Moyen-Orient. Prudences et réserves de la Russie

Chris Den Hond* |

Si certaines organisations dans le monde tablent sur un rôle accru de la Russie pour s’opposer à la politique états-unienne, la réalité montre que Moscou a d’autres priorités. Et notamment l’Ukraine où le conflit s’enlise. Sur ce dossier, il s’agit avant tout de maintenir le dialogue avec Washington.

Comme dans la chanson de Gilbert Bécaud, « la place rouge était vide » en ce 1er mai 2026. Pas par manque de manifestants, mais par mesure de sécurité. Des menaces pèsent sur Moscou pendant que les préparations sont en cours pour célébrer la victoire soviétique de 1945. La signature de la capitulation de l’Allemagne nazie à Berlin est célébrée le 8 mai en Europe occidentale et le 9 en Russie1. L’ « opération spéciale » en Ukraine ne cesse de s’enliser. Le 24 avril, de nouvelles frappes de drones ukrainiens ont ciblé le terminal maritime de Tuapse, sur la mer Noire. C’est la quatrième attaque depuis la mi-avril visant l’industrie pétrolière russe.

Trois jour plus tard, le 27 avril, débutait à Moscou le Sovintern, une conférence internationale de trois jours sur le socialisme du XXIe siècle réunissant une centaine d’organisations de gauche issues de soixante-dix pays et organisée par Sergei Mironov, dirigeant du parti d’opposition autorisé « Russie juste » et ancien président du Conseil de la fédération2 (2001 à 2011).

Trois jour plus tard, le 27 avril, débutait à Moscou le Sovintern, une conférence internationale de trois jours sur le socialisme du XXIe siècle réunissant une centaine d’organisations de gauche issues de soixante-dix pays et organisée par Sergei Mironov, dirigeant du parti d’opposition autorisé « Russie juste » et ancien président du Conseil de la fédération2 (2001 à 2011).

Dans l’espoir d’un soutien

Le Sovintern s’est tenu dans la maison des syndicats, un immeuble imposant qui date de l’ère soviétique, non loin du Kremlin. De nombreux délégués d’Amérique latine — Cubains, Vénézuéliens, Chiliens, Guatémaltèques, etc. — ont fait le voyage. D’autres sont venus de Turquie. Ils espèrent tous plus de soutien de la Russie à l’heure de l’escalade états-unienne dans le Golfe arabo-persique ou en Amérique du Sud.

Des Marocains et des Tunisiens, présents à la conférence, plaident pour resserrer les liens avec Moscou. Pour Said Bakkali, l’un des dirigeants du Parti du progrès et du socialisme (PPS) marocain, « une alliance avec la Russie est importante pour contrer cette agression guerrière des États-Unis et de ses alliés. Trump ne voit dans le monde qu’un grand marché pouvant servir son propre enrichissement. »

Mais les discours officiels sont nettement plus prudents que ceux que souhaiteraient nombre de conférenciers. Alexandre Babakov, vice-président de la Douma, le parlement russe, explique à Orient XXI que, pour contrer les actions de Nétanyahou et de Trump en Iran, la Russie agit avec les Nations unies en employant des moyens diplomatiques : « Cette guerre montre que l’approche militaire est sans issue. Nous voulons développer les BRICS+3 pour faire contrepoids à l’unilatéralisme et à l’hégémonie des États-Unis. » Mais rien de concret…

Read also:
Russian Diplomacy Is Winning the New Cold War

Cette prudence est confirmée à Paris par Igor Delanoë, directeur-adjoint de l’Observatoire franco-russe :

La Russie essaie d’aider les Cubains en envoyant du pétrole, depuis qu’ils ne reçoivent plus d’aide du Venezuela suite à l’enlèvement du président Nicolás Maduro et de sa femme. Mais elle ne peut se permettre d’aller trop loin dans l’aide à Cuba faute de moyens et dès lors qu’elle est en négociation avec les États-Unis sur l’Ukraine.

Or, la même réserve s’observe sur le Moyen-Orient.

Pour « une solution diplomatique »

Pour aller à notre rendez-vous avec Vasily Kuznetsov, directeur adjoint de l’Institut d’études orientales de l’Académie des sciences de Russie, il faut prendre le métro dont plusieurs stations sont de véritables musées souterrains : la station Maïakovskaïa rend hommage à l’art déco et à l’acier, la station Komsomolskaïa a adopté le style baroque, la station Novoslobodskaïa expose de splendides vitraux et Ploshchad Revolyutsii impressionne par ses monumentales sculptures en bronze.

