Cela a tout d’une histoire digne d’un polar, la scène se passe au coeur de la nuit, à trois heure du matin, dans une librairie allemande, tout est calme lorsque tout d’un coup une commande en ligne arrive, puis une autre et encore, parfois même jusqu’à sept d’affilé, le tout à une cadence soutenue. Que se passe-t-il ? Un lecteur insomniaque ? Un nouveau fan d’un auteur ? Ici, on parle plutôt d’une machine qui achète… pour détruire. On vous emmène à la découverte de cette histoire fascinante.
Par Julien Boujot – @julienboujot
Publié le 1 juillet 2026
Cette petite histoire nocturne a tendance à se répéter depuis le mois de mai aux quatre coins du monde. Espagne, Bulgarie, Nouvelle-Zélande, Royaume-Uni, les histoires se répètent, les témoignages également et les procédés sont les mêmes avec toujours un seul et même acheteur qui agit, Zoom Books, une société canadienne qui s’est donnée pour mission de faire du recyclage de livres d’occasion. L’affaire prenant de l’ampleur, l’entreprise est interrogée sur la finalité de ces achats, beaucoup pressentent une numérisation à destination des IA. Mais pour l’heure, la société reste muette sur le sujet et nie toute numérisation.
Acheter des lots entiers de livres d’occasion puis trancher les reliures à la machine hydraulique.
Ces faits divers ravivent quelques souvenirs dans les mémoires. Notamment un nom de code précis : Project Panama. A l’époque, c’est chez Anthropic que s’est déroulée l’affaire. Ce scandale a eu lieu entre 2024 et 2025 et avait été mené de façon quasi industrielle. Il s’agissait d’acheter des lots entiers de livres d’occasion puis… de trancher les reliures à la machine hydraulique. A la suite de cela, le reste du processus consistait à scanner chaque page à la chaîne puis à recycler ces immenses quantités de papier. On parle tout de même ici de deux millions de livres selon des documents déscellés fin janvier 2026. Une note d’accompagnement parle même d’un dessein encore plus large consistant à vouloir numériser de façon destructive l’ensemble des livres édités. A minima tout cela est effrayant.
Détruire la culture pour développer son modèle économique
La question qui se pose est pourquoi employer de telles méthodes alors que des bibliothèques pirates existent et il est beaucoup plus rapide d’aller piocher directement dedans ? La réponse qui justifie la mise en place de pareil dispositif est de se conformer à la loi américaine. En effet, la justice des USA tolère l’entraînement d’une IA sur des oeuvres protégées lorsque l’usage est jugé transformateur et à condition qu’elles aient été acquises légalement. Ce qui malheureusement est le cas ici.
Quand le juridique vient au secours de l’entraînement des IA
Un juge fédéral avait déjà tranché la question en juin dernier. A l’inverse, télécharger des copies illégalement expose à des amendes qui peuvent s’élever jusqu’à 150 000 dollars par œuvre ! Anthropic a d’ailleurs été bien échaudée par la situation puisqu’elle avait dû débourser 1,5 milliard de dollars concernant ses téléchargements illégaux d’avant 2024. La leçon a visiblement été retenue. Pour en revenir aux millions de livres dont nous parlions en début d’article dans le cadre du Projet Panama ne concernent pas du tout cet accord.
Une pratique contestable éthiquement mais validée par la Justice américaine.
Anthropic ne semble pas prête à arrêter ses actions discutables pour nourrir son modèle. Et d’autres acteurs hors littérature l’ont bien compris car Universal Music, Concord et ABKCO ont assigné Anthropic en justice en janvier 2026. On parle cette fois-ci de plus de 20 000 chansons protégées qui ont été utilisées illégalement. On le constate, le fair use a ses limites et l’industrie musicale compte bien le rappeler aux principes acteurs de l’IA.
Chez les libraires, c’est l’inquiétude qui monte, notamment lorsque les commandes nocturnes s’attaquent à des éditions rares ou peu diffusées. On ne parle ici d’un simple risque juridique, on parle de destruction de patrimoine culturel.
Une interrogation vertigineuse se fait jour dans cette histoire : les livres sont-ils finalement lus par quelqu’un ou ne deviennent-ils que des pages digérées à la chaîne par une machine qui ingurgite, stocke mais ne comprend pas. Face à une telle situation, il faut bien en convenir, les mots nous manquent.
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