©.
Cette dissymĂ©trie des dĂ©sirs nâest de fait pas rĂ©ductible Ă un antagonisme ordinaire, Ă un simple conflit dâintĂ©rĂȘts, ce qui sây joue Ă chaque fois, câest la possibilitĂ© dâinventer une conception de la libertĂ© comme non-domination. Et cela, oui, a des potentialitĂ©s rĂ©volutionnaires.
Mais les donnĂ©es structurelles entre la pĂ©riode actuelle et la pĂ©riode rĂ©volutionnaire ne sont pas les mĂȘmes. Entre la fin du XVIIe siĂšcle et 1789 existe un processus dâĂ©laboration de la libertĂ©, une critique de lâautoritarisme, une acculturation aux LumiĂšres quâon retrouve aussi bien dans les couches populaires, avec les idĂ©es vĂ©hiculĂ©es dans les almanachs et les encyclopĂ©dies populaires, que dans les cercles lettrĂ©s qui frĂ©quentent les acadĂ©mies et les salons.
Le moment actuel paraĂźt plus ambivalent. Bien sĂ»r, les gens sont Ă©duquĂ©s, et les lieux dâĂ©ducation populaire se sont multipliĂ©s, mais ils ne sont pas tous outillĂ©s de la mĂȘme maniĂšre, les buzz sur les rĂ©seaux sociaux et la tĂ©lĂ©rĂ©alitĂ© ne prĂ©parent pas Ă rĂ©sister Ă lâair du temps dĂ©lĂ©tĂšre, mais encouragent Ă se manifester.
Le sentiment que nous avons dâune grande hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© politique du mouvement vient sans doute de lĂ . Il nây a pas de formation idĂ©ologique discursive unifiĂ©e, chacun a sa propre grammaire. Dans ce contexte de dĂ©rĂ©liction, les luttes se mĂšnent dans lâĂ©vĂ©nement et la contre-hĂ©gĂ©monie culturelle dâextrĂȘme droite est loin dâavoir gagnĂ© la partie. Câest une bonne nouvelle dâavoir affaire Ă des gens « fĂąchĂ©s mais pas fachos ». MĂȘme si on voit un effort de lâextrĂȘme droite, en Allemagne ou aux Pays-Bas, de ramener les gilets jaunes de ce cĂŽtĂ©.
Cela dit, la structure sociologique des mobilisations actuelles est trĂšs intĂ©ressante car elle correspond Ă celle des sans-culottes, en plus fĂ©minin. On a affaire, aujourdâhui comme hier, Ă des « hommes faits », pour reprendre lâexpression de lâhistorien Michel Vovelle : des pĂšres de famille, avec un travail, qui ne veulent pas que les gĂ©nĂ©rations suivantes vivent plus mal quâeux. CâĂ©tait en tant que tels, en tant quâils avaient fondĂ© une famille et quâils voulaient une vie bonne que les sans-culottes faisaient la rĂ©volution.
Ainsi le journal Le PĂšre Duchesne dâHĂ©bert interrogeait-il : « Braves sans-culottes, pourquoi avez-vous fait la rĂ©volution ? Nâest-ce pas pour ĂȘtre plus heureux, foutre ? » Il jugeait quâil « y a trop longtemps que les pauvres bougres de sans-culottes souffrent et tirent la langue. Câest pour ĂȘtre plus heureux, quâils ont fait la rĂ©volution ». Câest comparable aujourdâhui et, en cela, ce qui se passe en ce moment est trĂšs diffĂ©rent des Ă©meutes de 2005 qui rĂ©clamaient la fin de lâinvisibilisation, le respect et lâinclusion des habitants des banlieues ghettoĂŻsĂ©es.
Lâautre point de comparaison, banal mais quâil faut rĂ©pĂ©ter, câest lâinĂ©galitĂ© de lâassiette de lâimpĂŽt. Les gravures de lâĂ©poque rĂ©volutionnaire montrent des figures populaires Ă©crasĂ©es par des nobles et des clercs. Aujourdâhui, ce serait la mĂȘme chose avec des banquiers ou des actionnaires, et les gouvernants qui les protĂšgent. Le sentiment de commune humanitĂ© suppose une Ă©galitĂ© devant lâimpĂŽt.
Les gens aujourdâhui sont suffisamment conscients par expĂ©rience des dĂ©gradations du niveau de vie pour se rendre compte que la facture de lâĂ©cologie est inĂ©galement rĂ©partie. Et ils refusent non pas la transition Ă©cologique, mais le fait que cela pĂšse inĂ©galement sur les citoyens.
Le troisiĂšme point de comparaison possible serait dans le fait que le pouvoir a Ă©tĂ© trop loin, et a perdu beaucoup de crĂ©dibilitĂ©. Avec une configuration particuliĂšre Ă notre Ă©poque, qui est que Macron a fait des promesses Ă droite et Ă gauche, donc que certains ont cru quâil ferait une politique de pĂšre de famille, et quâune partie dâentre eux est dâautant plus fĂąchĂ©e quâil prend les traits dâun tyran.
On entend aujourdâhui les mots « émeute », voire « insurrection », mais encore peu celui de rĂ©volution⊠Une rĂ©volution commence-t-elle toujours par des Ă©meutes ?
Non. La RĂ©volution française nâa pas commencĂ© par une Ă©meute, mais comme une subversion, si on considĂšre quâelle dĂ©bute avec les Ătats gĂ©nĂ©raux. Le 14 juillet, le peuple est dans la rue pour dĂ©fendre ce qui a lieu de mai Ă juillet.
Mais il peut y avoir des apprentissages qui circulent rapidement dans des pĂ©riodes prĂ©-rĂ©volutionnaires. MĂȘme si la plupart des gens qui manifestent aujourdâhui nâont pas participĂ© aux luttes contre la loi sur le travail, mĂȘme si câest pour beaucoup la premiĂšre fois quâils manifestent, ils ont pu voir circuler des rĂ©pertoires et nâarrivent pas dans la rue en toute naĂŻvetĂ©.
«Il nây a pas de possibilitĂ© dâadresse au pouvoir, sinon les manifestations»
Ătes-vous surprise de la place que tient La Marseillaise dans les mobilisations de ces derniĂšres semaines ?
Je pense que câest grĂące/Ă cause du foot. Cela permet dâĂȘtre ensemble, de chanter Ă lâunisson, dâĂȘtre dans la joie du chĆur. Câest une maniĂšre de produire des effets de foule, au sens traditionnel du terme. Câest un objet qui fait le lien entre chacun et permet Ă chacun de se sentir plus fort. Sâil nây avait pas le foot, et seulement lâĂ©cole, les gens ne sauraient pas La Marseillaise et nâen auraient pas un tel usage.
Mais câest un usage dialectique. Il se trouve quâen France, lâhymne national, contrairement Ă dâautres pays, est aussi un chant rĂ©volutionnaire. Dâailleurs, il me semble quâil ne faut pas entendre les mots de ce chant du XVIIIe siĂšcle avec les cadres dâaujourdâhui. Le fameux « sang impur », Ă lâĂ©poque, dĂ©signe la question du sacrĂ© et de la libertĂ© qui est sacrĂ©e. Le sang impur est ainsi celui de ceux qui refusent la libertĂ©. Peut-ĂȘtre quâaujourdâhui, certains disent « sang impur » parce quâils sont fascistes, mais ce nâest pas le sens initial.
Ce qui est vrai est que la mobilisation actuelle nâa pas de vision autre que nationale. Elle ne sâintĂ©resse ainsi pas du tout Ă ce qui sâest passĂ© rĂ©cemment en Grande-Bretagne, avec le mouvement Extinction Rebellion. Toutefois, mĂȘme si lâextrĂȘme droite est prĂ©sente dans les manifestations, il y a une hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des manifestants qui me paraĂźt, factuellement, contraire Ă ce que veulent les mouvements dâextrĂȘme droite.
Depuis samedi dernier, existe une focalisation sur la « violence » des manifestations, mais elle semble moins choquer que dans dâautres situations oĂč le niveau de violence semblait pourtant moins fort. Comment lâexpliquer ?
Domine le sentiment que la violence produite dans les mobilisations est une violence retournĂ©e. Il y a lĂ quelque chose de rĂ©volutionnaire, dans cette maniĂšre de retourner la violence subie. Pour que la violence puisse paraĂźtre acceptable, voire lĂ©gitime, aux yeux de beaucoup, il faut quâil y ait eu beaucoup de retenue avant.
