MaĂŻdan, bis repetita au Sri Lanka ?

par Jean-Pierre Page

Pour avoir vĂ©cu une quinzaine d’annĂ©es au Sri Lanka, je pense connaĂ®tre un peu ce pays dont Octave Mirbeau disait “qu’il Ă©tait le paradis sur terre”.  Une chose est certaine, la violence Ă  Colombo est loin de correspondre Ă  la philosophie du Bouddha, mĂŞme si l’ile aux Ă©pices et aux saphirs demeure belle, riche de par ses nombreux atouts, ses ressources naturelles et son peuple dĂ©positaire d’une culture millĂ©naire.

L’enjeu stratégique Sri Lankais.

Sans doute ce constat n’est pas sans expliquer pourquoi “la perle de l’OcĂ©an Indien” est un endroit qui de par sa position gĂ©ographique et ses richesses a suscitĂ© et suscite toujours fascination et convoitises, depuis des temps immĂ©moriaux. En fait, depuis les Grecs anciens ! Ceylan de par son nom d’origine a connu 450 annĂ©es de colonisation hollandaise, portugaise, britannique. NapolĂ©on qui avait un sens aigue des enjeux gĂ©opolitiques affirmait: ” celui qui contrĂ´lera cette ile contrĂ´lera l’OcĂ©an Indien”. Il installa au moment du 1er Empire un avant poste d’observation sur la cĂ´te est, avant d’en ĂŞtre chassĂ© par l’Angleterre, son ennemi irrĂ©ductible.

Le Sri Lanka est en effet un carrefour et une plaque tournante des corridors maritimes de l’Asie et donc de la Chine avec ses routes de la soie vers l’Afrique, le Proche et le Moyen Orient, l’Europe et au delĂ . 50% du trafic pĂ©trolier et 75% du trafic international des containeurs passent près de ses cĂ´tes. Outre ses infrastructures portuaires parmi les plus modernes et les plus importantes au monde comme celle d’Hambantota construites par la Chine, le Sri Lanka dispose du plus grand port en eau profonde de l’Asie du Sud Est : Trincomalee. Depuis longtemps, les Etats-Unis rĂŞvent d’en faire une base pour leur 7e flotte et le vaisseau amiral de l’US Navy. L’Inde n’est pas en reste, soucieuse de pouvoir contrĂ´ler ce qu’elle considère comme son prĂ©-carrĂ©. C’est dire combien aux yeux de tels parrains, l’ile aux 22 millions d’habitants ne manque pas d’atouts. Elle se situe Ă©galement, selon l’indice 2019 de la Banque Mondiale parmi les pays les plus avancĂ©s en Asie avec un taux de scolarisation de 91%, une moyenne d’alphabĂ©tisation de : 92,3%, une espĂ©rance de vie de 77 ans et un haut niveau de compĂ©tence professionnelle et artisanale, sa mĂ©decine ayurvĂ©dique vieille de 5000 ans et dont 80% de la population bĂ©nĂ©ficie est rĂ©putĂ©e mondialement. Pour l’impĂ©rialisme cette rĂ©alitĂ© inhabituelle pour un pays du Sud n’est pas un de ses moindres attraits, d’autant que le tableau doit ĂŞtre complĂ©tĂ© par d’importantes ressources naturelles: terres rares, production hydraulique abondante, pĂŞche, pĂ©trole, gaz, zones franches Ă  la libertĂ© fiscale très laxiste ainsi que toutes les richesses issue d’une nature luxuriante et gĂ©nĂ©reuse. Seulement, pour Washington tout cela n’est pas sans problèmes.

Car ce pays qui se nomme toujours République Socialiste et Démocratique du Sri Lanka dispose encore d’un secteur public très développé et ce malgré les privatisations.  Il fût l’un des cinq fondateurs du Mouvement des Non Alignés. L’indépendance, le respect de sa souveraineté, de son unité comme de sa diversité a rendu possible la cohésion d’un peuple qui a su forger par de grands sacrifices un sentiment national fort. Celui-ci demeure un repère et un principe intangible.  A Colombo, on honore chaque année l’arbre de l’amitié que planta Ernesto Che Guevara,  car dès juillet 1959, le Che visita le Sri Lanka qui avait rompu avec le dictateur Batista et qui fût un des tous premier pays en Asie à reconnaître la Révolution Cubaine. Il signa le premier accord commercial entre les deux pays, sucre contre caoutchouc. A Colombo comme à La Havane l’amitié des deux iles comme on les appelle est toujours aussi vivace. Par ailleurs, le Sri Lanka s’est toujours situé aux côtés de la cause palestinienne comme d’autres peuples en lutte pour leur émancipation. Chou Enlai, Mao Zedong, Yasser Arafat, Hugo Chavez comme Fidel et Raoul Castro ont toujours entretenu une relation forte avec les dirigeants progressistes Sri-Lankais. Tout cela compte et constitue un patrimoine qui n’est pas sans influencé chaque Sri Lankais, même si les souvenirs de cette époque tendent à s’effacer.

