NĂ© le 16 juin 1933 Ă El Arrouch ; Ă©tudes au lycĂ©e de Phillippeville (Skikda) ; responsable de la Commission de presse de la FĂ©dĂ©ration de France du FLN ; prĂ©conise la crĂ©ation de lâAmicale gĂ©nĂ©rale des travailleurs algĂ©riens en France ; quittant la direction de la FĂ©dĂ©ration de France Ă©tablie en Allemagne, appelĂ© au cabinet des ministres des Affaires extĂ©rieures du GPRA Krim Belkacem puis Saad Dahlab ; chargĂ© de la reprĂ©sentation algĂ©rienne en GuinĂ©e, expert aux premiĂšres nĂ©gociations dâĂvian ; aprĂšs lâindĂ©pendance, Ă la suite des dĂ©crets sur lâautogestion soutient le gouvernement de Ben Bella ; directeur de lâhebdomadaire RĂ©volution africaine ; un des fondateurs de lâopposition clandestine (Organisation de la RĂ©sistance populaire (ORP) au coup dâĂtat de BoumĂ©dienne ; aprĂšs de durs emprisonnements et envoyĂ© Ă Adrar au Sahara sous surveillance ; sâĂ©vadant, quitte lâAlgĂ©rie pour la France oĂč il enseigne aux UniversitĂ©s de Paris 7 puis Paris 8 (Vincennes/Saint-Denis).
La famille de Mohammed Harbi est doublement une famille de notables et de propriĂ©taires ; les mariages entre cousins renouvellent les liens et les rivalitĂ©s ou susceptibilitĂ©s internes. Plus puissante, venant dâune tribu maghzen (tribu militaire au service de lâempire ottoman) Ă©tablie dâabord dans la rĂ©gion de Bougie (BĂ©jaia), la famille paternelle prend rang et places Ă©lectives dans le systĂšme colonial et pratique la modernisation de lâexploitation agricole ; aux terres sâajoutent des biens immobiliers et lâassurance de la gestion de lâargent patrimonial. Un grand-oncle est conseiller municipal dâEl Arrouch ; il associe son cousin germain et beau-frĂšre Ă ses affaires et lui assure la succession dans la municipalitĂ© et soutient sa carriĂšre au Conseil gĂ©nĂ©ral ; ce dernier deviendra dĂ©lĂ©guĂ© Ă lâAssemblĂ©e algĂ©rienne. Ces notables sont fidĂšles Ă la personnalitĂ© politique du Constantinois, le docteur Bendjelloun qui conduit la FĂ©dĂ©ration des Ă©lus, fait pression sur les autoritĂ©s françaises, mais en dehors de toute idĂ©e de rupture ou de recours Ă lâagitation populaire. La mĂšre appartient Ă une famille maraboutique, Ă©galement locale, les Kafi. Certes les fonctions religieuses valent le respect et une lĂ©gitimitĂ© Ă©minente, mais dans le siĂšcle, les familles de religion sont secondes ; la famille Kafi lâest dâautant plus que son patrimoine foncier et ses affaires sont de moindre importance, et quâelle se tient Ă distance de la cohabitation coloniale. Le grand pĂšre maternel, Cheikh SaĂŻd Kafi, marchand de tissus, participe Ă la construction de la mosquĂ©e dâEl Arrouch et son frĂšre, lâoncle donc de Mohammed Harbi, en devient imam. Dans la famille, celui que croisera Mohammed Harbi Ă Tunis pendant la guerre de libĂ©ration, le colonel de lâALN Ali Kafi, a fait ses Ă©tudes Ă la mĂ©dersa Kettania de Constantine, sous influence du PPA, puis Ă la Zitouna de Tunis. Les Kafi, câest le parti de la mosquĂ©e ; les Harbi sont du cĂŽtĂ© Bendjelloun, les « évoluĂ©s ». Mohammed Harbi est le fils aĂźnĂ© de Brahim Harbi qui Ă©tait dĂ©jĂ lâaĂźné ; il est et restera par excellence « le fils Harbi ».
