Par Ivan Logvenoff
Le 16 Janvier 2026
Avec sa signature à marche forcée, l’accord avec les pays d’Amérique du Sud suscite toujours plus d’oppositions. Un refus peu surprenant tant la logique libre-échangiste de l’Europe semble arriver en bout de course.
Malgré l’opposition de la France, l’Union européenne (UE) est en passe de signer un accord de libre-échange avec le Mercosur, après vingt-sept ans d’âpres négociations. Que contient cet accord ? Qui sont les gagnants et les perdants ? Quels effets sur l’environnement ? Elements de réponse en cinq points.
1/ Que contient vraiment l’accord avec les pays du Mercosur ?
L’Union européenne négocie avec le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay depuis plus de vingt-cinq ans. Dans la lettre de mission originelle, publiée par la Commission européenne en 1999, l’objectif affiché était « une libéralisation progressive et réciproque de l’ensemble des échanges de biens et de services ». L’accord est inédit par sa forme (une union de deux unions douanières), et son importance (700 millions de personnes).
Pour éviter les débats houleux de l’accord de libre-échange entre l’UE et le Canada (Ceta) qui ont abouti à un destin juridique incertain pour l’accord, le texte a été scindé en deux par la Commission européenne. Un premier traité dit « intérimaire » a été établi. Il comprend uniquement les dispositions commerciales qui relèvent de la compétence européenne. Celui-ci prévoit principalement de supprimer les droits de douane sur près de 90 % des lignes tarifaires précédemment appliquées de part et d’autre. Il assure également une protection renforcée à plus de 350 produits européens sous indication géographique protégée (IGP).
Ce premier texte sera remplacé, après une éventuelle ratification par les Etats membres européens, par un second document plus complet, dit « accord de partenariat ». Ce second document détaille d’autres dispositions, relevant des compétences partagées entre la Commission et les Etats membres, dont la coopération contre le terrorisme ou celle pour la recherche scientifique.
2/ Où en est la signature de l’accord ?
Le parcours du traité a été particulièrement chaotique. Après le lancement en grande pompe des discussions en 1999, les négociations se sont brutalement arrêtées en 2004. A l’époque, les tensions venaient déjà des quotas concédés par l’UE sur les produits agricoles. Neuf séries de ce type de négociations ont ensuite eu lieu, avant d’aboutir à une version finalisée en 2019.
En 2018, l’arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro ravive les tensions. La France et l’Allemagne jugent l’accord insuffisamment protecteur sur le plan environnemental et exigent sa compatibilité avec les accords de Paris. Un protocole additionnel est ajouté pour renforcer la lutte contre la déforestation, mais il est contesté par les pays sud-américains.
Les négociations reprennent en 2024. La France réaffirme son opposition et obtient un règlement additionnel à l’accord, uniquement examiné par les institutions européennes, pour détailler les mécanismes de la clause de sauvegarde. Encore en discussion, le texte permettra de suspendre les avantages douaniers en cas de perturbations trop importantes du marché communautaire, par exemple si les volumes de produits exportés vers l’Europe augmentent de plus de 8 % sur un an.
Cet ajout a achevé de fragiliser la coalition européenne d’opposition au traité. L’Italie, dont la position est restée longtemps assez floue, a profité de ce garde-fou supplémentaire pour accorder son vote en faveur au traité. Résultat, faute d’un nombre de pays suffisants pour s’y opposer (on parle de « minorité de blocage »), le traité intérimaire a été adopté le 9 janvier par les Etats membres.
Le Parlement européen devra à son tour se prononcer, en avril ou mai 2026, mais l’accord pourrait déjà s’appliquer de manière provisoire, au moins dans sa dimension purement commerciale. L’accélération de la mise en œuvre s’explique aussi par un contexte international plus tendu, entre l’opération américaine au Venezuela et la pression chinoise, qui renforce les besoins d’alliances des Européens.
3/ Qui sont les gagnants et les perdants de l’accord ?
Pour l’économiste Charlotte Emlinger, du Cépii (Centre d’études prospectives et d’informations internationales), « la forme de l’accord comme nos intérêts offensifs et défensifs vis-à-vis du Mercosur sont assez classiques ». La Commission européenne met régulièrement en avant les atouts de la suppression des droits de douane sur plusieurs produits européens que sont les voitures, les machines, les produits chimiques ou encore les produits pharmaceutiques, qui se voyaient auparavant imposer des taxes supplémentaires allant de 15 à 30 % par l’Amérique du Sud.
Côté agroalimentaire, un quota d’exportations sans droits de douane de 45 000 tonnes de produits laitiers européens a également été concédé par le Mercosur, en plus de la suppression totale des droits sur le vin, le malt, et l’huile d’olive.