Longtemps point d’appui pour les luttes anti impérialistes, le Sri Lanka plus récemment et comme beaucoup d’autres pays du sud s’est ainsi abstenu dans le vote de l’Assemblée Générale des Nations Unies au sujet de la crise ukrainienne en refusant de condamner l’action de la Russie et en refusant l’application des sanctions politiques, économiques et financières par ailleurs illégales voulues par les occidentaux et qui sont la cause principale de la hausse des produits alimentaires sur le marché mondial. Au Sri Lanka on se souvient positivement et encore aujourd’hui des relations de solidarité  importantes qui existaient avec l’URSS.

Avec sa singularité politique malgré bien des contradictions souvent dérangeantes, son histoire et surtout sa géographie le Sri Lanka est un enjeu stratégique majeur. L’impérialisme US et les anciennes puissances coloniales ne peuvent être indifférentes et ignorer la place originale de ce pays dans la région. Cela n’est pas sans expliquer l’acharnement mis ces vingt dernières années pour déstabiliser le Sri Lanka, le diviser, contribuer directement à des changements de régime et remettre en selle les forces de l’oligarchie locale dépendante de Londres, Bruxelles et Washington.

Pour ces raisons et modestement je dois avouer que je ne suis pas surpris par les évènements actuels. J’ai quitté Colombo récemment et je constate vu d’Europe toujours la même hargne qu’hier à l’égard d’une nation à qui on ne pardonne pas d’être invariablement soutenu par la Chine, la Russie, Cuba, l’Iran, le Venezuela et beaucoup d’autres.  Mais surtout, d’avoir à ce jour été le seul pays par ses propres moyens à avoir tenu en échec politiquement et militairement l’organisation séparatiste des Tigres du LTTE dont on disait qu’elle était la plus impitoyable des organisations terroristes.

Ignorance et mensonges, les médias se surpassent

Je viens ainsi de lire plusieurs textes parus dans la presse et sur les rĂ©seaux sociaux sur la crise qui secoue le Sri Lanka. Sur la forme et le fond, je constate toujours la mĂŞme agressivitĂ©. Ainsi, pour la grande majoritĂ© des mĂ©dias mainstream les commentaires sont marquĂ©s par cette forme d’ignorance crasse, de simplification et d’arrogance qui est leur lot commun. Les mensonges, l’unilatĂ©ralisme et une hostilitĂ© qui frise souvent le racisme complète des descriptions qui ont plus Ă  voir avec les fantasmes qu’avec la rĂ©alitĂ©. Un jour, je m’en suis Ă©tonnĂ© auprès du correspondant de l’AFP qui couvre le Sri Lanka depuis l’Inde. Il m’a racontĂ© ne pas aller sur place, n’ayant pas le temps, prĂ©fĂ©rant rĂ©diger ses dĂ©pĂŞches depuis son bureau de Delhi en lisant la presse locale, anglaise de surcroit puisque n’étant pas familier du cingalais ou du tamoul. Visiblement, il n’est pas le seul Ă  le faire. En d’autres termes, il est plus facile pour la presse de nous jouer et rejouer chaque fois “le fardeau de l’homme blanc” dont parlait R.Kipling. (The white  men’s burden), d’un appartement parisien.

GĂ©nĂ©ralement ces articles très Ă©loignĂ©s du terrain font l’impasse sur les enjeux gĂ©opolitiques vĂ©ritables sinon pour s’en prendre Ă  la Chine dĂ©clarĂ© coupable de tous les maux qui assaillent les Sri Lankais. Pour Washington, cette relation entre Beijing et Colombo est insupportable et donne lieu Ă  ces campagnes internationales de dĂ©nigrement sur la complicitĂ© des dirigeants Sri Lankais et Chinois.  La presse de gauche ou de droite ne s’en prive pas puisque c’est dans l’air du temps. Au besoin, on peut mĂŞme y associer « l’infatigable et prolifique » Zelinski qui a dĂ©clarĂ© rĂ©cemment voir la main de Moscou tirant les ficelles de la crise sri lankaise.

En fait, on se moque de la réalité concrète d’un pays qui demeure encore méconnue à l’exception des images de magazines touristiques que l’on aime à nous présenter.