La mĂšre veille sur ses enfants, garçons et filles ; mais Mohammed a une nourrice et est assistĂ© par ses tantes ; il est un enfant de la campagne, connaĂźt les animaux, monte Ă cheval, mais il est Ă©duquĂ© dans la grande maison avant de vivre en ville Ă Skikda puis Ă Paris. Il suit lâĂ©cole française depuis lâĂąge de six ans, mais avant lâĂ©cole, Ă six heures trente du matin, quand il a huit ans, il se rend dâabord Ă lâĂ©cole coranique ; Ă neuf ans il suit les cours de la mĂ©dersa qui lui font dĂ©couvrir la version islamique de lâhistoire de lâAlgĂ©rie, Ă lui et aux jeunes garçons musulmans ; seule lâĂ©cole française est mixte. Les massacres de Mai 1945 touchent en particulier des membres de la famille Kafi ; un cousin, le meilleur Ă©lĂšve de la classe, est renvoyĂ© de lâĂ©cole française pour avoir participĂ© au cortĂšge du 8 Mai.
Comme son pĂšre veut assurer quâil acquiert le premier et encore rare diplĂŽme qui ouvre les emplois, il passe le certificat dâĂ©tudes primaires avant dâentrer en lettres classiques en 6e au collĂšge de Slikda Ă la rentrĂ©e dâoctobre 1946 ; il sâinitie au latin auprĂšs du curĂ© du village. « Il faut que tu sortes de la condition dâagriculteur » lui dit son pĂšre qui se conduit Ă la fois en chef de famille et en frĂšre aĂźnĂ© dans cette transition familiale. Mohammed Harbi est interne au collĂšge ; il a des correspondants français pour les sorties, dĂ©couvre aussi bien la ville europĂ©enne que les quartiers arabes, frĂ©quente cinĂ©mas, cafĂ©s et les salons de coiffure qui sont des lieux de conversation et dâinformation. En 1949, la famille sâinstalle Ă Skikda.
Scout musulman comme dâautres garçons du collĂšge quâil retrouvera dans son histoire politique, il compte Ă quinze ans dĂ©jĂ dans le groupe des lycĂ©ens du MTLD ; il deviendra responsable de la section lycĂ©enne en 1951. Les lycĂ©ens adhĂšrent en prĂȘtant serment mais sont dispensĂ©s de jurer sur le coran. Ă cette Ă©poque, comme il le rappellera dans ces mĂ©moires (2001) : « la frontiĂšre entre pratiquants et non pratiquants nâĂ©tait pas fondamentale ». Son scepticisme sâexprime souvent par son sourire ; ses camarades le surnomment ouistiti. Au MTLD, la religion est dâabord politique : comme Dieu, « le Peuple est un », et tout autant PĂšre absolu. Depuis 1949, il a pour professeur dâhistoire Pierre Souyri* venant de mĂ©tropole, qui lâouvre sur le monde des conflits internationaux et par sa formation trotskiste, parle du mouvement ouvrier et des luttes de classes. La vision du jeune Ă©lĂšve se radicalise dans cette dĂ©couverte du marxisme. Dans les manifestations anticolonialistes et antiracistes, il cĂŽtoie le docker syndicaliste Mohamed Gas* et le couple JaffrĂ©, enseignants communistes Ă Skikda. Il soutient avec eux et Pierre Souyri, la grĂšve de la faim des militants de lâOS incarcĂ©rĂ©s Ă la prison de la ville. Mais il ne peut assister en avril 1952 Ă la venue de Messali, son pĂšre le retenant enfermĂ© dans sa chambre. Son activisme politique le met, sans rupture, Ă part dans de la famille et plus encore lui vaut un Ă©chec au baccalaurĂ©at. Aussi est-il pour la rentrĂ©e dâoctobre 1952, envoyĂ© en internat au collĂšge Sainte Barbe Ă Paris, ce pensionnat Ă©litiste du quartier latin bien connu des grandes familles algĂ©riennes.