Comme ailleurs, les passagers sont « scotchés » sur leur téléphone portable. Internet fonctionne, mais les gens craignent que le Kremlin limite son utilisation en utilisant la guerre comme prétexte pour accroître son contrôle sur les réseaux sociaux et désactiver les VPN qui permettent de consulter des sites bloqués. Le réseau Telegram, d’origine russe, très populaire, n’est pas toujours accessible.

La Russie ne va pas s’aventurer dans une aide militaire à Téhéran.

Dans son bureau, Vasily Kuznetsov insiste sur la prudence de Moscou dans ses relations internationales :

La position russe est sans ambiguïté. Le ministre des affaires étrangères, Sergueï Lavrov l’a clairement exprimée : la Russie considère les bombardements contre l’Iran et le Liban comme une agression. L’Iran est victime. La Russie a de très bonnes relations avec Téhéran, mais aussi avec les pays arabes, et elle entretient aussi des relations pragmatiques avec Israël. La Russie ne participe pas à cette guerre et œuvre pour une solution diplomatique.

En principe, la sécurité des États du Golfe est garantie par les États-Unis. Or, ce « contrat » a été mis à mal depuis le début de la guerre contre l’Iran. Selon une enquête de la cellule d’investigation de CNN, l’administration Trump a minimisé l’ampleur des dégâts causés par l’armée iranienne sur les bases américaines au Proche-Orient depuis le début du conflit4. Pourtant, certaines d’entre elles seraient aujourd’hui inutilisables. L’enquête révèle que seize bases états-uniennes — sur les dix-sept que compte la région — ont été endommagées dans huit pays du Proche-Orient depuis le début de la guerre. Ces derniers sont-ils pour autant prêts à se rapprocher de Moscou ?

Vasily Kuznetsov reste prudent :

Par tradition, la Russie entend être amie avec tout le monde. Poutine entretient d’excellentes relations avec Mohammed Ben Zayed, émir d’Abou Dabi et président des Émirats arabes unis qui sont, comme l’Arabie saoudite, aussi importants pour la Russie que l’Iran. Elle ne va donc pas s’aventurer dans une aide militaire à Téhéran. Les échanges économiques se situent principalement sur les marchés pétroliers dans le cadre de l’OPEP+5.

Le retrait des Émirats de l’alliance pétrolière, annoncée le 28 avril 2026, va rendre encore plus difficile cette politique d’équilibre.

Read also:
Gorbachev, Leader Who Pulled Soviets From Afghanistan, Says U.S. Campaign Was Doomed From Start

Igor Delanoë explique :

Il y a plus de business entre la Russie et les Émirats arabes unis qu’entre la Russie et l’Iran. Les Émirats jouent sur tous les tableaux, traitant avec les Russes, les États-Uniens, les Chinois. Avec les Russes, ils développent des partenariats concernant les technologies nouvelles. En fins manœuvriers, ils maintiennent des contacts suivis avec Moscou, ce que d’autres pays s’interdisent.

Officiellement la Russie condamne les pilonnages meurtriers sur l’Iran. Mais, précise Delanoë, si le ministère russe des affaires étrangères et les diplomates condamnent sans ambiguïté les bombardements israélo-états-uniens, le Kremlin, lui, est plus ambivalent : « Poutine a pu tenir des propos assez fermes, mais il ne va pas aussi loin dans sa réprobation que les diplomates. Il y a une répartition des rôles entre “bon flic, mauvais flic”. »

Priorité à l’Ukraine

Selon une enquête de Reuters, les Russes fourniraient des renseignements satellitaires aux Iraniens pour le ciblage des sites états-uniens au Proche-Orient6. Mais cette information n’a pas été confirmée et les Iraniens se sont bien gardés de la commenter.