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Ainsi, les causes de la crise prĂ©sente qui sont la consĂ©quence des choix politiques  Ă©conomiques et sociaux des gouvernements libĂ©raux qui se sont succĂ©dĂ©s ces dernières annĂ©es sont systĂ©matiquement ignorĂ©es.  Les mĂ©dias et leurs faux experts veillent Ă  ne jamais Ă©voquer par ailleurs la responsabilitĂ© des gouvernements libĂ©raux et plus encore l’implication directe et omniprĂ©sente des pays occidentaux dans les affaires intĂ©rieures du pays ! Pourtant, l’ingĂ©rence US est une rĂ©alitĂ© devenue presque caricaturale tant elle est grossière.  Julie Chung est ambassadrice amĂ©ricaine Ă  Colombo. Comme ceux qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ©, elle conseille, juge, dĂ©clare, dĂ©cide, convoque, recommande, dicte Ă  toute la classe politique sri lankaise qui ne trouve rien Ă  redire comme si le pays n’était qu’une rĂ©publique bananière. C’est le cas  y compris du parti « marxiste lĂ©niniste » le JVP, une formation politicienne et Ă©lectoraliste avec laquelle elle entretient d’excellents rapports d’autant qu’il est l’alliĂ© des partis libĂ©raux et pro-occidentaux.  Pour elle, la mission est simple et l’opinion du peuple sri lankais importe peu ! Il faut installer Ă  Colombo un gouvernement docile, un vassal qui permettra aux Etats-Unis et ses partenaires de la QuadrilatĂ©rale(Quadrilateral Security Dialog qui comprend les USA, l’Inde, l’Australie,le Japon) et de l’Aukus( USA, Grande Bretagne, Australie) de faire du Sri Lanka une plate-forme d’agression contre la Chine.

Le défi n’est autre que celui-là et les nord-américains y consacrent depuis longtemps d’importants moyens. Dès 2009, John Kerry qui devint plus tard le secrétaire d’état de B. Obama n’avait-il pas déclaré que « les Etats-Unis ne pouvaient se payer le luxe de perdre le Sri Lanka à cause de son importance géostratégique dans le combat contre la Chine »( Recharting US strategy after the war- The Kerry-Lugar report). Mais, on ne vous en a jamais parlé et on ne vous en parlera pas !

La plupart des reportages dans la presse occidentale sont par ailleurs d’une nĂ©gligence Ă  tomber et font ainsi frĂ©quemment état d’informations erronĂ©es ou caricaturales  comme par exemple ces jours-ci oĂą l’on Ă©voque “la fuite de Ranil Wrickremensighe”.  Alors que ce dernier ex-premier ministre libĂ©ral venait d’être dĂ©signĂ© par Gotabaya Rajapaksa pour lui succĂ©der comme nouveau PrĂ©sident par interim du Sri Lanka.

D’ailleurs pour donner une apparence de constitutionalité, « le deal » entre les deux hommes va être soumis dans les prochains jours au vote des membres du parlement. On n’en saura pas plus sur les rivalités, les coups tordus et les ambitions déclarées ou non de tel ou tel protagoniste. Ainsi on compte actuellement quatre candidats pour occuper le fauteuil de Gotabaya dont le JVP qui lui se prononce pour une candidature commune et un gouvernement d’union nationale de tous les partis.

Ranil qui fait figure de favori a pourtant Ă©tĂ© battu aux dernières Ă©lections lĂ©gislatives, sa lĂ©gitimitĂ© est inexistante, sa base est dĂ©risoire  et son parti est en lambeaux, mais il a l’avantage d’être l’homme des intĂ©rĂŞts nord amĂ©ricains et britanniques! Son parcours est intĂ©ressant ! Plusieurs fois au pouvoir comme premier ministre, il est un  leader conservateur inamovible Ă  la tĂŞte de son parti UNP depuis près de cinquante ans, ultra libĂ©ral, il est membre actif du club très fermĂ© de la SociĂ©tĂ© du Mont Pèlerin(Hajek, Popper, Milton Friedman) ou il aime retrouver son ami Georges Soros. De ça personne n’en saura rien !

En fait installer Ranil à la tête du Sri Lanka  est totalement anticonstitutionnel et n’est rien d’autre qu’un coup d’état. Pour contribuer à cette désignation qui doit se faire dans l’ordre, les organisateurs de la contestation qui a pris le nom de  « Aragalaya » (la lutte)ou de « Gota go home » originaires le plus souvent des beaux quartiers ont appelé à ranger les pancartes et les banderoles, de libérer les bâtiments occupés,  passant à une trahison en règle de leurs engagements. Pour Amita Arudpragasam une des porte paroles de la contestation, diplômé d’Harvard et Princeton, dont l’ONG « Vérité research » a été financé par le NED à hauteur de 75 000 dollars, la reconstruction libérale du pays prendra entre dix et quinze ans grâce à l’aide du FMI. Certes, dit-elle « il y aura des sacrifices à faire, il faudra être patient »! Quand on lui demande si cela veut dire que l’on ajoutera de la souffrance à la souffrance du peuple, elle l’admet en précisant toutefois « oui, mais c’est pour son bien, et il croira ses dirigeants si ces derniers savent lui expliquer et se comporter honnêtement ». Pour déjà anticiper, Ranil président par intérim a cette fois ordonné à l’armée et la police de faire usage de leurs armes contre les manifestants irréductibles, l’heure est maintenant à la répression.