Sâil dĂ©couvre Paris, il frĂ©quente dâabord au quartier Saint-SĂ©verin le siĂšge du MTLD, et peut-ĂȘtre plus encore le 115 boulevard Saint Michel, le siĂšge et restaurant de lâAssociation des Ă©tudiants musulmans dâAfrique du Nord (AEMNA) oĂč sâaffrontent nationalistes et communistes ; les nationalistes lâemportent, et donc cĂŽtĂ© algĂ©rien, les partisans du MTLD, en coalisant la prĂ©sence des militants du NĂ©o-destour tunisien et de lâIstiqlal marocain. DĂšs novembre 1952, il est Ă©lu au bureau de lâAEMNA ; il ne sera vraiment Ă©tudiant quâaprĂšs le baccalaurĂ©at lâannĂ©e suivante en entrant en propĂ©deutique puis en entreprenant des Ă©tudes dâhistoire. Ă la faveur dâune invalidation dâun Ă©tudiant nationaliste marocain passĂ© au parti communiste, Mohammed Harbi se retrouve secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de la section parisienne de lâAEMNA dans lâannĂ©e universitaire 1953-1954.
Les conflits du milieu politique Ă©tudiant redoublent avec la constitution en dĂ©cembre 1953 de lâUnion des Ă©tudiants algĂ©riens de Paris. DĂ©jĂ Ă lâuniversitĂ© dâAlger, il y avait eu une tentative de mettre en place une Union nationale des Ă©tudiants algĂ©riens qui prenait modĂšle sur lâUGET, lâUnion gĂ©nĂ©rale des Ă©tudiants tunisiens ; ce sigle marque la disparition de lâinitiale M et de la caractĂ©risation des Ă©tudiants comme musulmans comme dans AEMNA et plus tard UGEMA ; lâUGET comprend des Ă©tudiants juifs tunisiens, chrĂ©tiens et sans religion y compris venant de familles dites europĂ©ennes. Conduits par BelaĂŻd Abdeslam que M. Harbi connaĂźt depuis leurs communs dĂ©buts dans le scoutisme musulman, les Ă©tudiants du MTLD dâAlger ont mis fin Ă la tentative a-confessionnelle soutenue en particulier par les Ă©tudiants communistes. Le conflit se retrouve Ă Paris. Mais le coordinateur du MTLD Ă Paris est Mâhamed Yazid*, suprĂȘmement habile ; il assure aussi les relations avec les partis de la gauche française, le PCF et plus encore la CGT qui a mis en place une Commission nord africaine. Il accepte le rejet de toute rĂ©fĂ©rence religieuse, la pratique dâalliances comprenant les communistes et lâouverture au dĂ©bat culturel du journal LâĂ©tudiant algĂ©rien.
Il y a concordance avec lâorientation de Mohammed Harbi, dâautant que celui-ci sâapproche du marxisme et des Ă©tudiants anticolonialistes tant de la SFIO (Michel Rocard et GĂ©rard Belorgey) que du PCF. En fĂ©vrier 1953, il avait prĂ©sentĂ© la question algĂ©rienne au cercle LĂ©nine et rencontrĂ© Daniel GuĂ©rin qui lâavait lancĂ© dans la lecture des brochures rĂ©volutionnaires anarchistes et luxemburgistes des Ăditions Spartacus. Bien quâils jugent ces lectures non orthodoxes, ses camarades les plus proches sont de jeunes communistes du ComitĂ© anticolonialiste, venant dâAlgĂ©rie, dont AndrĂ© Akoun*, Jean Claude Melki* de familles juives ou Abdelaziz Benmiloud* et Ahmed Inal* de Tlemcen. Aussi Mohammed Harbi devient suspect de communisme sinon dâĂȘtre un agent sous-marin du PCF et de Moscou. Il nây aura plus de cesse dans cette mĂ©fiance politique qui se transforme vite en hostilitĂ© par anticommunisme.
