Jean-Pierre Page a Ă©tĂ© un des responsables international de la CGT. Il est un fin connaisseur du Sri Lanka. Au lendemain des terribles attentats qui viennent de frapper lâile, interrogĂ© par Initiative Communiste, il explique le contexte et la situation dans lesquelles interviennent ces attentats frappant des Ă©glises et des hotels qui ont fait plus de 320 morts et plus de 500 blessĂ©s
« Aucune cause ne justifie la mort de lâinnocent ! » La chute, Albert Camus, 1956
La nouvelle est tombĂ©e le jour de PĂąques: un carnage a eu lieu Ă Colombo, un autre « massacre des innocents », une tragĂ©die, une Ă©preuve. Il peut ĂȘtre difficile vu de Paris, de Londres, de New York de mesurer lâĂ©tat de choc quâil provoque dans toute une population. Pourtant il se passe quelque chose dâindĂ©finissable, de tangible, de palpable et dâoppressant difficile Ă dĂ©crire. On a connu ça ailleurs.
La comptabilitĂ© macabre des victimes est provisoire ! PrĂšs de 300 morts dont 45 Ă©trangers, plus de 600 blessĂ©s, sans doute plus compte tenu du nombre de disparus et des victimes que lâon ne peut identifier. Des Ă©glises sont fracassĂ©es, des hĂŽtels dĂ©vastĂ©s, la peur, partout le sentiment quâon nâest pas au bout de ce calvaire. Nâa tâon pas trouver dimanche soir une bombe Ă proximitĂ© du terminal de lâaĂ©roport international BandanaraĂŻke, puis lundi matin 87 dĂ©tonateurs Ă la gare routiĂšre de Colombo, et plus tard prĂšs dâune Ă©glise une nouvelle bombe dans un « van » que des artificiers ont fait exploser!
Est-ce possible ailleurs ? Quand ? Comment le savoir ?
Le couvre feu a Ă©tĂ© dĂ©crĂ©tĂ©, les Ă©coles et les universitĂ©s, les administrations sont fermĂ©s, les rĂ©seaux sociaux interrompus, tous les trains de nuit sont annulĂ©s, les « check points » de lâarmĂ© et de la police ont refait leur apparition, le Conseil national de SĂ©curitĂ© et le Parlement sont convoquĂ© en urgence. Toutes les rĂšglementations anti terroristes sont rĂ©activĂ©es.
Le 23 avril sera une journée de deuil national, au Sri Lanka.
Ăvidemment ce carnage a ravivĂ© dans lâesprit de chacun un traumatisme toujours sensible. Celui, dâun passĂ© pas si ancien marquĂ© par 30 ans de guerre, 80 000 morts, des centaines de milliers de victimes, les destructions effroyables dâune culture cinq fois millĂ©naire, un pays ravagĂ© Ă©conomiquement et socialement, la disparition dâintellectuels et dâartistes de talents, dâhommes politiques visionnaires assassinĂ©s, toute une nation, un peuple martyrisĂ© par ceux lĂ mĂȘme qui voulaient imposer la division du pays pour des calculs sordides, des ambitions gĂ©opolitiques, en faisant prĂ©valoir le sĂ©paratisme, lâintolĂ©rance, lâinjustice, le sectarisme comme programme politique. Le prix de ces longues annĂ©es de souffrances fut dâautant plus lourd si lâon tient compte dâun tsunami sans prĂ©cĂ©dent qui lui provoqua la mort de 40 000 personnes en dĂ©cembre 20041!
Le Sri Lanka, lâancienne Ceylan dont Octave Mirbeau2 aimait Ă dire « quâelle Ă©tait le paradis sur terre » sera-tâil Ă©ternellement condamnĂ© Ă subir ses malheurs comme une fatalitĂ© tout comme si il sâagissait pour lui de pousser sans fins son rocher de Sisyphe?
AprĂšs la dĂ©faite politique et militaire des « Tigres » du LTTE3 en 2009, il fallu reconstruire un Ă©tat et une nation menacĂ©e de dislocation, redonner du sens Ă lâunitĂ© du pays, retrouver une cohĂ©sion. 10 annĂ©es plus tard le chemin est loin dâĂȘtre achevĂ© mĂȘme si le souvenir du conflit tendait Ă sâeffacer. Aujourdâhui, une chose est dĂ©jĂ certaine le carnage du jour de PĂąques donne le sentiment que la sociĂ©tĂ© est proche de faire un bond en arriĂšre, que la page nâest pas tournĂ©e. La barbarie a frappĂ© partout et sans distinctions! Une prise de conscience se dessine : il faut empĂȘcher le retour Ă la case dĂ©part?