Quant Ă  Gotabaya Rajapakasa qui vient de dĂ©missionner comme chef de l’état et de s’enfuir courageusement vers l’Arabie Saoudite ou il a croisĂ© Joe Biden, il est le frère de l’ancien prĂ©sident, le charismatique Mahinda Rajapaksa. Apres l’avoir pressĂ© comme un vulgaire citron, les amĂ©ricains vont dĂ©cider de son sort et sans doute continuer Ă  pratiquer sur lui un chantage cynique sur la sĂ©curitĂ© de sa famille qui rĂ©side aux Etats-Unis. A ce stade,  il est bon de rappeler que fin 2019,  Gotabaya Ă©tĂ© portĂ© au pouvoir par un soutien populaire d’une ampleur exceptionnelle  et mĂŞme historique succĂ©dant ainsi Ă  un gouvernement ultra libĂ©ral de nul autre que Ranil. Au Parlement le parti prĂ©sidentiel du très beau nom de « bouton de lotus » a donc disposé  d’une majoritĂ© de dĂ©putĂ©s de plus des 2/3 y compris avec le soutien et la participation de la gauche Ă  son gouvernement Ă  travers des membres de la mouvance trotskiste, PC et nationalistes de gauche).

Or malgrĂ© de tels atouts, Gotabaya a fait le choix de revenir sur ses engagements en cĂ©dant aux pressions de l’Inde mais surtout Ă  celles des  USA pour la mise en place des programmes SOFA, ACSA, MCC consistant Ă  abandonner une grande partie des

terres appartenant Ă  l’Ă©tat en faveur des groupes multinationaux et surtout d’intĂ©rĂŞts militaires US leur permettant de crĂ©er les conditions d’une partition du pays en vu de transformer celui-ci en une vaste base militaire. Pour Ă©viter toute confusion, il faut Ă©galement savoir qu’avant l’Ă©lection prĂ©sidentielle Gotabaya Ă©tait aussi citoyen des Etats-Unis, tout comme son frère Basil ministre de l’Ă©conomie. Naturellement, on devrait se poser la question de savoir  si il n’y a pas une relation de cause Ă  effet, d’autant que les capitulations successives du PrĂ©sident et de son frère ministre ont entraĂ®nĂ© le pays vers l’abime. En fait n’était-ce pas lĂ , le but recherchĂ© et la mission impartie au PrĂ©sident Ă©lu ? Pour l’heure, on n’en saura pas plus, silence et bouche cousue !

Qu’en est-il de Gotabaya Rajapaksa et des causes de la crise ?

Quand les objectifs vĂ©ritables de la nouvelle administration sri lankaise ont commencĂ© Ă  se clarifier, cette Ă©volution pourtant prĂ©visible aux yeux d’un grand nombre de gens a provoquĂ© stupeur, dĂ©ception, mĂ©contentement puis exaspĂ©ration. Les consĂ©quences matĂ©rielles sur la vie sociale des gens ont commencĂ© Ă  peser très lourd : coupures frĂ©quentes d’électricitĂ©, plus de gaz domestique, plus d’essence pour les transports notamment publics, rationnement des vaccins et des mĂ©dicaments et mĂŞme plus de cahiers pour les Ă©lèves. Ni le PrĂ©sident ni le gouvernement n’ont Ă©videmment voulu en mesurer les suites dĂ©sastreuses, lĂ  n’était pas lĂ  leur mission ! Ils ont donc refusĂ© de modifier une politique Ă©conomique  tout orientĂ©e vers l’export et non sur le dĂ©veloppement du marchĂ© intĂ©rieur. On a donc persistĂ© dans la mĂŞme direction, celle de la crise !