Lâagitation politique lâemporte au-delĂ des traverses de jeune homme libre ; Ă lâĂ©tĂ© 1953, son amie Gilberte Pagnon lui annonce quâelle est enceinte ; elle donne naissance au dĂ©but de 1954 Ă son premier fils, Emir (le mariage sera prononcĂ© en 1957). Cette annĂ©e 1954 est une annĂ©e matĂ©riellement et moralement trĂšs dure quand deviennent aigus les effets de la crise du MTLD, lâĂ©chec dâun congrĂšs dĂ©mocratique et le partage entre les partisans de Messali (congrĂšs de Hornu) et les partisans du ComitĂ© central ou centralistes (congrĂšs de Belcourt Ă Alger). Par retrait devant le culte de la personnalitĂ©, Mohammed Harbi est du cĂŽtĂ© des centralistes, tout en ayant des Ă©chos de lâengagement des « neutres » du CRUA et des initiatives de Mohammed Boudiaf Ă prĂ©cipiter la sortie de crise par le dĂ©clenchement de lâinsurrection. Dans lâĂ©tĂ© 1954, il retrouve les bases du mouvement nationaliste Ă Skikda et sa rĂ©gion. Partant au Caire en octobre 1954, Mâhamed Yazid lui dit de se tenir prĂȘt.
Dans le milieu Ă©tudiant de Paris, il se trouve assurer la transition de la section de la FĂ©dĂ©ration de France du MTLD au rattachement clandestin dâindividualitĂ©s et de petits groupes Ă la FĂ©dĂ©ration de France du FLN. Ă nouveau, et sur deux plans, il sâoppose Ă BelaĂŻd Abdesslam. Membre du ComitĂ© central du MTLD, celui-ci prolonge lâattentisme face la lutte armĂ©e engagĂ©e, quand Mohammed Harbi Ă©carte dâabord puis rĂ©pond aux sollicitations de Mourad Tarbouche qui prend la tĂȘte de la FĂ©dĂ©ration du FLN. Il est chargĂ© de missions de contacts, souvent dĂ©cevants, avec des responsables de la SFIO et du PCF. Il maintient la publication du bulletin LâAction algĂ©rienne, malgrĂ© la virulence du nouveau diffĂ©rend sur le caractĂšre musulman de lâassociation Ă©tudiante. Câest Ă Paris que se proclame cette fois lâUnion gĂ©nĂ©rale des Ă©tudiants algĂ©riens (UGEA sans le M de musulmans) rĂ©unissant les nationaux progressistes des partis nationalistes ou indĂ©pendants et les communistes anticolonialistes ; il y aura deux congrĂšs Ă la fin juillet 1955. Les Ă©tudiants communistes dâAlger, pour manifester quâil Ă©chappe Ă la tutelle du PCF, fut-elle dâexercice indirect, votent pour lâUGEMA, union gĂ©nĂ©rale des Ă©tudiants musulmans algĂ©riens ; BelaĂŻd Abdeslam lâemporte. Depuis la coupure de 1945 dans les positions prises par les partis communistes français et algĂ©rien, la rĂ©fĂ©rence Ă lâIslam sert de ligne de dĂ©marcation. « De la maniĂšre dont chacun dĂ©finissait la communautĂ© politique dĂ©pendait lâavenir des AlgĂ©riens de toutes origines » telle est la leçon tirĂ©e par Mohammed Harbi dans ses mĂ©moires (2001). Lâincertitude pĂšse principalement sur les communistes juifs ou les progressistes europĂ©ens portant lâidĂ©al de lâAlgĂ©rie algĂ©rienne. Son sursis cassĂ©, Mohammed Harbi est recherché ; la vie clandestine du militant FLN commence. Sous une fausse identitĂ©, Jean Claude Melki, lâami communiste qui vient de Constantine, lui trouve une chambre et la famille Melki lui facilite la vie, tandis que son jeune frĂšre Mahmoud Ă©chappe Ă la rĂ©pression coloniale et par lâentremise de la CGT, il pourra avoir du travail Ă lâusine Renault. Son second frĂšre Nourredine est responsable du FLN dans lâIsĂšre ; arrĂȘtĂ© en 1958, il sera transfĂ©rĂ© du camp du Larzac en France au camp de Saint Leu en AlgĂ©rie.