Ce qui se passe ressemble Ă la prise des Tuileries, qui ne se situe pas au dĂ©but de la RĂ©volution française, mais arrive aprĂšs des tentatives calmes de rĂ©clamations en faveur de la justice, aprĂšs que cela nâa pas marchĂ©. Cela crĂ©e une forme de violence qui rend quelque peu hagard, parce quâon sent que câest inĂ©vitable. Cela fait vingt ans quâon rĂ©pĂšte que cela ne peut que « pĂ©ter », donc quand ça pĂšte, on ne peut trouver ça complĂštement illogique ou illĂ©gitime.
Pendant la RĂ©volution, le citoyen Nicoleau, de la section de la Croix-Rouge, avait dĂ©fendu lâidĂ©e dâun peuple « vĂ©ritable souverain et lĂ©gislateur suprĂȘme » quâaucune autoritĂ© ne pouvait priver du droit dâopiner, de dĂ©libĂ©rer, de voter et par consĂ©quent de faire connaĂźtre par des pĂ©titions le rĂ©sultat de ses dĂ©libĂ©rations, les objets et motifs de ses vĆux. Il espĂ©rait « que les Français ne se trouvent pas dans la fĂącheuse nĂ©cessitĂ© de suivre lâexemple des Romains, et dâuser contre les mandataires, non du droit humble et modeste de pĂ©tition, quâon a cherchĂ© Ă leur ravir, mais du droit imposant et terrible de rĂ©sistance Ă lâoppression, conformĂ©ment Ă lâarticle 2 de la dĂ©claration des droits ».
. LâabbĂ© GrĂ©goire disait Ă©galement : « Si vous ĂŽtez au citoyen pauvre le droit de faire des pĂ©titions, vous le dĂ©tachez de la chose publique, vous l’en rendez mĂȘme ennemi. Ne pouvant se plaindre par des voies lĂ©gales, il se livrera Ă des mouvements tumultueux et mettra son dĂ©sespoir Ă la place de la raisonâŠÂ » Nous y sommes.
En France, il nây a que le droit de vote et pas de possibilitĂ© dâadresse au pouvoir, sinon les manifestations. Macron nâaime pas les corps intermĂ©diaires, mais sans corps intermĂ©diaires le tumulte est vite lĂ .
Comment comprenez-vous que les rĂ©fĂ©rences Ă Mai-68, ou mĂȘme Ă la Commune de Paris souvent citĂ©e dans les mobilisations contre la loi sur le travail, soient nettement moins prĂ©sentes que celles Ă la RĂ©volution française ?
La Commune demeure une rĂ©fĂ©rence du mouvement ouvrier et une rĂ©fĂ©rence intellectuelle. Elle intĂ©resse certains groupes mais pas lâuniversalitĂ© des citoyens. Et puis elle nâest pas si joyeuse que cela, parce que la Commune demeure une dĂ©faite, tandis que la RĂ©volution française est, au moins partiellement, une vraie victoire. MĂȘme si celle-ci nâa pas Ă©tĂ© totale, la Restauration nâa pas permis de retour Ă lâAncien RĂ©gime pur et simple, et il est plus agrĂ©able de se rĂ©fĂ©rer Ă une victoire quâĂ une dĂ©faite.
En outre, les gilets jaunes nâappartiennent pas au mouvement ouvrier, mĂȘme sâils peuvent ĂȘtre ouvriers. Beaucoup nâont jamais manifestĂ© auparavant, ce qui Ă©tait aussi le cas dans les mobilisations contre Ben Ali en Tunisie.
Et, contrairement Ă 1968, lâenjeu nâest pas libertaire, il est familial. En 1968, il sâagissait dâinventer une vie fondĂ©e sur dâautres normes. Ici, il sâagit davantage dâune forme de lutte des classes, dans le rapport Ă lâĂtat plus que dans les usines, qui fait que Mai-68 demeure une rĂ©fĂ©rence moins disponible que la RĂ©volution.
Tout le monde se demande vers quoi on peut se diriger maintenant. Est-ce que lâhistorienne possĂšde quelques Ă©claircissements ?
Lâhistorien peut dire ce qui est nouveau dans le mouvement, faire le « diagnostic du prĂ©sent », comme disait Michel Foucault, mais son travail nâest pas dâimaginer. Personne ne peut savoir oĂč cela va, mĂȘme pas ceux qui participent au mouvement. MĂȘme sâil est intĂ©ressant de voir que les gens assument ce quâils font, assument un geste politique et tragique, assument y compris lâimpuretĂ©, alors que lâĂ©tat ordinaire de lâĂ©poque est de ne plus assumer de gestes politiques.
Les deux hypothĂšses actuelles, lâĂ©tat dâurgence et la dissolution de lâAssemblĂ©e, sont toutes deux cohĂ©rentes. La premiĂšre signifierait plus dâautoritarisme. Lâautre conduirait Ă reconnaĂźtre que la crise politique est rĂ©elle et quâil faut de nouveaux reprĂ©sentants. Une telle option prendrait alors une vraie dimension rĂ©volutionnaire.
Mais si lâon veut dĂ©fendre lâordre nĂ©olibĂ©ral, il va falloir faire davantage de maintien de cet ordre aujourdâhui contestĂ©, bien que cela semble compliquĂ©, car ce quâon vit, ce sont aussi les effets de la destruction progressive de lâappareil dâĂtat, le fait quâil y ait moins de policiers disponibles, et quâil serait sans doute impossible de tenir en mĂȘme temps Paris et la province.
Dâautant quâon voit bien que beaucoup de policiers en ont ras-le-bol, et partagent certaines colĂšres qui sâexpriment. Si lâappareil dâĂtat qui a le monopole de la violence est susceptible de basculer du cĂŽtĂ© des insurgĂ©s, câest vraiment une rĂ©volution. On nâen est pas lĂ , mais cela peut aller vite.
Ce mouvement se place frontalement contre les lieux et symboles du pouvoir, que ce soit avec sa volontĂ© dâatteindre lâĂlysĂ©e ou de sâen prendre aux emblĂšmes du capitalisme mondialisĂ© dans les quartiers huppĂ©s dâune mĂ©tropole emblĂ©matique. Est-ce un indice du caractĂšre rĂ©volutionnaire dâune lutte ?
Je nâen suis pas certaine. On peut imaginer que lâextrĂȘme gauche a ainsi exprimĂ© son anticapitalisme. Mais si on prend du recul, au dĂ©part, la mobilisation se fait sur les ronds-points. Aujourdâhui, elle se rapproche des lieux du pouvoir, parce que ce dernier ne rĂ©pond pas Ă la colĂšre.
De ce point de vue, lâincendie de la prĂ©fecture du Puy-en-Velay me paraĂźt davantage symptomatique. Elle a Ă©tĂ© attaquĂ©e comme on pouvait, Ă lâĂ©poque rĂ©volutionnaire, brĂ»ler les chĂąteaux sans vouloir nĂ©cessairement tuer les chĂątelains. Ici, il me semble quâon sâen prend davantage aux symboles dâun pouvoir rĂ©publicain qui fabrique des mauvaises lois quâaux lieux de lâargent.
LâabbĂ© GrĂ©goire disait Ă©galement : « Si vous ĂŽtez au citoyen pauvre le droit de faire des pĂ©titions, vous le dĂ©tachez de la chose publique, vous l’en rendez mĂȘme ennemi. Ne pouvant se plaindre par des voies lĂ©gales, il se livrera Ă des mouvements tumultueux et mettra son dĂ©sespoir Ă la place de la raisonâŠÂ » Nous y sommes.
En France, il nây a que le droit de vote et pas de possibilitĂ© dâadresse au pouvoir, sinon les manifestations. Macron nâaime pas les corps intermĂ©diaires, mais sans corps intermĂ©diaires le tumulte est vite lĂ .
Comment comprenez-vous que les rĂ©fĂ©rences Ă Mai-68, ou mĂȘme Ă la Commune de Paris souvent citĂ©e dans les mobilisations contre la loi sur le travail, soient nettement moins prĂ©sentes que celles Ă la RĂ©volution française ?
La Commune demeure une rĂ©fĂ©rence du mouvement ouvrier et une rĂ©fĂ©rence intellectuelle. Elle intĂ©resse certains groupes mais pas lâuniversalitĂ© des citoyens. Et puis elle nâest pas si joyeuse que cela, parce que la Commune demeure une dĂ©faite, tandis que la RĂ©volution française est, au moins partiellement, une vraie victoire. MĂȘme si celle-ci nâa pas Ă©tĂ© totale, la Restauration nâa pas permis de retour Ă lâAncien RĂ©gime pur et simple, et il est plus agrĂ©able de se rĂ©fĂ©rer Ă une victoire quâĂ une dĂ©faite.
