À Paris, l’abyssale déception des électeurs de Mélenchon

Par Justine Guitton-Boussion
et Mathieu Génon (Reporterre)
Apr 11, 2022

Jean-Luc Mélenchon est arrivé en troisième position à la présidentielle, le 10 avril. À l’annonce des résultats, ses partisans ont exprimé une colère contre les autres candidats de gauche, et une incertitude quant à l’attitude à adopter au second tour.

Il est 20 heures, et les visages d’Emmanuel Macron et Marine Le Pen apparaissent sur l’écran géant. Devant le Cirque d’Hiver de Paris (11e), devenu le temps d’une soirée le quartier général de Jean-Luc Mélenchon, les militants retiennent leur souffle. Puis huent copieusement les deux concurrents, désormais finalistes de l’élection présidentielle. « On vit dans un pays de fachos ! » hurle une jeune femme.

Devant le Cirque d’Hiver, les militants déçus par le résultat de Mélenchon, le 10 avril 2022. © Mathieu Génon/Reporterre

Mais en quelques secondes, alors que les scores des autres candidats défilent sur l’écran, les cris de désespoir trouvent d’autres cibles. « [Yannick] Jadot, [Fabien] Roussel, [Anne] Hidalgo… Ils ont leur part de responsabilité dans ce qui se passe ! » Dans la foule, Thibault, 23 ans, ne cache pas sa colère contre les personnalités de gauche qui ont maintenu leur candidature et ont, selon lui, privé Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise) des voix nécessaires pour accéder au second tour.

Jean-Luc Mélenchon a été longuement applaudi par ses partisans, à son arrivée sur la scène du Cirque d’Hiver, le 10 avril 2022. © Mathieu Génon/Reporterre

Le représentant de LFI a obtenu 21,95 % des suffrages exprimés, tandis que Yannick Jadot (Europe Écologie-Les Verts) n’en a comptabilisé que 4,58 %. C’est encore moins pour Fabien Roussel (Parti communiste français, 2,31 %) et Anne Hidalgo (1,74 %). [1]

Certains électeurs ont fondu en larmes à l’annonce des résultats, le 10 avril 2022. © Mathieu Génon/Reporterre
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« Durant les dernières semaines de la campagne, Jadot et Hidalgo ont multiplié les attaques contre Mélenchon, en sous-entendant qu’il était proche de [Vladimir] Poutine, poursuit Thibault. Ils ont utilisé ce qui se passe actuellement en Ukraine pour dénigrer Mélenchon. C’est dégueulasse. »

Des électeurs de Mélenchon à l’annonce des résultats, le 10 avril 2022. © Mathieu Génon/Reporterre

Une rancœur partagée par d’autres militants. « Je suis très déçue que le Parti communiste ne se soit pas rallié à La France insoumise, comme il l’avait fait en 2017, soupire Justine, 26 ans. Ils auraient pu trouver un accord. » À ses côtés, Lucas, 24 ans, acquiesce. Le jeune homme explique être « plus proche politiquement » de Fabien Roussel que de Jean-Luc Mélenchon. Mais c’est pourtant « sans hésitation » qu’il a déposé un bulletin La France insoumise dans l’urne : « Il fallait voter utile, résume-t-il. Jean-Luc Mélenchon était le seul candidat de gauche à pouvoir accéder au second tour. »

Semi-consigne de vote

Mais environ 500 000 voix lui ont manqué pour atteindre le second tour. Quelques minutes après l’annonce des premières estimations des résultats, Jean-Luc Mélenchon s’est exprimé depuis la scène du Cirque d’Hiver.

Mélenchon arrivant sur la scène du Cirque d’Hiver. © Mathieu Génon/Reporterre

« Une nouvelle page du combat s’ouvre. Vous l’aborderez, nous l’aborderons, dans la fierté du travail accompli », a-t-il déclaré, sous les applaudissements des militants — à l’intérieur comme à l’extérieur du bâtiment, où l’intervention était retransmise sur l’écran géant. Le candidat malheureux a souligné ses excellents résultats obtenus dans les départements d’outre-mer : en Guadeloupe, Guyane et Martinique, il aurait été élu dès le premier tour, ayant obtenu plus de 50 % des voix dans ces territoires.

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Mais il faudra désormais choisir entre le président sortant, Emmanuel Macron (La République en marche) et la candidate d’extrême droite, représentante du Rassemblement national, Marine Le Pen. « Nous savons pour qui nous ne voterons jamais. […] Il ne faut pas donner une seule voix à madame Le Pen », a répété Jean-Luc Mélenchon.

Mélenchon : « Il ne faut pas donner une seule voix à madame Le Pen. » © Mathieu Génon/Reporterre

Parmi ses sympathisants, cette semi-consigne de vote n’est pas toujours interprétée de la même façon. « Je vais voter Emmanuel Macron, confie Maëla, 21 ans. Même s’il incarne l’ultralibéralisme, il ne faut pas que Le Pen accède au pouvoir. J’ai très peur de ce qui va suivre en France, il y a une telle montée de la xénophobie. » D’autres militants affirment vouloir s’abstenir, pour ne pas « entrer dans la stratégie d’Emmanuel Macron ».

« J’ai l’impression d’être dans une autre dimension, c’est un cauchemar, dit dans un souffle Karine, militante de 54 ans. On a déjà plus que testé pendant cinq ans l’horreur de la politique de Macron, je ne comprends pas que les Français en redemandent. » Impossible pour elle de dire avec certitude si elle ira ou non voter, le 24 avril. « Pour la deuxième fois, c’est un non-choix invraisemblable, c’est infernal », soupire-t-elle. À tel point qu’elle et ses amis réfléchissent presque à glisser dans l’urne un bulletin Marine Le Pen, « pour que ce pays se réveille ».

Des électeurs de Mélenchon, à l’annonce des résultats, le 10 avril 2022. © Mathieu Génon/Reporterre

« Remontada » et discours d’adieu

Au cours de la soirée, une lueur d’espoir est soudainement apparue pour les militants : l’écart entre Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen s’est resserré — les résultats donnés à 20 heures n’étant que des estimations, le dépouillement des votes se poursuivant dans les grandes villes.

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Les partisans sont donc restés devant le Cirque d’Hiver, chantant, levant le poing et allumant des fumigènes. « Malheureusement, cela ne suffira pas pour se qualifier au second tour », a déclaré sur Twitter Manuel Bompard, le directeur de campagne de Jean-Luc Mélenchon, peu après 2 h 30 du matin.

L’écart se resserrant entre Mélenchon et Le Pen, les militants ont retrouvé espoir. © Mathieu Génon/Reporterre

Ainsi s’est achevée la troisième et dernière campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon. Il laisse désormais la place aux plus jeunes : à son QG, la moyenne d’âge ne dépasse pas 40 ans. Dans les urnes, d’après un sondage réalisé par BFMTV et L’Express, le candidat est arrivé en tête des suffrages chez les 18-34 ans. À eux de prendre la relève, comme il l’a déclaré à la fin de son discours : « Les plus jeunes vont me dire : “Eh ben ! On n’y est pas encore arrivé !” Ce n’était pas loin. Faites mieux, merci. »

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