Pendant un mois Ă la rentrĂ©e dâoctobre 1955, Mohammed Harbi, grĂące Ă AndrĂ© Akoun*, officie comme maĂźtre dâinternat au lycĂ©e de Coulommiers, au sud de Paris. Mais une atteinte de tuberculose vient suspendre et cet emploi et son activisme politique. Il est soignĂ© au sanatorium de BouffĂ©mont (Val dâOise) de novembre 1955 Ă juin 1956. Comme les bibliothĂšques des services mutualistes sont riches dâouvrages, en particulier par la vigilance des courants syndicalistes de lâenseignement et notamment de la tendance Ăcole Ă©mancipĂ©e entre anarcho-syndicalisme et trotskisme, les lectures ne manquent pas et sur lâhistoire du mouvement ouvrier international et sur le marxisme de la gauche critique du centralisme dâĂtat et de parti (Rosa Luxemburg, Pannekoek, GörterâŠ) que complĂštent les analyses de la bureaucratisation syndicale et social-dĂ©mocrate puis communiste (Roberto Michels, RakovskiâŠ). Les discussions thĂ©oriques animent le Cercle marxiste dâautant que le mouvement communiste est secouĂ© par le retentissement du XXe congrĂšs du PC dâURSS et ensuite pour le parti français, par le vote des pouvoirs spĂ©ciaux en AlgĂ©rie en mars 1956, au nom de la partie (une guerre de libĂ©ration) et du tout (le camp socialiste face aux USA). Comme le note M. Harbi, aux cĂŽtĂ©s des communistes orthodoxes naĂźt une nouvelle espĂšce, celle « des communistes mal-pensants ». Quant Ă lui, comme il le dit lui-mĂȘme : « marxiste dans un mouvement nationaliste, jâallais le plus souvent nagĂ© Ă contre-courant au milieu des traquenards et des soupçons de toute sorte. »
Les derniers mois de sanatorium le laissent, par intermittence, reprendre pied dans lâaction clandestine Ă Paris. En aoĂ»t 1956, il entre Ă la Commission de presse et de communication de la FĂ©dĂ©ration de France du FLN dirigĂ©e dâabord par Tayeb Boulahrouf, hautement comprĂ©hensif, puis par Mohamed Lebjaoui, un homme ouvert, trop ouvert peut-ĂȘtre ; puis il participe au secrĂ©tariat du ComitĂ© fĂ©dĂ©ral. ApprouvĂ© par M. Lebjaoui, il initie la solution mixte pour lâimmigration, qui sera la crĂ©ation en 1957 de lâAmicale gĂ©nĂ©rale des AlgĂ©riens en France (AGTA). Alors que les conflits, attentats et exĂ©cutions sĂ©vissent entre MNA et FLN dans les rĂ©gions ouvriĂšres et Ă Paris, plutĂŽt que dâimplanter lâUGTA en France face au syndicat messaliste quâest lâUSTA, lâAmicale permet la double adhĂ©sion, au FLN et Ă la CGT (le responsable algĂ©rien est SaĂŻd Belouachrani* dit Omar) ou secondairement Ă la CFTC (le contact est Boudissa Safi*). Câest ainsi que le FLN sâest assurĂ© les bases de lâimmigration ouvriĂšre attachĂ©e Ă la CGT. Comme lâimmigration se renouvelle par de jeunes travailleurs, seuls des noyaux anciens mais aguerris demeurent encadrĂ©s par le MNA dans la fidĂ©litĂ© Ă Messali.