A qui, cette fois le crime profite-tâil ? Telle est la vĂ©ritable question que beaucoup se posent !
Comme dans dâautres cas similaires, la folie meurtriĂšre nâest jamais aveugle, et câest bien lĂ tout le problĂšme. La recherche du chaos est toute sauf innocente, elle nâest jamais le rĂ©sultat dâune gĂ©nĂ©ration spontanĂ©e. Ăvidemment, les dĂ©clarations, les rumeurs ne manquent pas, les interprĂ©tations se multiplient comme les jugements dĂ©finitifs des experts « Ăšs terrorisme » qui se gardent souvent de replacer les Ă©vĂšnements dans leur contexte et les rapports de force. Au Sri Lanka, rĂ©gionalement et internationalement, les commentaires se succĂšdent Ă cadence rĂ©pĂ©tĂ©e entre sincĂ©ritĂ©, simulation, hypocrisie et calculs partisans. La dictature des mĂ©dias sâexerce sans limites avec une seule et mĂȘme interprĂ©tation. On cherche Ă nous refaire le coup du « choc des civilisations ».
DĂšs dimanche le Premier Ministre Ranil Wickremensinghe4 avait stigmatisĂ© les attentats et leurs consĂ©quences prĂ©visibles. Il ajoutait Ă la maniĂšre surprenante dâune auto critique que la menace dâattentats terroristes Ă©tait connue, les services de police et de sĂ©curitĂ© en Ă©taient informĂ©s mais personne ne les avait pris en compte sĂ©rieusement. Il lançait immĂ©diatement un appel Ă lâaide Ă©trangĂšre Ă laquelle Donald Trump rĂ©pondait immĂ©diatement, ce fut aussi le cas de lâUnion EuropĂ©enne toute prĂȘte Ă apporter son aide5, pendant que la marine indienne, elle, mobilisait une bonne partie de sa flotte aux larges des cĂŽtes sri lankaises pour officiellement prĂ©venir tout dĂ©barquement de commandos terroristes6.
Bizarrement en octobre 2018, au dĂ©but dâune crise politique majeur qui avait vu son Ă©viction le mĂȘme Ranil avait refusĂ© dâenquĂȘter, dâanticiper et de prendre en compte le complot visant lâassassinat du PrĂ©sident Sirisena7. Pire, il avait fait interpeller et placer en dĂ©tention des responsables des services dâintelligence et de sĂ©curitĂ© du pays.
Faisant suite aux Ă©vĂšnements du 21 avril et Ă la suite les propos du chef de gouvernement, le Ministre de la dĂ©fense Ruwan Wijewardane8 confirmait que lâon ignorait qui Ă©taient les commanditaires. Etaient-ils Ă©trangers ? « ISIS (Daesh) avec des connections locales » accusait immĂ©diatement le Dr. Rohan Gunaratna9.
Par contre on connaissait parfaitement les auteurs des attaques dont les arrestations Ă©taient en cours ou imminentes. Parmi eux plusieurs « kamikazes » musulmans, tous Sri Lankais Ă lâidentitĂ© Ă©tablie qui pour certains avaient louĂ©s la veille des chambres dans les palaces de Colombo visĂ©s par les attentats notamment au « Cinnamon Grand » et au « Shangri-La ». DĂšs le milieu de la journĂ©e de premiĂšres arrestations intervenaient, 8 individus, puis 13 et depuis 28. La location dâune maison Ă©tait identifiĂ©e Ă Panadura dans la banlieue de Colombo, elle constituait en effet la base arriĂšre de toute lâopĂ©ration. Sa location selon le propriĂ©taire coutait 45 000 roupies, lâun des locataires suspect dâintĂ©grisme religieux, mais protĂ©gĂ© par un politicien local avait servi dâintermĂ©diaire. On lâavait donc laissĂ© tranquille.
Il Ă©tait enfin confirmĂ© que dix jours auparavant les services secrets amĂ©ricains et indiens avaient informĂ©s les autoritĂ©s sri lankaises. CNN a ainsi rĂ©vĂ©lĂ© lâexistence dâune note de lâadjoint de lâInspecteur General de la Police Ă Colombo adressĂ© Ă diffĂ©rents services y compris ceux du ministĂšre de la dĂ©fense ou Ă©tait Ă©voquĂ© le projet dâune attaque suicide revendiquĂ©e par Mohamed Saharan, le dirigeant du « Nationâs Thwahid Jaman ».