Grâce à la hausse attendue de ces échanges et de la possibilité de participer à des appels d’offres publics, les services de la Commission estiment, dans une évaluation publiée en 2025, que les exportations devraient augmenter au total de 39 % avec la zone du Mercosur, pour une hausse du PIB d’environ 0,06 % chaque année pour toute l’UE.
« De manière générale, l’effet des accords est toujours faible pour l’Europe, car elle possède déjà un PIB très important. Certains pays de l’Est, auparavant moins ouverts, peuvent cependant en tirer un plus grand avantage que leurs voisins », note Charlotte Emlinger.
Les intérêts défensifs de l’Union européenne – c’est-à-dire les secteurs qui risquent de pâtir de la concurrence de l’Amérique du Sud – se trouvent principalement du côté de l’agriculture. Les pays du Mercosur pourront en effet exporter chaque année un contingent de 99 000 tonnes de bœuf, pour lesquels les droits de douane seront portés à 7,5 %. Des quotas, sans droits de douane cette fois, sont également prévus pour la volaille (180 000 tonnes), le sucre (180 000), ou encore l’éthanol (450 000).
4/ Pourquoi le monde agricole est-il aussi opposé à ce traité ?
Les syndicats agricoles français, comme les fédérations européennes, s’opposent frontalement à l’accord avec le Mercosur, à l’exception des producteurs de lait. Les peurs viennent avant tout de la puissance agricole des pays sud-américains. Le Brésil est le premier exportateur mondial de sucre, et dépasse à lui seul la production de bœuf et de volaille de l’Union européenne, sans même prendre en compte l’Argentine et l’Uruguay.
Certains opposants estiment aussi que cet accord symbolise une vision européenne dépassée. Alors que la Commission a déjà signé plus de 80 accords qui la lient avec la plupart des pays du monde, le traité avec le Mercosur arrive à la fin d’un cortège qui a ouvert au total des quotas cumulés sans droits de douane de près de 300 000 tonnes de bœuf, 300 000 tonnes de poulet, ou encore 4 millions de tonnes de sucre.
Si ces quantités restent plus faibles que les productions françaises par exemple, elles n’en ont pas moins des capacités significatives de perturbation des marchés, en raison des disparités en matière de coût de la main-d’œuvre et de réglementation environnementale.
En raison des contrôles et conditions imposées par l’Europe, une grande partie de ces quotas ne sont cependant pas utilisés par les pays exportateurs. En 2024, 30 % à peine du quota autorisé pour la viande de bœuf a ainsi été utilisé par les pays tiers. « La véritable concurrence agricole vient des autres pays d’Europe », rappelle Charlotte Emlinger.
5/ Quels sont les effets attendus de cet accord sur l’environnement ?
Dans les cortèges d’agriculteurs, l’inégalité des réglementations sanitaires et environnementales est le principal motif de colère. Dans une évaluation publiée en 2021 à la demande du Premier ministre français d’alors, Edouard Philippe, un comité indépendant de chercheurs français avait confirmé ces craintes.
Les chercheurs estiment que le texte, dans sa version de 2019, offrait des « garanties relativement fragiles », faute de mesures contraignantes dans les instances de dialogue sur les sujets de durabilité, de sanctions claires en matière de déforestation, et de mesures détaillées concernant le principe de précaution.
« Nous avions fait des recommandations, comme celle de conditionner la baisse des droits de douane à l’accord sur la déforestation, mais nous n’avons pas été suivis », se souvient Stefan Ambec, ex-président de cette commission, et directeur de recherche Inrae (Institut nationale de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement) à la Toulouse School of Economics.
Autre sujet épineux : les pesticides. Plusieurs dizaines de substances particulièrement toxiques qui ont été interdites dans l’UE, comme le paraquat ou le glufosinate, continuent d’être autorisées dans certains pays du Mercosur.
Suite à une interdiction européenne, les limites maximales de résidus, c’est-à-dire les traces de pesticides détectées sur des produits importés, tombent en théorie à 0. Mais cet encadrement n’empêche pas les producteurs brésiliens ou argentins de continuer à utiliser les molécules, à condition de ne pas laisser de traces. « Un accord commercial ne régit pas les modes de production, mais seulement les qualités des produits finis », résume Mathieu Parenti, chercheur à l’Inrae.
Pour Stefan Ambec, l’accord représente donc bien « une occasion manquée » d’aller plus loin en matière d’exportation des normes européennes :
« Le traité avec le Mercosur a été vendu comme un accord de nouvelle génération, mais les aspects environnementaux sont très peu contraignants et se limitent à des déclarations de bonnes intentions. Cette constatation est peu surprenante si on se rappelle que le mandat de négociation est détenu par la Direction du commerce au niveau de la Commission. Alors que l’objectif depuis 1999 était de libéraliser le commerce, il est difficile de modifier fondamentalement cette orientation. »
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