En outre, les gilets jaunes nâappartiennent pas au mouvement ouvrier, mĂȘme sâils peuvent ĂȘtre ouvriers. Beaucoup nâont jamais manifestĂ© auparavant, ce qui Ă©tait aussi le cas dans les mobilisations contre Ben Ali en Tunisie.
Et, contrairement Ă 1968, lâenjeu nâest pas libertaire, il est familial. En 1968, il sâagissait dâinventer une vie fondĂ©e sur dâautres normes. Ici, il sâagit davantage dâune forme de lutte des classes, dans le rapport Ă lâĂtat plus que dans les usines, qui fait que Mai-68 demeure une rĂ©fĂ©rence moins disponible que la RĂ©volution.
Tout le monde se demande vers quoi on peut se diriger maintenant. Est-ce que lâhistorienne possĂšde quelques Ă©claircissements ?
Lâhistorien peut dire ce qui est nouveau dans le mouvement, faire le « diagnostic du prĂ©sent », comme disait Michel Foucault, mais son travail nâest pas dâimaginer. Personne ne peut savoir oĂč cela va, mĂȘme pas ceux qui participent au mouvement. MĂȘme sâil est intĂ©ressant de voir que les gens assument ce quâils font, assument un geste politique et tragique, assument y compris lâimpuretĂ©, alors que lâĂ©tat ordinaire de lâĂ©poque est de ne plus assumer de gestes politiques.
Les deux hypothĂšses actuelles, lâĂ©tat dâurgence et la dissolution de lâAssemblĂ©e, sont toutes deux cohĂ©rentes. La premiĂšre signifierait plus dâautoritarisme. Lâautre conduirait Ă reconnaĂźtre que la crise politique est rĂ©elle et quâil faut de nouveaux reprĂ©sentants. Une telle option prendrait alors une vraie dimension rĂ©volutionnaire.
Mais si lâon veut dĂ©fendre lâordre nĂ©olibĂ©ral, il va falloir faire davantage de maintien de cet ordre aujourdâhui contestĂ©, bien que cela semble compliquĂ©, car ce quâon vit, ce sont aussi les effets de la destruction progressive de lâappareil dâĂtat, le fait quâil y ait moins de policiers disponibles, et quâil serait sans doute impossible de tenir en mĂȘme temps Paris et la province.
Dâautant quâon voit bien que beaucoup de policiers en ont ras-le-bol, et partagent certaines colĂšres qui sâexpriment. Si lâappareil dâĂtat qui a le monopole de la violence est susceptible de basculer du cĂŽtĂ© des insurgĂ©s, câest vraiment une rĂ©volution. On nâen est pas lĂ , mais cela peut aller vite.
Ce mouvement se place frontalement contre les lieux et symboles du pouvoir, que ce soit avec sa volontĂ© dâatteindre lâĂlysĂ©e ou de sâen prendre aux emblĂšmes du capitalisme mondialisĂ© dans les quartiers huppĂ©s dâune mĂ©tropole emblĂ©matique. Est-ce un indice du caractĂšre rĂ©volutionnaire dâune lutte ?
Je nâen suis pas certaine. On peut imaginer que lâextrĂȘme gauche a ainsi exprimĂ© son anticapitalisme. Mais si on prend du recul, au dĂ©part, la mobilisation se fait sur les ronds-points. Aujourdâhui, elle se rapproche des lieux du pouvoir, parce que ce dernier ne rĂ©pond pas Ă la colĂšre.
De ce point de vue, lâincendie de la prĂ©fecture du Puy-en-Velay me paraĂźt davantage symptomatique. Elle a Ă©tĂ© attaquĂ©e comme on pouvait, Ă lâĂ©poque rĂ©volutionnaire, brĂ»ler les chĂąteaux sans vouloir nĂ©cessairement tuer les chĂątelains. Ici, il me semble quâon sâen prend davantage aux symboles dâun pouvoir rĂ©publicain qui fabrique des mauvaises lois quâaux lieux de lâargent.
http://tempscritiques.free.fr/spip.php?article387
supplément #2 au numéro 19
Sur cette révolte en général et sur celle des Gilets jaunes en particulier
décembre 2018 , Temps critiques
1 Nous lâavons dĂ©jĂ menÂtionnĂ© dans notre supplĂ©ment1 au no 19 de la revue Temps criÂtiÂques, la RĂ©voluÂtion de 1789 est une rĂ©fĂ©rence du mouÂveÂment2. Mai-68 apparaĂźt aussi en filiÂgrane Ă traÂvers des rĂ©fĂ©rences au caractĂšre dâĂ©vĂ©nement que consÂtiÂtueÂrait le mouÂveÂment des Gilets jaunes comme on a pu parler de « lâĂ©vĂ©nement 68 ». En effet, il marque les esprits par sa souÂdaiÂnetĂ© et son imprĂ©visiÂbiÂlitĂ©, par le fait. Il transÂparaĂźt comme une mĂ©moire des scĂšnes de lâĂ©poque et de la vioÂlence qui y est attachĂ©e. De lĂ Ă penser que « la casse » puisse ĂȘtre proÂducÂtive, il nâ y a quâun pas : « Il nây a que la casse qui permet de nous faire entenÂdre » dit un lycĂ©en du lycĂ©e proÂfesÂsionÂnel Lurçat Ă Lyon (merÂcredi 5 dĂ©cembre 2018, Le ProgrĂšs), mais câest une rĂ©flexion larÂgeÂment entenÂdue ailleurs et partagĂ©e par un nombre de plus en plus imporÂtant de Gilets jaunes qui sâaperçoivent que câest cela qui a dĂ©jĂ fait bouger un peu les lignes. AprĂšs dĂ©jĂ pluÂsieurs semaiÂnes de mouÂveÂment, est frĂ©quemÂment exprimĂ©e lâidĂ©e gĂ©nĂ©rale que ce nâest pas le diaÂloÂgue qui est proÂducÂtif, mais le bloÂcage. Le 1er dĂ©cembre a dâailleurs un cerÂtain nombre de points comÂmuns avec la journĂ©e du 24 mai 1968. En effet, alors que les maniÂfesÂtaÂtions de 1968 semÂblaient se contenÂter dâune terÂriÂtoÂriaÂliÂsaÂtion Ă©tudiante de la lutte en tourÂnant tout autour du Quartier latin et en ne sâen Ă©loiÂgnant que pour y reveÂnir, la maniÂfesÂtaÂtion du 24 avait rompu avec cette logiÂque pour irraÂdier toute la ville et se rĂ©pandre dans les quarÂtiers bourÂgeois, celui de la Bourse, etc. Câest bien ce qui sâest passĂ© les 1er et 8 dĂ©cembre ; pour les maniÂfesÂtants câĂ©tait une Ă©vidence. Les barÂriÂcaÂdes mĂȘmes symÂboÂliÂques comme celles de lâavenue Foch vont de soi comme les caillasÂsaÂges de banÂques qui ont accomÂpagnĂ© cerÂtaiÂnes actions Ă Paris ou en rĂ©gions. Les maniÂfesÂtants, au moins dans les grands cenÂtres urbains, nâont pas de terÂriÂtoire Ă conserÂver, de base arriĂšre oĂč se replier car ils sont littĂ©raleÂment Ă©tranÂgers aux cenÂtres-villes et surÂtout aux quarÂtiers du pouÂvoir et aux quarÂtiers du luxe exhibĂ© (Ătoile, bouÂleÂvard Haussmann). Et ce sont ces quarÂtiers qui sont jusÂteÂment pris comme cibles ou objecÂtifs loin des semÂpiÂterÂnels dĂ©filĂ©s synÂdiÂcaux Bastille-Nation, rĂ©pĂ©titifs et trisÂtes Ă pleuÂrer.