Le secrĂ©tariat fĂ©dĂ©ral, hĂ©bergĂ© frĂ©quemment dans lâappartement du professeur de philosophie François Chatelet*, assure la sortie du journal RĂ©sistance algĂ©rienne (Ă©dition de Paris) qui publie aussi des bulletins en cahiers ronĂ©otĂ©s. AprĂšs le vote des pouvoirs spĂ©ciaux, le PCF Ă©volue pĂ©niblement par lâabandon, trĂšs formel car la vision demeure (congrĂšs de juin 1956), de la formule dâUnion française, vers une reconnaissance explicite du fait national algĂ©rien (voir au nom de Jean Dresch) ; le gĂ©ographe Marcel Egretaud, qui est un des contacts de Mohammed Harbi pour accĂ©der aux avis de la Commission coloniale, est chargĂ© de justifier la continuitĂ© de la ligne, en montrant que la conception de Maurice Thorez de la nation algĂ©rienne en formation a atteint son terme dans la rĂ©alitĂ© de ce fait national algĂ©rien. (RĂ©alitĂ© de la Nation algĂ©rienne, Ăditions sociales, Paris, 1957) ; dans le dĂ©bat de la gauche intellectuelle, il faut faire retomber le parti sur ses pieds. Avec la collaboration de son ami AndrĂ© Akoun* qui devient communiste critique, Mohammed Harbi reprend la discussion thĂ©orique en termes marxistes dans un bulletin ronĂ©otĂ© qui ne sort quâen fĂ©vrier 1958 : Le PCF et la rĂ©volution algĂ©rienne (FLN Documents, n° 1). Ce document apparaĂźt donner la position de la FĂ©dĂ©ration de France du FLN ; la conception dâune nation algĂ©rienne progressiste et de culture plurielle est trĂšs proche de lâĂ©laboration soutenue aprĂšs la crise berbĂ©riste du MTLD par la brochure sous le nom dâEl Wattani (voir ci-dessus au nom de Sadek HadjerĂšs*) : LâAlgĂ©rie libre vivra, que Mohammed Harbi republiera dans sa revue Soual en 1987. La question berbĂšre nâa plus Ă ĂȘtre premiĂšre, mais le texte se prononce sur la question des « EuropĂ©ens » et la question des juifs qui peuvent choisir la citoyennetĂ© algĂ©rienne ; câest dire que la nation algĂ©rienne ne peut ĂȘtre dĂ©finie par la religion musulmane. Ă lâadresse du PCF, qui recouvrait la barriĂšre coloniale qui distinguait EuropĂ©ens et Musulmans, la brochure montre comment le mouvement national rĂ©pond Ă la colonisation par un anti-colonialisme et un anti-impĂ©rialisme que lâon peut fonder en marxisme.
En avril 1958, Mohammed Harbi quitte la France, en abandonnant la Commission de presse, pour lâAllemagne (Aix-la-Chapelle puis Cologne) contre son grĂ© sur injonction dâOmar Boudaoud, le nouveau patron de la FĂ©dĂ©ration de France du FLN qui prĂ©tend mettre Ă lâabri une partie des activitĂ©s en Europe. En effet Mohammed Harbi sâemploie Ă coordonner les soutiens Ă la lutte de libĂ©ration algĂ©rienne quâapportent des rĂ©seaux clandestins europĂ©ens, notamment des groupes trotskistes de Belgique et dâAllemagne ; lâaide la plus active et la plus constante, non seulement pour lâargent, mais pour les armes jusquâĂ mettre en place une fabrique au Maroc, est certainement celle de Michel Raptis (Pablo) ; les Ă©changes sont aussi intellectuels et la relation se retrouvera dans le lancement de lâautogestion en 1963 en AlgĂ©rie. « Mon foyer, câest lâexil » ; le doute peut aussi accroĂźtre les distances en voyant les affrontements de pouvoir et la brutalitĂ© meurtriĂšre des mĂ©thodes. Alors que ses fils (trois garçons) sont Ă©levĂ©s chez les grands parents Ă Skida, M. Harbi sâappuie sur sa compagne qui veille sur sa fille Mona, Djenett Regui, tunisienne de naissance, mais qui a grandi Ă Guelma. La rupture avec la direction de la FĂ©dĂ©ration de France du FLN est consommĂ©e dans lâĂ©tĂ© 1958 aprĂšs avoir appris lâexĂ©cution de Ramdane Abane * prĂ©sentĂ© jusquâalors comme mort au combat. M. Harbi accepte une bourse dâĂ©tudes Ă lâUniversitĂ© de GenĂšve ; en septembre 1958, il sâinscrit en deuxiĂšme annĂ©e de sciences Ă©conomiques.