Dans les conditions de la crise pandĂ©mique , la chute du tourisme de masse et la diminution spectaculaire des rĂ©mittences des travailleurs sri lankais migrants en particulier ceux exploitĂ©s dans les pĂ©tromonarchies du Golfe ont eu simultanĂ©ment  des effets dĂ©vastateurs sur les ressources du pays provoquant des effets en chaine, la dette s’est creusĂ©e , la roupie s’est effondrĂ©e,  la hausse des denrĂ©es de base s’est accrue spectaculairement, le non approvisionnement en pĂ©trole et gaz a fragilisĂ© plus encore l’économie du pays et la vie quotidienne des gens est vite devenue insupportable. Cette situation a par ailleurs contribuĂ© Ă  l’explosion des inĂ©galitĂ©s et Ă  des injustices de toutes sortes. Il est bien connu que la crise n’est pas la mĂŞme pour tout le monde.

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De cette situation trop longtemps et volontairement ignorĂ©e sont nĂ©es des frustrations et une colère lĂ©gitime des secteurs les plus dĂ©favorisĂ©s de la sociĂ©tĂ©.  D’autant que la corruption et l’impunitĂ© dont bĂ©nĂ©ficie dans le mĂŞme temps toute la classe politique sri lankaise est un fait avĂ©rĂ©. Ce ressentiment a commencĂ© Ă  s’exprimer entre autre par des grèves massives dans le secteur public. Mais, on n’en a pas tenu compte et l’on a continuĂ© Ă  persĂ©vĂ©rer dans la mĂŞme direction, au besoin en recourant aux menaces et Ă  la rĂ©pression !

Par ailleurs et alors qu’il existait de larges possibilitĂ©s d’avoir de la part de la Russie mais aussi de l’Iran une contribution importante pour suffire aux besoins énergĂ©tiques du pays, le gouvernement a refusĂ© cette aide aux conditions financières très avantageuses, afin de ne pas mĂ©contenter Washington.  Il en a Ă©tĂ© de mĂŞme avec le soutien que la Chine a proposĂ©. Le gouvernement s’est ainsi engagĂ© dans une prĂ©tendue nĂ©gociation avec le FMI qui de son cĂ´tĂ© a annoncĂ© qu’il conditionnerait sa contribution Ă  des contreparties politiques, Ă©conomiques et sociales. Les Etats-Unis ont pris l’engagement de  soutenir ce plan dont l’adoption et le contenu dĂ©pend d’eux. MalgrĂ© cela on s’est prĂ©cipitĂ© vers cette imaginaire planche de salut. Pourtant et comme partout ailleurs le rĂ©sultat est connu par avance. Celui-ci ne pourra qu’aggraver plus encore la crise dans laquelle le pays est plongĂ© et la dĂ©tresse sociale des gens dĂ©jĂ  lourdement pĂ©nalisĂ©.

Ce sont dans ces circonstances de crise aggravĂ©e que certaines forces politiques sont entrĂ©es en scène. Des professionnels des rĂ©volutions colorĂ©es sur le modèle OTPOR comme  Chameera Dedduwage chef strategiste chez Ogilvy Digital ou encore Pathum Kerner prĂ©sentĂ© comme l’architecte de la contestation et qui lui trouve ses soutiens dans les think tanks nĂ©o libĂ©raux comme Advocata, Veritas research et chez le protĂ©gĂ© de Ranil, le Dr. Harsha de Silva ancien ministre des rĂ©formes Ă©conomiques formĂ© Ă  Harvard Ă  partir d’un programme de jeunes leaders financĂ©s par l’administration US. Ce dispositif prĂ©fabriquĂ© depuis Washington, Londres et Cambera a immĂ©diatement Ă©tĂ© relayĂ© par des ONG et par les mĂ©dias dont la chaine de tĂ©lĂ©vision  Newsfirst du groupe financier tentaculaire Maharajah. Cette « sainte alliance » a su faire monter l’exaspĂ©ration populaire en la faisant se cristalliser par des actions spectaculaires non sur les causes vĂ©ritables de la crise  mais sur la famille Rajapaksa, son incompĂ©tence, sa corruption, son nĂ©potisme. C’est ainsi qu’est nĂ© le mouvement « Gota go home », ou encore le «Aragalaya» (la lutte)

Cette radicalisation des actions y compris violentes s’est surtout manifestĂ©e vis-Ă -vis de la personne de l’ancien prĂ©sident Mahinda Rajapaksa dont la rĂ©sidence familiale a Ă©tĂ© incendiĂ©e grâce Ă  l’inertie des forces de police. Ce dernier et son fils sont depuis en fuite mais toujours prĂ©sents dans le pays. Ils font figure pour Washington d’hommes Ă  abattre Ă  n’importe quel prix tant ils peuvent toujours reprĂ©senter un risque de recours. Il est vrai qu’habile manĹ“uvrier politique Mahinda a su chaque fois au cours de sa longue carrière politique su mettre en Ă©chec les diffĂ©rentes tentatives de “rĂ©gime change made in USA”. Celles-ci ont toutes Ă©chouĂ©es Ă  cause du soutien populaire dont Mahinda bĂ©nĂ©ficiait et bĂ©nĂ©ficie encore. La haine de l’Ambassade US Ă  Colombo Ă  son endroit fait rĂŞver celle-ci de lui rĂ©server le mĂŞme sort qu’à M.Kafhafi ou Sadham Hussein.