La représentation démystifiée
2 Et dire que Macron vouÂlait commĂ©morer Mai-68 ! En tout cas et contre tous ceux Ă lâextrĂȘme gauche qui penÂsaient que tout ce fatras commĂ©moraÂtif, câĂ©tait se rouler dans des hisÂtoiÂres dâanciens comÂbatÂtants, il nâest pas impenÂsaÂble que cela ait rĂ©veillĂ© cerÂtaiÂnes consÂcienÂces ou simÂpleÂment donnĂ© quelÂques idĂ©es. Câest dâailleurs ce que nous penÂsons et deux ex-soixante-huiÂtards transÂformĂ©s en acoÂlyÂtes de Macron, Romain Goupil et Cohn-Bendit sont montĂ©s en premiĂšre ligne pour bien signaÂler la diffĂ©rence, sĂ©parer le bon grain de la rĂ©volte de lâivraie de la dĂ©rive autoÂriÂtaire. Le preÂmier, dans une Ă©misÂsion de Pujadas, « La Grande expliÂcaÂtion », le 27 novemÂbre, accuse un reprĂ©senÂtant des Gilets jaunes de ne pas ĂȘtre Ă©lu (de qui est lâĂ©lu Goupil ?), de ne reprĂ©senter perÂsonne (que reprĂ©sente Goupil ?), avant de dire quâune maniÂfesÂtaÂtion qui ne fait pas lâobjet dâune dĂ©claÂraÂtion prĂ©alable et dâune dĂ©signaÂtion de trajet par la prĂ©fecÂture, est en soi un acte illĂ©gitime qui nĂ©cesÂsite la rĂ©presÂsion de lâĂtat (les maniÂfesÂtaÂtions du 24 mai 1968 en France ont-elles resÂpectĂ© cela ? Non). Quant Ă Cohn-Bendit, il fait fort dans la mysÂtiÂfiÂcaÂtion  : «  En 68, on se batÂtait contre un gĂ©nĂ©ral au pouÂvoir. Les gilets jaunes aujourdâhui demanÂdent un gĂ©nĂ©ral au pouÂvoir  » (France Inter, le 4 dĂ©cembre) et encore « Le type de sociĂ©tĂ© qui peut Ă©merger de ces tenÂdanÂces, ça me fait peur. On nâest pas dans une pĂ©riode rĂ©voluÂtionÂnaire, arrĂȘtez. Mais on est dans une pĂ©riode de tenÂtaÂtion autoÂriÂtaire, [âŠ] une tenÂtaÂtion autoÂriÂtaire totaÂliÂtaire ». Plus tard, au cours de lâentreÂtien, il assĂšne : « Je nâaccepÂteÂrais jamais un mouÂveÂment qui me dit âtu passes, si tu mets ton giletâ ».
3 Il ne sâagit pas de dire que cette praÂtiÂque est la bonne, mais lâex « Dany le Rouge » dĂ©nie-t-il le droit aux Gilets jaunes de faire ce que tous les ouvriers depuis cent cinÂquante ans ont fait aux « jaunes » qui vouÂlaient briser leur grĂšve ou qui, de fait, la briÂsaient ? Les arguÂments employĂ©s par Goupil et Cohn-Bendit, ces soixante-huiÂtards ultra-minoÂriÂtaiÂres deveÂnus conseillers du Prince3 reprenÂnent en fait les criÂtiÂques quâAdorno et Horkheimer, les phiÂloÂsoÂphes criÂtiÂques de lâĂcole de Francfort, adresÂsaient au mouÂveÂment Ă©tudiant alleÂmand en 1967-68 en se posant en garants des insÂtiÂtuÂtions dĂ©mocraÂtiÂques faute de mieux, face au manque de rĂ©flexiÂvitĂ© (encore bien plus fort il est vrai aujourdâhui) du mouÂveÂment. Le mouÂveÂment contre la dĂ©mocraÂtie libĂ©rale serait fonÂdaÂmenÂtaÂleÂment autoÂriÂtaire, voire fasÂciste. Comme si la dĂ©mocraÂtie libĂ©rale nâĂ©tait pas elle-mĂȘme autoÂriÂtaire.
4 Le gouÂverÂneÂment sâest cru un temps au-dessus de tout soupçon, car il Ă©tait censĂ© reprĂ©senter la « sociĂ©tĂ© civile » comme alterÂnaÂtive Ă la poliÂtiÂque poliÂtiÂcienne dâun perÂsonÂnel spĂ©cialisĂ© dĂ©considĂ©rĂ©, corÂrompu et cumuÂlard, mais le mouÂveÂment actuel a achevĂ© de dĂ©truire cette image de lâexisÂtence dâune sociĂ©tĂ© civile, dĂ©jĂ supÂprimĂ©e rĂ©elleÂment depuis le milieu du siĂšcle derÂnier. Si la « sociĂ©tĂ© civile » est donnĂ©e comme « dĂ©mocraÂtiÂque » ou « sociale » câest par anaÂchroÂnisme, par dĂ©tourÂneÂment de lâhisÂtoire. Dans la phiÂloÂsoÂphe poliÂtiÂque clasÂsiÂque et notamÂment chez Hegel (grand admiÂraÂteur de la RĂ©voluÂtion française), la sociĂ©tĂ© civile câĂ©tait la classe des propriĂ©taires, la classe bourÂgeoise qui Ă©tait porÂteuse de progrĂšs et de puisÂsance pour lâĂtat-nation car elle a vaincu la noblesse et le clergĂ©. La sociĂ©tĂ© civile ce nâĂ©tait pas bien sĂ»r la classe du traÂvail, les salariĂ©s, etc. Nous ne sommes plus dans la sociĂ©tĂ© bourÂgeoise depuis longÂtemps, mais cette idĂ©ologie est encore diffusĂ©e par la caste poliÂtico-mĂ©diaÂtiÂque.
5 La sociĂ©tĂ© capiÂtaÂlisĂ©e dâaujourdâhui est jusÂteÂment la sociĂ©tĂ© dans laquelle il nâexiste plus de sociĂ©tĂ© civile, ni dâailleurs de « sociĂ©tĂ© poliÂtiÂque » et oĂč le rapÂport des « masses » Ă lâĂtat devient direct. En effet, il sâexprime de plus en plus en dehors des fameux corps intermĂ©diaiÂres dont le rĂŽle sâefface proÂgresÂsiÂveÂment, Ă lâinstar de celui des synÂdiÂcats. En pĂ©riode calme, câest un rapÂport indiÂviÂduel Ă lâĂtat qui, forcĂ©ment, sâexprime plus par la rĂ©criÂmiÂnaÂtion que par la revenÂdiÂcaÂtion, parce que la premiĂšre traÂduit mieux une frusÂtraÂtion. Câest jusÂteÂment ce qui change quand un mouÂveÂment de lutte prend forme. Il est dâailleurs piquant de consÂtaÂter que nombre de socioÂloÂgues et poliÂtoÂloÂgues, et bien Ă©videmÂment les mĂ©dias, craiÂgnent que le mouÂveÂment ne basÂcule vers un popuÂlisme du type de celui du Mouvement Cinq Ătoiles en Italie, alors que ce derÂnier mouÂveÂment a Ă©tĂ© en grande partie la consĂ©quence de lâaction menĂ©e par les mĂ©dias contre les partis poliÂtiÂques itaÂliens, parÂtiÂculiĂšrement corÂromÂpus. MĂ©dias qui ont alors reportĂ© leurs espoirs sur le gouÂverÂneÂment dâexperts de Rienzi comme en France ils le font avec Macron. Les serÂgents-fourÂriers du fameux popuÂlisme sont ceux qui mainÂteÂnant crient au loup !