Câest en avril 1959, que Mâhamed Yazid, ministre de lâinformation du GPRA, lui propose dâentrer dans son cabinet. Une fois Ă Tunis, il est happĂ© par Krim Belkacem au MinistĂšre des forces armĂ©es pour prendre le titre de directeur du cabinet civil, cabinet fantomatique face au cabinet militaire du commandant Idir. Les rivalitĂ©s de clans jouent Ă plein, et pour Krim en mal dâĂȘtre chef du gouvernement, il sâagit de compenser le marquage kabyle par la prĂ©sence dâun intellectuel civil liĂ© au mouvement national arabe et de surcroĂźt parent du colonel Ali Kafi qui se retrouve Ă©galement Ă Tunis. Chaque clan et cercle de clientĂšle tourne sur lui mĂȘme quand se renforce la puissance de lâĂ©tat-major de lâarmĂ©e des frontiĂšres. Ce quâobserve Mohammed Harbi deviendra la matiĂšre de ses travaux dâhistorien sur la formation des appareils de lâĂtat-FLN que surplombera lâĂtat militaire. La surveillance policiĂšre est partout ; Mohammed Harbi est menacĂ© dâun conseil de discipline. Heureusement de Tunis au Caire (au bureau des pays de lâEst), il pourra ĂȘtre actif dans le domaine international, car Krim Belkacem devient ministre des Affaires extĂ©rieures. Il reprend aussi avec Mehdi Ben Barka, Ă lâheure de la crĂ©ation de la MaurĂ©tanie (1959), le projet dâune solution maghrĂ©bine Ă la question du Sahara et des frontiĂšres. Dans la vivacitĂ© des dĂ©bats marxistes Ă Tunis, il sâoppose Ă Frantz Fanon* qui dĂ©value le mouvement ouvrier dans sa critique des partis communistes et de lâorthodoxie soviĂ©tique, en faisant de la violence paysanne, la force premiĂšre et authentique de la rĂ©volution au nom des damnĂ©s de la terre. Ce que voit M. Harbi, câest la promotion dans les appareils dâune intelligentsia, souvent de petite bourgeoisie, qui va passer de lâencadrement syndical et politique Ă lâĂtat bureaucratique. Sâil est Ă©loignĂ© en GuinĂ©e au dĂ©but de 1961 comme chef de la mission du GPRA, il est rappelĂ© comme expert pour les premiĂšres nĂ©gociations dâĂvian (mai-juin 1961). Il passe ensuite au cabinet de Saad Dahlab aux Affaires extĂ©rieures qui conduit les discussions avec le gouvernement De Gaulle. Pour ne pas provoquer les oppositions, son titre est celui de coordinateur et non pas de secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral du ministĂšre.
Mohammed Harbi est ainsi lâobservateur direct des conflits de pouvoir du cessez-le-feu de mars 1962 Ă lâindĂ©pendance ; il collabore Ă la rĂ©daction du programme de Tripoli, approuvĂ© Ă lâunanimitĂ© du congrĂšs du FLN pour mieux devenir lettre morte. Sâil rentre Ă Alger le jour de lâindĂ©pendance le 3 juillet, il reste dâabord dans lâattente de lâorientation du gouvernement de Ben Bella ; son nom est rayĂ© de la liste des candidats destinĂ©s Ă former lâAssemblĂ©e nationale. Ce nâest quâĂ la suite de lâengagement de la rĂ©forme agraire et de lâautogestion (dĂ©crets de mars 1963) quâil se fait le soutien du gouvernement de Ben Bella et dĂ©fend lâoption socialiste du FLN tant Ă la direction de lâhebdomadaire RĂ©volution algĂ©rienne quâen approuvant la Charte dâAlger (1964) puis la rĂ©orientation de lâUGTA (congrĂšs du printemps 1965). Le coup dâĂtat du 19 juin 1965 arrĂȘte cette Ă©volution. Mohammed Harbi est un des fondateurs de lâOrganisation de la RĂ©sistance populaire (ORP), rĂ©unissant dans la clandestinitĂ© la gauche du FLN et les communistes les plus actifs. ArrĂȘtĂ© en septembre 1965, il connaĂźt les pires camps de dĂ©tention de LambĂšse Ă Annaba aprĂšs une grĂšve de la faim, Ă DrĂ©an en compagnie pour un temps dâAhmed Abbad*, Mourad Lamoudi* et de William Sportisse*, et longuement de Bachir Hadj-Ali*, Hocine Zahouane*. En 1968, il est envoyĂ© en rĂ©sidence surveillĂ©e Ă Adrar en plein Sahara ; il sâĂ©vade en 1970 et se rĂ©fugie en France pour se consacrer Ă lâenseignement et plus encore Ă lâĂ©criture et au tĂ©moignage sur lâhistoire de la lutte algĂ©rienne de libĂ©ration.
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article138752