Pourquoi une telle prudence ? Depuis le début de l’année 2026, des négociations trilatérales ont lieu entre Washington, Moscou et Kiev sur l’Ukraine. Le président états-unien Donald Trump aurait obtenu de Vladimir Poutine que ce dernier pondère ses réactions face aux agressions perpétrées par Washington contre des alliés de Moscou comme le Venezuela, l’Iran ou encore Cuba. Pour Igor Delanoë : « La Russie ne veut pas compromettre ce format de négociations sur l’Ukraine. Poutine ne veut pas risquer de se mettre Trump à dos, un type colérique et imprévisible. »

Nombre de pays du Proche-Orient ont deux fers au feu. Ils sont alliés avec les États-Unis et, en même temps, entretiennent des relations avec la Russie et la Chine. C’est le cas d’Israël et de la Turquie. Vasily Kuznetsov confirme :

Il ne faut pas oublier que la Russie et Israël ont des relations anciennes et profondes. La Russie ne se prive pas de critiquer Israël politiquement et les problèmes sont nombreux. Personne ne peut soutenir la politique israélienne vis-à-vis des Palestiniens ou au Liban. Mais plus de 15 % de la population israélienne est russophone. Et pour la Russie, l’existence d’Israël est un fait accompli.

Du rôle de la Turquie

Le poids de l’Ukraine pèse aussi sur Moscou concernant le dossier syrien. Igor Delanoë rappelle :

En 2024 en Syrie, la Russie n’a pas pu aider militairement Al-Assad. Il lui était impossible de réitérer le succès de son intervention de 2015 à cause des contraintes de la guerre en Ukraine, mais aussi à cause de l’état de l’armée syrienne démoralisée. Le rapport des forces s’était considérablement dégradé. Les Russes en avaient conscience, ils étaient sur place. Pour eux, il n’était pas question de se battre à la place de l’armée syrienne.

Dans ce contexte, Moscou peut notamment compter sur Ankara. La Turquie, membre de l’OTAN, garde une autonomie stratégique par rapport aux États-Unis, comme le souligne Vasily Kuznetsov :

Read also:
Middle East divides the Empire (a text of unusual clarity)

La position turque sur les crises internationales n’est pas celle des pays de l’OTAN. Elle s’inscrit plus dans une stratégie de médiation. En Syrie, après la chute de Bachar Al-Assad, nous avons tout de suite entamé des pourparlers avec Ahmed Al-Charaa.

Ce dernier a mené son opération de conquête de Damas avec l’aide de la Turquie, mais les Russes étaient très impliqués en amont. Igor Delanoë poursuit : « Il y a eu des contacts entre la Russie, la Turquie et Ahmed Al-Charaa, avant que ce dernier ne s’empare de Damas. Contrairement aux Européens, les Turcs parlent, aux Russes. »

Les difficultés de Donald Trump dans le Golfe peuvent-elles bénéficier à la Russie ? Igor Delanoë pense que la situation actuelle dans le Golfe est bénéfique à la Russie, avec un Trump qui ne sait pas bien comment sortir du bourbier iranien :

La Russie est une puissance exportatrice pétro-gazière. L’augmentation du prix du pétrole lui donne financièrement un peu d’oxygène. De plus, le conflit divise Etats-Uniens et Européens, créant de graves tensions d’approvisionnement énergétiques en Europe. Plus le conflit dure, plus il est profitable à la Russie — évidemment, tant que le régime iranien ne s’effondre pas.

Retour à Paris via une escale en transit à Istanbul, les sanctions occidentales ayant suspendu les vols directs vers la Russie. Mais au moment d’arriver à l’aéroport de Moscou, surprise ! Une annonce nous prévient : « Chers passagers, à cause de la fermeture de l’espace aérien, tous les départs depuis Moscou sont reportés. » Fait rarissime, Des drones ukrainiens ont frappé la capitale, un immeuble résidentiel situé à six kilomètres du Kremlin a été endommagé. L’ombre de la guerre n’est jamais loin.

*Chris Den Hond, Vidéo-journaliste et auteur de plusieurs reportages, notamment sur les Kurdes, les réfugiés palestiniens et Gaza.

Nous rappelons à nos lecteurs que la publication d’articles sur notre site ne signifie pas que nous adhérons à ce qui y est écrit. Notre politique est de publier tout ce que nous considérons comme intéressant, afin d’aider nos lecteurs à se forger leur propre opinion. Parfois aussi, nous publions des articles avec lesquels nous sommes en total désaccord, car nous croyons qu’il est important que nos lecteurs soient informés d’un éventail d’opinions aussi large que possible.

Recent Posts