De la revendication particuliÚre à une révolte plus générale
6 Ă lâoriÂgine, le mouÂveÂment a fait apparaĂźtre des revenÂdiÂcaÂtions qui semÂblaient fisÂcaÂlisÂtes, anti-Ă©tatiÂques telles quâelles sâexpriÂment parÂfois aux Ătats-Unis, mais nous nâavons pas en Europe et parÂtiÂculiĂšrement en France les mĂȘmes rĂ©fĂ©rences hisÂtoÂriÂques Ă lâaide desÂquelÂles mĂȘme lâanti-fisÂcaÂlisme peut revĂȘtir lâaspect dâune rĂ©volte popuÂlaire contre les puisÂsants comme avant la RĂ©voluÂtion française de 1789. Mais sa dynaÂmiÂque lâa portĂ© assez loin de son oriÂgine et de façon assez nette, le mouÂveÂment sâaffirme aujourdâhui autour de revenÂdiÂcaÂtions simÂples qui rĂ©introÂduiÂsent la « quesÂtion sociale », mĂȘme si câest en dehors de sa rĂ©fĂ©rence prolĂ©tarienne : retour de lâISF, augÂmenÂtaÂtion consĂ©quente du SMIC (de 1180 Ă 1300 euros nets), Ă©chelle mobile des penÂsions et alloÂcaÂtions, rĂ©alloÂcaÂtion des subÂvenÂtions aux granÂdes entreÂpriÂses pour lâinvesÂtisÂseÂment vers les serÂviÂces publics de proxiÂmitĂ© dans la France rurÂbaine, etc. Conditions de vie et pouÂvoir dâachat sont au cĆur des exiÂgenÂces de la rĂ©volte dâindiÂviÂdus quâon pourÂrait dĂ©finir comme sans qualitĂ©s, alors que les synÂdiÂcats sont incaÂpaÂbles de se posiÂtionÂner sur un terÂrain qui pourÂtant est censĂ© ĂȘtre le leur. MĂȘme ceux qui regarÂdent avec plus de bienÂveillance le mouÂveÂment (cerÂtaiÂnes secÂtions synÂdiÂcaÂles de SUD et de la CGT) sont dĂ©sorientĂ©s parce que, jusÂteÂment, leur nature premiĂšre, synÂdiÂcaÂliste, quâelle soit « dure » ou rĂ©forÂmiste, est de quaÂliÂfier les indiÂviÂdus, uniÂqueÂment Ă partir de leur idenÂtitĂ© de traÂvailleurs ou retraitĂ©s-traÂvailleurs, avec leur statut, leur niveau hiĂ©rarÂchiÂque, sans jamais rien mettre en cause de cet ordre-lĂ et Ă forÂtiori le traÂvail lui-mĂȘme.
7 Câest sur ce point que le mouÂveÂment des Gilets jaunes met le doigt, lĂ oĂč cela fait mal. Dâune part il pose la quesÂtion de la reprĂ©senÂtaÂtiÂvitĂ© Ă un niveau gĂ©nĂ©ral, câest-Ă -dire Ă celui de tous les niveaux de pouÂvoir et pas simÂpleÂment celui du gouÂverÂneÂment et de lâĂtat, mĂȘme si son hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© ne lui fait pas criÂtiÂquer la petite propriĂ©tĂ© des moyens de proÂducÂtion et encore moins lâidĂ©ologie du traÂvail ; dâautre part, il Ă©nonce en creux, parce que câest contraÂdicÂtoire, que le traÂvail ne dĂ©terÂmine plus tout et que la quesÂtion du revenu et du pouÂvoir dâachat est de plus en plus dĂ©connectĂ©e de celle du salaire. Il sâensuit que la lutte pour le salaire nâest plus une prioÂritĂ© ou du moins nâest plus la voie privilĂ©giĂ©e de la lutte. Un autre point qui met hors jeu lâaction synÂdiÂcale.
8 Le revenu Ă©tant de plus en plus global, aussi bien du cĂŽtĂ© des cotiÂsaÂtions et dĂ©penses contrainÂtes que des presÂtaÂtions, la lutte pour le pouÂvoir dâachat doit elle aussi ĂȘtre Ă©largie (cf. par exemÂple, le poids exorÂbiÂtant de la TVA par rapÂport Ă lâimpĂŽt en France qui accenÂtue le caractĂšre inĂ©galiÂtaire des taxes).
9 Paradoxalement, le mouÂveÂment ne met pas en tĂȘte de ses griefs la Commission europĂ©enne, pourÂtant il ne fait pas de doute que quelÂque chose se joue Ă ce niveau. Si on replace tout cela par rapÂport Ă notre anaÂlyse dâune restrucÂtuÂraÂtion en trois niveaux du capiÂtaÂlisme4, on peut dire que dans le niveau I, celui de lâhyper-capiÂtaÂlisme du sommet, lâaction de la Commission europĂ©enne visait Ă mainÂteÂnir une concurÂrence entre firmes mulÂtiÂnaÂtioÂnaÂles (FMN) garanÂtie, pour elle (thĂ©orie libĂ©rale de la concurÂrence parÂfaite) dâune baisse consÂtante des prix et, en consĂ©quence, source dâamĂ©lioÂraÂtion du pouÂvoir dâachat sans interÂvenÂtion dâaugÂmenÂtaÂtions de salaire, qui vienÂdraient grever la poliÂtiÂque de lâoffre des entreÂpriÂses mise en place depuis les annĂ©es 1980-19905. Mais cette poliÂtiÂque ne pouÂvait tenir que si les dĂ©penses contrainÂtes qui se situent au niveau II de la domiÂnaÂtion, celui du terÂriÂtoire natioÂnal, nâaugÂmenÂtaient pas, or câest pourÂtant ce qui sâest passĂ© avec lâexploÂsion des prix de lâimmoÂbiÂlier et les taxes nouÂvelÂles, rognant les marges de rĂ©serve des salariĂ©s.
10 En rĂ©ponÂdant, avec beauÂcoup de retard, Ă ce qui fut la premiĂšre expresÂsion de la rĂ©volte des Gilets jaunes, câest-Ă -dire le volet fiscal, lâĂtat dĂ©montre son incaÂpaÂcitĂ© Ă antiÂciÂper la dynaÂmiÂque interne du mouÂveÂment et Ă lui reconnaĂźtre sa dimenÂsion de mouÂveÂment social. En effet, si on observe la genĂšse des mouÂveÂments hisÂtoÂriÂques de rĂ©volte, le fait est que la pluÂpart sont partis dâune ou deux demanÂdes prĂ©cises, que le pouÂvoir juge donc anecÂdoÂtiÂques ou peu imporÂtanÂtes. De ce fait, il tarde Ă y rĂ©pondre et quand il prend des mesuÂres pour apaiÂser la rĂ©volte, il sâaperçoit que ce nâĂ©tait que lâĂ©tinÂcelle qui a mis le feu aux pouÂdres. Les termes utilisĂ©s sont dâailleurs Ă©claiÂrants puisÂque Macron « entend la soufÂfrance des Français » (il a « ses letÂtres » donc il a lu Christophe Dejours). Câest certes un preÂmier pas car aujourdâhui, dans la dĂ©lĂ©gitiÂmaÂtion qui a Ă©tĂ© proÂduite de toute « la quesÂtion sociale », au sens noble du terme du XIXe siĂšcle, ĂȘtre vicÂtime reste la seule base ou posiÂtion indiÂviÂduelle qui donne droit Ă lâattenÂtion. Mais en contreÂparÂtie, cela impliÂque de la part des supposĂ©es vicÂtiÂmes, une posiÂtion de requĂ©rants resÂpecÂtueux de lâĂtat et de ses disÂpoÂsiÂtifs. Or, câest bien ce que lâĂtat et tous ses suppĂŽts de diffĂ©rentes sortes et obĂ©dienÂces reproÂchent Ă ce mouÂveÂment, celui de dĂ©passer le stade du « On nâest pas content » et quâil risque, si on nây prend garde, de passer au « On a la haine », mĂȘme si ce nâest plus la haine de classe de la « rude race paĂŻenne » dont parÂlait Mario Tronti6. Une haine qui jusquâĂ lĂ semÂblait cirÂconsÂcrite, par le pouÂvoir, aux nouÂvelÂles clasÂses danÂgeÂreuÂses des banÂlieues. Le mouÂveÂment ne joue donc pas sur cette idĂ©e de vicÂtiÂmiÂsaÂtion, dâautant plus que les mĂ©dias et la pluÂpart des poliÂtoÂloÂgues le renÂvoient Ă une situaÂtion de basse classe moyenne, bien moins Ă plainÂdre que la popuÂlaÂtion des banÂlieues ou des migrants. Certes, les Gilets jaunes dĂ©criÂvent parÂfois indiÂviÂduelÂleÂment leur misĂšre sociale, mais lâaction colÂlecÂtive leur donne les resÂsourÂces pour dĂ©passer les plainÂtes et poser des exiÂgenÂces qui ne sont pas non plus rĂ©ducÂtiÂbles aux 42 revenÂdiÂcaÂtions du cahier cenÂtral de dolĂ©ances qui a Ă©tĂ© prĂ©sentĂ© publiÂqueÂment et dont beauÂcoup de Gilets jaunes ne connaisÂsent pas le contenu. Ils ne se concenÂtrent, Ă la base, dans les lieux de rasÂsemÂbleÂment, que sur quelÂques unes jugĂ©es non nĂ©gociaÂbles.