Le voyage de Victoria Nuland.

Enfin il faut aussi dans toute cette mobilisation Ă  la spontanĂ©itĂ© très relative noter le rĂ´le actif du JVP, cette organisation qui se proclame d’extrĂŞme gauche et qui en rĂ©alitĂ© est pilotĂ©e et financĂ©e depuis l’ambassade des Etats-Unis et les bureaux de US Aid ou elle a porte ouverte, le gite et le couvert. Enfin la multiplication sur place des ONG soutenues et financĂ©es par les gouvernements occidentaux, par le NED nord-amĂ©ricain et la Fondation Soros très prĂ©sente au Sri Lanka sont d’autres aspects Ă  prendre en compte pour comprendre ce qui a permis la rĂ©alisation concrète et raoide de ces mobilisations populaires d’un type nouveau . Toutes ces forces, chacune jouant sa partition ont recoure Ă  des mĂ©thodes Ă©prouvĂ©es Ă  Hong Kong avec la « rĂ©volution des parapluies » ou encore pendant le « printemps arabe » de dĂ©cembre 2010. Ainsi Ă  Colombo le noir est devenu la couleur de rigueur pour les vĂŞtements des manifestants et le poing qui figure sur les affiches est la copie conforme de celui du mouvement OTPOR artisan connu grâce aux subsides du NED et de Freedom House de la chute de Milosevic et qui a ensuite essaimĂ© en GĂ©orgie, aux Maldives, en AlgĂ©rie, en Ukraine, au Venezuela, en BiĂ©lorussie…  . On trouve donc lĂ , tous les ingrĂ©dients qui ont permis non pas une rĂ©volution mais une contre-rĂ©volution, un coup d’Ă©tat en forme de rĂ©volution de couleur sur le modèle MaĂŻdan.

Il est d’ailleurs significatif de souligner que la sous-secrĂ©taire d’Ă©tat US et interventionniste forcenĂ©e Victoria Nuland Ă©tait en mission au Sri Lanka avant le dĂ©but des Ă©vènements. Celle qui joua un rĂ´le dĂ©terminent dans le coup d’état ukrainien, dans l’usage cynique de groupes nĂ©o nazis comme dans le choix des membres du nouveau gouvernement Ă  Kiev en 2014 n’est pas Ă©trangère aux Ă©vènements qui ont eu lieu Ă  Colombo. De combien sera le retour sur investissement au Sri Lanka pour les USA, tel Ă©tait le but de la visite de la «dame aux petits pains de la place MaĂŻdan».

Quant aux manifestations et rassemblements Ă  Colombo leur composition a Ă©tĂ© très hĂ©tĂ©roclite et autrement plus complexe que la photographie très simpliste que l’on en donne. On y trouve pèle mĂŞle l’Ă©lite locale, leurs enfants des Ă©coles privĂ©es parfois leurs gens de maison, ceux que l’on appelle communĂ©ment les Colombo seven (c.a.d le triangle Passy/ Neuilly/Auteuil Sri Lankais) totalement acquise Ă  travers leur statut social aux pays occidentaux, puis les classes moyennes, les professions libĂ©rales en particulier l’ordre des avocats liĂ© organiquement Ă  l’ambassade US, les Ă©tudiants, une partie du lumpen, et les gangs criminels impliquĂ©s dans le commerce de la drogue, des armes et du blanchiment d’argent domaine ou le Sri Lanka se distingue.

La contestation a pris place au « Galle Face Green », un des espaces face au palais prĂ©sidentiel. C’est de lĂ  que se sont  dĂ©chainĂ© les provocateurs, souvent violemment y compris en vandalisant et en pillant une partie du patrimoine culturel. L’armĂ©e est restĂ©e dans les casernes et la police a laissĂ© faire ! Par contre, il y a eu très peu de manifestations dans le reste du pays oĂą on est loin des dĂ©bordements de la capitale, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas dans les provinces un mĂ©contentement et une colère rĂ©elle en particulier chez les paysans. Ces derniers ont subit le dĂ©sastre du choix gouvernemental des engrais organiques au dĂ©triment des engrais traditionnels, ce qui a entraĂ®nĂ© une chute spectaculaire de la production agricole car aucune prĂ©paration n’avait étĂ© faite en amont pour se prĂ©parer Ă  cet important changement pour les cultures traditionnelles sri lankaises. Cette dĂ©cision a provoquĂ© la ruine de petits exploitants permettant ainsi toutes les manipulations possibles pour acquĂ©rir les titres de propriĂ©tĂ©s par diffĂ©rents groupes liĂ©s Ă  l’agrobusiness. En 2022, le Sri Lanka, hier exportateur de riz devra importer 30 % de sa consommation.