Le retour des « lascars » de banlieue
11 Cette dimenÂsion de mouÂveÂment social nâa pourÂtant pas Ă©chappĂ© au mouÂveÂment lycĂ©en. Celui-ci est aujourdâhui tirĂ© par les lycĂ©ens de banÂlieue inverÂsant ainsi la tenÂdance qui exisÂtait depuis les annĂ©es 2000 dâune jeuÂnesse coupĂ©e en deux qui avaient vu sĂ©vir la « dĂ©pouille » au sein de cerÂtains cortĂšges et la rĂ©volte des banÂlieues de 2005 ĂȘtre quaÂsiÂment ignorĂ©e par la lutte Ă©tudiante de 2006⊠et rĂ©ciproÂqueÂment. Pendant toutes ces annĂ©es, ce sont souÂvent les Ă©tablisÂseÂments des cenÂtres-villes avec des lycĂ©ens relaÂtiÂveÂment consÂcienÂtisĂ©s qui se sont prinÂciÂpaÂleÂment mobiÂlisĂ©s, mais sont restĂ©s isolĂ©s sur leurs objecÂtifs proÂpres ou des posiÂtionÂneÂments idĂ©oloÂgiÂques gĂ©nĂ©raux auxÂquels les autres lycĂ©ens resÂtaient insenÂsiÂbles. Ce ne semble plus ĂȘtre le cas aujourdâhui oĂč on retrouve dans le mouÂveÂment lycĂ©en qui se maniÂfeste depuis fin novemÂbre, des aspects de la lutte contre le projet de loi sĂ©lectif de Devaquet en 1986, dans lequel les « lasÂcars » des lycĂ©es proÂfesÂsionÂnels avaient jouĂ© un grand rĂŽle et du mouÂveÂment lycĂ©en-Ă©tudiant contre le CIP en 1994 oĂč lĂ aussi de nomÂbreux Ă©tablisÂseÂments de banÂlieue avaient jouĂ© un rĂŽle et oĂč les maniÂfesÂtaÂtions et affronÂteÂments avec la police avaient Ă©tĂ© masÂsifs et rĂ©curÂrents, Ă Lyon, Nantes et Paris parÂtiÂculiĂšrement. Et ces Ă©lĂšves des Ă©tablisÂseÂments de banÂlieue ou de la « pĂ©riphĂ©rie », sont aujourdâhui ceux qui se senÂtent les plus proÂches de la misĂšre sociale que resÂsenÂtent aussi les Gilets jaunes et aussi du plus grand mĂ©pris dans lequel ils sont tenus7.
12 Au grand dam de la pluÂpart des enseiÂgnants, leurs Ă©lĂšves, certes encore minoÂriÂtaiÂres, rĂ©agisÂsent comme les Gilets jaunes, câest-Ă -dire en dĂ©sobĂ©issant, en ne disant rien de leurs intenÂtions jusquâau derÂnier moment, en ne cherÂchant pas Ă sâorgaÂniÂser ou Ă se coorÂdonÂner, mĂȘme si lâidĂ©e dâun rasÂsemÂbleÂment cenÂtral, souÂvent en fin de matinĂ©e, comÂmence Ă se desÂsiÂner avec Ă©venÂtuelÂleÂment des assemblĂ©es gĂ©nĂ©rales de lutte que souÂhaiÂtent dâailleurs les synÂdiÂcats enseiÂgnants car, dans ce cas, ils les encaÂdrent du fait de leur prĂ©sence. Certains lycĂ©ens sâĂ©taient bien glissĂ©s dans les « cortĂšges de tĂȘte » depuis les maniÂfesÂtaÂtions contre la loi traÂvail, mais lĂ il sâagit dâautre chose. Plus perÂsonne ne veut de tĂȘte. JusquâĂ quel point cela peut-il consÂtiÂtuer une limite ? CâĂ©tait dĂ©jĂ une caractĂ©risÂtiÂque du mouÂveÂment des places et de Nuit debout, mais lĂ cela ne corÂresÂpond pas Ă une volontĂ© idĂ©oloÂgiÂque, initiĂ©e en sous-main par les tenants de lâaction horiÂzonÂtale, les Fakir et Lordon de serÂvice, repris par des Ă©tudiants et autres traÂvailleurs intelÂlecÂtuels. Il sâagit dâune exiÂgence gĂ©nĂ©rale⊠qui nâest pas sans risque car la nature a horÂreur du vide si on ne lui donne pas un contenu consĂ©quent.
Un corps collectif en formation
13 Que ce soit les Gilets jaunes ou les lycĂ©ens, il y a lâexpresÂsion nouÂvelle dâun corps colÂlecÂtif en consÂtrucÂtion dans la lutte ; un colÂlecÂtif formĂ© par les subÂjecÂtiÂvitĂ©s quâil dĂ©gage malgrĂ© ses fragÂmenÂtaÂtions objecÂtiÂves. Il nâest pas un nĂ©o-prolĂ©tariat et on ne peut non plus lâappeÂler « peuple » car ces deux rĂ©fĂ©rents hisÂtoÂriÂques ne lui corÂresÂponÂdent pas. Câest ce corps colÂlecÂtif qui peut se passer dâune converÂgence absÂtraite des luttes quand on voit par exemÂple de nomÂbreux cheÂmiÂnots venir en simÂples gilets orange, sans indiÂcaÂtion de synÂdiÂcat, mĂȘme si parÂfois on entreÂvoit quelÂques gilets CGT, sur ces points de rasÂsemÂbleÂment (ce ne sont pas des piquets de grĂšve, Ă dĂ©sarroi des « de gauche » !) qui serÂvent de camps de base aux Gilets jaunes. Et ils nây vienÂnent pas pour la dĂ©fense dâun statut qui leur a valu de rester isolĂ©s il y encore quelÂques mois, mais pour tout autre chose, la soliÂdaÂritĂ©, un senÂtiÂment partagĂ© dâexploiÂtaÂtion et de domiÂnaÂtion au-delĂ des parÂtiÂcuÂlaÂritĂ©s proÂfesÂsionÂnelÂles ou gĂ©nĂ©rationÂnelÂles8.
14 Dans ses diffĂ©rentes formes dâaction, ses iniÂtiaÂtiÂves, sa sponÂtanĂ©itĂ©, il crĂ©e une brĂšche au sein de la sociĂ©tĂ© capiÂtaÂlisĂ©e, une brĂšche quâil doit entreÂteÂnir et creuÂser sans que cela soit obĂ©rĂ© par la stratĂ©gie dâoppoÂsiÂtion fronÂtale que lui impose lâĂtat et les vioÂlenÂces qui lui sont inhĂ©rentes, vioÂlenÂces certes nĂ©cesÂsaiÂres pour monÂtrer le niveau de dĂ©terÂmiÂnaÂtion et dĂ©finir un rapÂport de forces, mais qui ne peuÂvent consÂtiÂtuer une fin en soi.
15 Dans lâaffronÂteÂment avec la police envers laquelle aussi bien Gilets jaunes que lycĂ©ens sont divisĂ©s quant Ă lâattiÂtude Ă avoir, câest en fait un corps Ă corps qui se joue entre maniÂfesÂtants et lâĂtat. Deux corps qui devienÂnent antaÂgoÂniÂques jusquâĂ se faire peur. Ainsi, avant les maniÂfesÂtaÂtions du 8 dĂ©cembre, les pouÂvoirs dâĂtat ont diffusĂ© parÂtout la menace du vaste dĂ©ploieÂment de forces policiĂšres prĂ©vues contre les maniÂfesÂtants et les mĂ©dias ne se sont pas fait faute dâannonÂcer des morts cerÂtaiÂnes avec des prĂ©visions complĂštement fanÂtaiÂsisÂtes sur ces proÂbaÂbiÂlitĂ©s et en agiÂtant la prĂ©sence de blindĂ©s de lâarmĂ©e qui se sont rĂ©vĂ©lĂ©s ĂȘtre des blindĂ©s dâopĂ©rette.
16 Cette orchesÂtraÂtion de la peur nâa pas empĂȘchĂ© une dĂ©terÂmiÂnaÂtion touÂjours au moins Ă©gale Ă celle de la semaine prĂ©cĂ©dente. Et le lanÂgage du pouÂvoir poliÂtiÂque et de lâĂtat, comme celui des mĂ©dias, Ă savoir le lanÂgage qui oppose genÂtils maniÂfesÂtants en gilets jaunes et « casÂseurs » cagoulĂ©s ou habillĂ©s de noir tombe parÂtiÂculiĂšrement Ă plat. Dâabord parce que nâimporte qui peut mettre un gilet jaune et que tout Gilet jaune sait Ă sa seconde maniÂfesÂtaÂtion ou dâaprĂšs les images de la tĂ©lĂ©vision quâil vaut mieux se protĂ©ger, se cagouÂler, se couÂvrir le visage avec un fouÂlard ou un masque, etc., bref resÂsemÂbler Ă un mĂ©chant. Ensuite, le recenÂseÂment des perÂsonÂnes arrĂȘtĂ©es et parÂfois dĂ©jĂ condamnĂ©es est sans appel : la pluÂpart des perÂsonÂnes interÂpellĂ©es nâavaient jamais Ă©tĂ© aupaÂraÂvant arrĂȘtĂ©es (câest encore le cas pour Paris ce 8 dĂ©cembre) et les jeunes interÂpellĂ©s devant les lycĂ©es sont tous lycĂ©ens mĂȘme sâils ne sont pas forcĂ©ment interÂpellĂ©s devant leur Ă©tablisÂseÂment dâinsÂcripÂtion.
Que faire ?
Quelques constatations
17 â Remarquons tout dâabord que cette demande de dĂ©mocraÂtie directe est sĂ»rement plus forÂmelle quâathĂ©nienne et que les Gilets jaunes nâarriÂvent mĂȘme pas Ă sây tenir puisquâils invaÂliÂdent en fait leurs proÂpres reprĂ©senÂtants dĂšs quâils les ont nommĂ©s ou plus prĂ©cisĂ©ment dĂšs quâils se sont auto-dĂ©signĂ©s « reprĂ©senÂtants ». Câest que le mouÂveÂment nâest pas sur le terÂrain de la reprĂ©senÂtaÂtion ou du moins que ce nâest pas son objecÂtif prioÂriÂtaire puisquâil ne veut pas nĂ©gocier. Donc ce qui sâimpose immĂ©diaÂteÂment câest plus des dĂ©cisions sur le quoi faire et pourÂquoi le faire sur les barÂraÂges ou les bloÂcaÂges en semaine et le week-end et cela ne passe pas par un vote, mais par une estiÂmaÂtion du rapÂport de force, de sa propre dĂ©terÂmiÂnaÂtion, etc.
18 â le second point sâenchaĂźne puisÂque beauÂcoup de miliÂtants issus de lâultra-gauche ou du gauÂchisme se posent la quesÂtion de savoir quelle parole comÂmuÂniste dĂ©velopÂper sur le terÂrain. Câest le mĂȘme forÂmaÂlisme que celui de la dĂ©mocraÂtie directe qui a Ă©tĂ© le problĂšme consÂtant (et sans soluÂtion sur ces bases) des diffĂ©rentes varianÂtes de conseillisme ; problĂšme bien concentrĂ© dans les Ă©chanÂges Chaulieu-Pannekoek des annĂ©es 50.
19 Il nây a rien de parÂtiÂcuÂlier Ă apporÂter ou Ă introÂduire de lâextĂ©rieur, les Gilets jaunes et autres proÂtaÂgoÂnisÂtes lycĂ©ens et demain dâautres catĂ©gories, sont nomÂbreux Ă parÂtiÂciÂper pour la premiĂšre fois Ă une expĂ©rience de lutte colÂlecÂtive. Dans la mesure oĂč cette dimenÂsion colÂlecÂtive se renÂforce par la durĂ©e et lâextenÂsion du mouÂveÂment (rien nâest jouĂ©, mais câest la condiÂtion) elle aura tenÂdance Ă balayer les scoÂries indiÂviÂduaÂlisÂtes, corÂpoÂraÂtisÂtes, idenÂtiÂtaiÂres, rĂ©criÂmiÂnaÂtoiÂres qui parÂtiÂciÂpent de refoulĂ©s resÂsenÂtis dans lâindiÂviÂduaÂliÂsaÂtion des condiÂtions de vie qui pousÂsent Ă cherÂcher des boucs Ă©misÂsaiÂres. Mais cela ne veut pas dire quâon doive garder sa langue dans sa poche.
20 Prenons, un exemÂple. Figurent souÂvent sur les barÂraÂges ou sur des banÂdeÂroÂles lâalluÂsion au « peuple français ». Il semble Ă©vident que dans ce cas, il faut essayer dâen comÂprenÂdre le sens. Lâappel au peuple français nâest pas forcĂ©ment un rĂ©fĂ©rent idenÂtiÂtaire. On peut trĂšs bien le comÂprenÂdre comme une remise en cause dâun proÂcesÂsus de reprĂ©senÂtaÂtion imposĂ© par les Ă©lites poliÂtiÂques et cauÂtionnĂ© par les mĂ©dias, qui leur fait dire que toute contesÂtaÂtion dâun pouÂvoir issu des urnes se proÂduiÂsant dans la rue serait anti-rĂ©publiÂcaine (Joffrin dans les Ă©ditoÂriaux du jourÂnal LibĂ©ration et Fottorino dans le jourÂnal le Monde). Câest une interprĂ©tation parÂtiÂculiĂšrement resÂtricÂtive de la RĂ©publiÂque et en tout cas pas celle que prĂŽnaient les rĂ©voluÂtionÂnaiÂres de lâan III dans la DĂ©claÂraÂtion des droits de lâhomme et du citoyen9.
21 Mais en appeÂler au peuple français câest aussi ne pas supÂporÂter le fait quâau 2e tour Macron fĂ»t en fait Ă©lu par une minoÂritĂ© des Ă©lecÂteurs (43,6 % du corps Ă©lecÂtoÂral ; absÂtenÂtions, nuls et blancs reprĂ©senÂtant 34 % ; Le Pen 22,4 %). La forÂmuÂlaÂtion « peuple français » peut se rĂ©fĂ©rer Ă cette rĂ©alitĂ© Ă©lecÂtoÂrale tronquĂ©e. Mais surÂtout et au-delĂ de cela, en quoi le « nous sommes le peuple français » supÂpoÂseÂrait-il impliÂciÂteÂment lâexcluÂsion des immigrĂ©s de diffĂ©rentes gĂ©nĂ©rations, alors que la France est une terre hisÂtoÂriÂque de migraÂtion poliÂtiÂque et Ă©conoÂmiÂque. Et pourÂquoi La Marseillaise, qui nous a fait si souÂvent grinÂcer des dents, tant elle a servi les diffĂ©rentes formes de domiÂnaÂtion de la bourÂgeoiÂsie, ne redeÂvienÂdrait-elle pas un chant rĂ©voluÂtionÂnaire, puisquâĂ lâoriÂgine elle a Ă©tĂ© chantĂ©e aussi bien par les petit-bourÂgeois jacoÂbins que par les « bras nus » de 1793, que des verÂsions ont Ă©tĂ© réécrites et dĂ©tournĂ©es par les anarÂchisÂtes hisÂtoÂriÂques, comme plus rĂ©cemÂment par Gainsbourg (en rĂ©ponse aux anciens paraÂchuÂtisÂtes ou lĂ©gionÂnaiÂres qui vouÂlaient se lâapproÂprier) ? Certes, le mouÂveÂment nâen est pas encore lĂ , mais « le sang impur » des nobles10 de lâĂ©poque nâest-il pas remÂplacĂ© par celui des riches, dans la sombre colĂšre qui se dĂ©veloppe aujourdâhui ?