Dans la presse mainstream occidentale et afin de noircir un peu plus le tableau on retrouve de nouveau les rĂ©fĂ©rences Ă©plorĂ©es Ă  la cause tamoule, aux  trente annĂ©es de guerre, au sĂ©paratisme et aux Tigres du LTTE dont le supporter fĂ»t Bernard Henry LĂ©vy. Il est utile de rappeler  que cette  organisation fascisante et anti communiste dont l’objectif Ă©tait la partition du pays pratiquait un terrorisme aveugle entre autre autre dans les transports publics, utilisant les enfants soldats et les handicapĂ©s comme kamikazes, massacrant l’opposition marxiste tamoule et organisant ses relais mafieux Ă  travers les capitales europĂ©ennes avec le soutien et le laisser faire des gouvernements occidentaux et des partis de gauche comme de droite. Il faut toujours rappeler que ces derniers ont soutenu Ă  bout de bras  ce groupe extrĂ©miste qui aura tuĂ© plus de tamouls que nul autre. Ce conflit a bouleversĂ© et traumatisĂ©  le pays et on a comptĂ© près de 100 000 victimes de cette guerre. A cette Ă©poque, l’objectif  gĂ©opolitique de l’impĂ©rialisme Ă  travers l’action de H.Clinton, B.Kouchner, D.Miliband Ă©taient de contribuer Ă  la partition du Sri Lanka afin de s’accaparer avec l’aide du LTTE, de Trincomalee et d’en faire une position avancĂ©e dans les conflits Ă  venir.

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Enfin s’agissant de la gauche: le PC, le LSSP (trotskyste, le Sri Lanka est le seul pays ou une force trotskiste Ă©tait encore rĂ©cemment au pouvoir), la Gauche nationaliste sont hors jeu. Ils ont quittĂ© le gouvernement avec fracas 6 mois avant les Ă©vènements mais sont dans l’incapacitĂ© d’exprimer une analyse cohĂ©rente, un programme, une orientation, une direction politique. Seules quelques personnalitĂ©s indĂ©pendantes mais isolĂ©es ont une vision lucide des choses. Quant aux autres partis institutionnels totalement divisĂ©es et Ă©clatĂ©es en de multiples tendances, ils sont essentiellement occupĂ©s par la chasse en monnaie sonnante et trĂ©buchante des postes ministĂ©rielles et parlementaires qui seront disponibles si toutefois il y aura des Ă©lections.

Quelles perspectives ?

Loin de se rĂ©soudre, la crise Sri Lankaise ne peut que s’aggraver dans une situation de confusion dĂ©libĂ©rĂ©e, de chaos organisĂ© et d’anarchie. Elle permettra aux Etats-Unis de  faire avancer mĂŞme

provisoirement  leurs intĂ©rĂŞts  stratĂ©giques dans la rĂ©gion face Ă  la montĂ©e de l’influence de la Chine. Pour autant le retour des libĂ©raux au pouvoir, l’impuissance des partis institutionnels et la perspective d’un prĂŞt du FMI aux conditionnalitĂ©s Ă©crasantes pour le pays ne pourra rĂ©soudre l’importance de la crise et l’ampleur systĂ©mique, qui la caractĂ©rise, mais par dessus tout elle n’apportera aucune rĂ©ponse aux attentes sociales.

Que feront alors les nouveaux dirigeants Sri lankais totalement discrédités et à la tête d’un système politique arrivé en fin de course. Il est intéressant de rappeler ici que la constitution sri lankaise est pour l’essentiel calquée sur la constitution française de la 5e république. Mais, par dessus tout qu’elles seront les choix du peuple, lui qui devra compter sur ses seules propres forces. De cette crise et des leçons à en tirer, devra émerger une nouvelle force sociale et politique. Cela ne pourra pas être celle de l’oligarchie, ou celle d’un mouvement au spontanéisme préfabriqué et qui est en fait arrimé aux intérêts des classes dirigeantes, elles-mêmes au service des objectifs impérialistes. Leur objectif commun étant de conduire le mouvement populaire dans une impasse. Pour autant le peuple sait faire preuve d’une grande intelligence collective  face aux épreuves. Il l’a montré dans le passé ! Tôt ou tard il trouvera la voie qui lui permettra de nouvelles avancées sociales et politiques comme ce fût le cas quand il fût capable de mettre en échec les tentatives de division d’une guerre barbare qui ne fût jamais une guerre civile, mais une guerre contre la barbarie fascisante du séparatisme.

Dans ce contexte, les responsabilitĂ©s de l’Inde et de la Chine sont très importantes. Il conviendra de suivre la politique Indienne, si son attitude constructive Ă  l’Ă©gard de la Russie, si sa rĂ©sistance aux pressions US, si son dialogue actif avec la Chine et si son rĂ´le positif au sein des BRICS se poursuivra. Interviendra t’elle militairement au Sr Lanka comme ce fĂ»t le cas en 1987 et comme le revendique l’antenne sri lankaise du BJP, le parti de Narendran Modi le premier ministre indien prenant le risque de voir se reconstituer comme dans le passĂ© une unitĂ© nationale sri lankaise anti-indienne?

Il en va de mĂŞme après les changements nĂ©gatifs au Pakistan et la poursuite du combat d’Imran Khan ou s’agissant des suites des pressions qui s’exercent sur le Bengladesh  qui l’ont fait cĂ©der jusqu’à ce jour en faveur d’un soutien aux positions US. Par ailleurs les Ă©volutions politiques qui viennent d’intervenir en Australie avec le retour des travaillistes ne modifieront pas la politique agressive de ce pays vis-Ă -vis de la Chine, du moins dans l’immĂ©diat.

Dans ces conditions, la réunion du G20 à Bali qui sera marqué par la présence de Vladimir Poutine sera un événement et une étape qui conduira sans aucun doute à dynamiser les ardeurs de certains en Asie ou l’interventionnisme brutal de Washington, la militarisation et la nucléarisation de la région Asie Pacifique sont des orientations de plus en plus ouvertement contesté. En novembre les élections des mid-term aux Etats-Unis ne seront pas sans incidence sur l’évolution de cette situation.

Quant Ă  l’argument qui consiste Ă  prĂ©tendre que la Chine serait responsable de l’endettement du Sri Lanka, ce qui serait la cause principale de sa crise est un mensonge Ă©hontĂ©. En fait cette dette reprĂ©sente moins de 10%, les 90% restant Ă©tant ceux des pays occidentaux et de leurs institutions financières. Par contre et comme elle l’a toujours  fait, la Chine qui a beaucoup contribuĂ© dans le passĂ© au dĂ©veloppement des infrastructures du Sri Lanka(Ports, AĂ©roports, routes, etc..) s’est engagĂ©e Ă  continuer à  apporter et sans conditionnalitĂ©s  son soutien politique, Ă©conomique et financier au Sri Lanka.

Enfin, ces évènements ne sauraient être isolés de ceux qui sont liés à la crise ukrainienne, au climat de russophobie et de divagations antichinoises dans lequel nous baignons. Le nouvel ordre mondial qui se met en place va se faire dans la douleur et les crises à répétition. On ne saurait sous-estimer les risques mais il serait aberrant de ne pas voir dans les contradictions qui se nouent la poursuite du déclin US dont la dédollarisation est une manifestation.

Pour Francis Fukuyama « Si nous baissons la garde, le monde libéral disparaitra ». On ne saurait mieux définir l’enjeu de cette période.

La recherche d’alternatives et l’aspiration Ă  une nouvelle architecture mondiale fondĂ©e sur un monde multipolaire, le multilatĂ©ralisme, la non ingĂ©rence, la non intervention, le respect de la souverainetĂ© sont en effet Ă  l’ordre du jour. C’est Ă  dire tout Ă  la fois la charte des Nations-Unies, les principes de Bandung  et ce que l’on retrouve dans cette formule de Xi Jiping en faveur d’une “communautĂ© de destin”. D’une certaine manière la radicalisation des Ă©vènements au Sri Lanka peuvent rĂ©server des retournements de situation inattendus.

Il y a quelques mois, j’évoquais dans l’émission « Michel Midi » de mon ami Michel Collon «  Le Sri Lanka sera la prochaine explosion ». L’explosion a eu lieu ! Elle est révélatrice et il y en aura d’autres, ailleurs et pas exclusivement dans les pays du 1/3 monde. Les causes principales en sont les politiques barbares des puissances occidentales, leur hégémonisme en faillite et au premier rang desquels celui des Etats-Unis dans leur déclin. Au fond le système capitaliste et de domination impérialiste est devenue anachronique incapable qu’il est de répondre aux défis qui sont ceux de l’humanité toute entière. Il doit céder la place. Voici venir le temps des révolutions, les vraies celles qui doivent être conduites à leurs termes par les peuples à travers la solidarité et un internationalisme de notre temps.

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