22 â le troisiĂšme point porte sur la vioÂlence et ça concerne aussi les lycĂ©ens qui la subisÂsent surÂtout depuis plus dâune semaine. Ce nâest pas une quesÂtion qui doit ĂȘtre traitĂ©e absÂtraiÂteÂment. Dâabord il faut partir de la rĂ©alitĂ© qui est que la vioÂlence est celle du capiÂtal et quâelle sâexerce tous les jours (exploiÂtaÂtion, chĂŽmage, acciÂdents du traÂvail, misĂšre, etc.), que câest touÂjours le pouÂvoir qui impose son niveau de vioÂlence, le mouÂveÂment nâimpoÂsant que sa dĂ©terÂmiÂnaÂtion. Par exemÂple, le fait que le mouÂveÂment ne resÂpecte pas la dĂ©claÂraÂtion offiÂcielle de maniÂfesÂter et nâannonce pas ou ne resÂpecte pas de trajet prĂ©vu Ă lâavance nâest pas en soi une vioÂlence contraiÂreÂment Ă ce que dit Goupil. Face Ă cette dĂ©terÂmiÂnaÂtion, lâĂtat ne peut que cĂ©der ou rĂ©pondre par la vioÂlence. Ce quâil fait puisÂque la rĂ©presÂsion est fĂ©roce avec lâusage de cerÂtaiÂnes armes qui ne sont utilisĂ©es que dans ce pays, en Europe du moins. Quâil y ait ensuite des « dĂ©rapaÂges » ne doit pas dicter la conduite du mouÂveÂment sous prĂ©texte que cela le dĂ©crĂ©dibiÂliÂseÂrait, mais il ne doit pas non plus se fixer sur ces granÂdes maniÂfesÂtaÂtions de granÂdes villes, lâimpasse de la « montĂ©e » systĂ©matiÂque Ă Paris se faiÂsant jour au fur et Ă mesure des Ă©checs Ă prenÂdre une nouÂvelle Bastille ou un palais dâHiver. Maintenir et mulÂtiÂplier la presÂsion dans tout le pays pour que la police, requise parÂtout, ne soit en fait presÂque nulle part est une stratĂ©gie dĂ©jĂ plus effiÂcace. On a pu le consÂtaÂter lors de la journĂ©e du 8 dĂ©cembre, mais cela ne rĂšgle pas tout. Tout ne se joue pas dans le bloÂcage des flux et des nĆuds de connexion. Dans le procĂšs de capiÂtaÂliÂsaÂtion, proÂducÂtion et cirÂcuÂlaÂtion ont tenÂdance Ă ĂȘtre « totaÂlisĂ©es », alors il faut aussi que cela soit effecÂtif dans les luttes. Les cheÂmiÂnots battus il y a quelÂques mois dans leur grĂšve, mais prĂ©sents sur les ronds-points ont peut-ĂȘtre quelÂques idĂ©es Ă nous souÂmetÂtreâŠ
Temps criÂÂtiÂÂques, le 10 dĂ©cembre 2018
Notes
1 â http://tempsÂcriÂtiÂques.free.fr/spip….
2 â Câest dâailleurs la seule rĂ©fĂ©rence expliÂcite Ă une rĂ©voluÂtion avec celle sur la Commune ou des docÂtriÂnes comÂmuÂnaÂlisÂtes (cf. LâAppel de Commercy https://manif-est.info/L-appel-des-gilets-jaunes-de-Commercy-853.html) qui appaÂraisÂsent parÂfois sur quelÂques Ă©criÂteaux dans les maniÂfesÂtaÂtions. Aucun draÂpeau rouge. TrĂšs peu dâInternationale, mĂȘme chez ceux qui lâentonÂnent systĂ©matiÂqueÂment dâhabiÂtude.
3 â Cohn-Bendit encore, en parÂlant de Macron : « Il nâa pas le choix, il faut quâil reconnaisse que le problĂšme vient aussi de lui [âŠ] Il a trahi sa proÂmesse, celle dâune dĂ©mocraÂtie bienÂveillante et parÂtiÂciÂpaÂtive » (LibĂ©ration du 5 dĂ©cembre).
4 â cf. http://tempsÂcriÂtiÂques.free.fr/spip.php?artiÂcle206
5 â Si on veut schĂ©matiÂser, Trente gloÂrieuÂses : augÂmenÂtaÂtion gĂ©nĂ©rale des salaiÂres et baisse des prix ; annĂ©es 1980-1990 : staÂgnaÂtion des salaiÂres moyens et baisse des prix ; depuis les annĂ©es 2000, les indiÂces de prix ont Ă©tĂ© complĂštement faussĂ©s, dâabord par le pasÂsage Ă lâeuro qui a créé de gros Ă©carts entre pays europĂ©ens et par lâaugÂmenÂtaÂtion des dĂ©penses contrainÂtes qui ne sont que trĂšs peu compÂtaÂbiÂlisĂ©es dans lâindice des prix. DâoĂč des dĂ©calaÂges imporÂtants entre staÂtisÂtiÂques, situaÂtions concrĂštes et resÂsenÂtis. Un aspect nulÂleÂment pris en compte par lâĂtat et les « parÂteÂnaiÂres sociaux ».
6 â Mario Tronti, Nous opĂ©raĂŻstes, LâĂ©clat, 2013.
7 â Lâimage des 200 Ă©lĂšves dâun lycĂ©e de Mantes-la-Jolie mis Ă genoux (sans jeu de mots) et les mains entravĂ©es dans le dos ou sur la tĂȘte, dans leur Ă©tablisÂseÂment, reprĂ©senÂtent un « mesÂsage fort » comme le disent les gens au pouÂvoir quand ils parÂlent des signaux quâils envoient Ă la popuÂlaÂtion. Gageons que pour les jeunes et moins jeunes celui-ci, sera entendu et comÂpris. Il y a des malaÂdresÂses sur le terÂrain qui traÂhisÂsent des praÂtiÂques plus gĂ©nĂ©rales de domiÂnaÂtion.
8 â Avec lâentrĂ©e en lutte des lycĂ©ens et la forte prĂ©sence des retraitĂ©s sur les points de bloÂcage, le mouÂveÂment concerne toutes les clasÂses dâĂąge.
9 â « Quand le gouÂverÂneÂment viole les droits du peuple, lâinsurÂrecÂtion est, pour le peuple et pour chaque porÂtion du peuple, le plus sacrĂ© des droits et le plus indisÂpenÂsaÂble des devoirs » (artiÂcle 35). Ce droit nâexisÂtait pas dans la premiĂšre dĂ©claÂraÂtion de 1789 et il sera supÂprimĂ© en 1795 marÂquant le triomÂphe de la bourÂgeoiÂsie.
10 â Contrairement Ă toutes les interprĂ©tations anti-hisÂtoÂriÂques postÂmoÂderÂnes et dĂ©coloÂniaÂles, ce « sang impur » nâa jamais Ă©tĂ© celui des « non-blancs ».
L’envoi est trop lourd – du moins pour certaines adresses – Je me permets de vous conseiller “lundi matin” : il y a de nombreux articles trĂšs intĂ©ressants et l’accĂšs est libre ; voici quelques exemples
https://lundi.am/Que-veulent-les-gilets-jaunes
Que veulent les gilets jaunes ? – Jacques Fradin
Une seule chose, une simple chose : la démocratie
paru dans lundimatin#169, le 14 décembre 2018
https://lundi.am/Interpele-par-5-voitures-de-la-DGSI-place-36h-en-garde-a-vue
Interpelé par 5 voitures de la DGSI, placé 36h en garde à vue
Il mangeait des croissants avec Julien Coupat, deux gilets jaunes dans le coffre
paru dans lundimatin#169, le 14 décembre 2018
https://lundi.am/Pour-une-nouvelle-nuit-du-4-aout-ou-plus
Pour une nouvelle nuit du 4 août (ou plus)
– JĂ©rome Baschet
La Grande Peur des gouvernants
« Tout atteste que le point de bascule est proche »
paru dans lundimatin#169, le 14 décembre 2018
https://lundi.am/Ne-demeurons-pas-a-genoux-cependant-que-le-roi-est-nu
Ne demeurons pas Ă genoux cependant que le roi est nu
Retour sur les images de Mantes-la-Jolie Ă lâaune des concepts dâexception et de vie nue.
paru dans lundimatin#169, le 13 décembre 2018
https://lundi.am/Toulouse
Toulouse implose
1-8 décembre, retour sur une folle semaine
paru dans lundimatin#169, le 13 décembre 2018
https://lundi.am/L-ecologie-du-mensonge-a-terre
LâĂ©cologie du mensonge Ă terre – Jean-Baptiste Vidalou
« Elle pourrait bien ne plus sâen relever. Et avec elle un pouvoir qui nâa plus que ses infrastructures mĂ©diatiques comme lĂ©gitimitĂ© face Ă lâurgence dâun monde qui va au gouffre. »
paru dans lundimatin#169, le 13 décembre 2018
https://lundi.am/Prochaine-station-destitution
Prochaine station : destitution
« Contrairement Ă tout ce que lâon peut entendre, le mystĂšre, ce nâest pas que nous nous rĂ©voltions, mais que nous ne lâayons pas fait avant. »
paru dans lundimatin#168, le 7 décembre 2018
https://lundi.am/Contribution-a-la-rupture-en-cours
Contribution Ă la rupture en cours
« Viser juste, donc, mais aussi durer, avant toute chose. »
paru dans lundimatin#168, le 7 décembre 2018