On aurait donc laissez- faire ? Mais qui et pourquoi ?
Loin de contribuer Ă faire la clartĂ© les rivalitĂ©s au sein de lâĂ©lite politique allaient rendre les choses plus confuses encore. Lâheure des rĂšglements de compte Ă©tait venue. Selon plusieurs membres du gouvernement le PrĂ©sident hostile au Premier Ministre Ă©tait informĂ© mais nâaurait rien fait. En voyage Ă lâĂ©tranger, il nâaurait pris aucune dispositions pratiques, oubliĂ© de rĂ©unir le Conseil National de sĂ©curitĂ©, laissĂ© vacant ses responsabilitĂ©s en matiĂšre de dĂ©fense. Quant au ministre de lâĂ©conomie et homme lige des amĂ©ricains Mangala Samaraweera, lâancien prĂ©sident de centre gauche et chef de lâopposition Mahinda Rajapaksa, chercherait Ă exploiter la situation. Les morts ne sont pas encore enterrĂ©s que la politique politicienne sri lankaise avec la mĂ©diocritĂ© qui la caractĂ©rise sâen donne a cĆur joie. Elle sâagite et comme toujours sans dignitĂ©. Comme Ă lâhabitude tout le monde y va de son couplet. !
On reste confondu par ces dĂ©couvertes et ces rĂ©vĂ©lations quelques heures Ă peine aprĂšs le carnage. Ainsi comme en dâautres lieux Ă Paris, Londres ou Bruxelles, on connaissait les « terroristes », les filiĂšres, les structures, lâorganisation de lâopĂ©ration, les contacts et mĂȘme les relations politiques locales des terroristes10. Fort opportunĂ©ment ils avaient signĂ© leurs forfaits en laissant sur place leurs papiers dâidentitĂ© et bien dâautres objets confondants pour des terroristes aussi bien organisĂ©s. Bien Ă©trange « remake » dĂ©jĂ jouĂ© ailleurs!
Face aux interrogations et aux questions qui pleuvent ! Le PrĂ©sident et le Premier Ministre ont annoncĂ© sans tarder la mise place dâune commission dâenquĂȘte. « Si vous voulez enterrer un problĂšme, nommer une commission » avait lâhabitude de dire Georges Clemenceau11 ! A la recherche dâun bouc Ă©missaire et pour faire bonne mesure, le pouvoir a exigĂ© la dĂ©mission de lâInspecteur General de Police (IGP), haut fonctionnaire pourtant sous la responsabilitĂ© du gouvernement12. A Colombo comme Ă Paris, Castaner fait des Ă©mules, lui fait dĂ©missionner le PrĂ©fet de Police, ici lâIGP. On a les inspirateurs que lâon mĂ©rite !
Ainsi et comme ce fut le cas ailleurs, on dĂ©couvre en moins de 48 heures « le modus operandi », il est chaque fois le mĂȘme. Il sâagirait dâun groupe djihadiste, des combattants dâorigine sri lankaise survivants de la guerre en Irak et Syrie. Du moins câest ce quâaffirme la trĂšs informĂ©e Nirupama Subramanium journaliste du Indian Express. Selon celle-ci les services de renseignements Indiens, le trop fameux RAW avaient informĂ©s leurs partenaires Sri lankais sur la menace imminente dâattentats devant frapper des Ă©glises catholiques, des touristes Ă travers de grands hĂŽtels de la capitale, lâAmbassade Indienne Ă©tait Ă©galement visĂ©e. Les terroristes Ă©taient connus disait elle, toutefois, elle nâalla pas jusquâ Ă mettre en cause les rebelles kashmiris qui selon Delhi seraient soutenus en sous mains par le Pakistan, 13 mais suivez son regard. En politique, il nây a pas de petits bĂ©nĂ©fices ! LâInde nâest elle pas au milieu dâune bataille Ă©lectorale que lâon dit difficile pour Narendra Modi, son premier ministre. En conflit ouvert avec le Pakistan, il menace si il le fallait dâutiliser la bombe atomique14 pour rĂ©gler leurs Ă©ternels diffĂ©rents frontaliers. Le contexte rĂ©gional nâest donc pas indiffĂšrent, il faut le prendre en compte !
Pendant ce temps le gouvernement Sri Lankais, lui, est aux abois. La perspective des prochaines Ă©lections prĂ©sidentielles et celles provinciales maintes fois reportĂ©es sont dans toutes les tĂȘtes. Lâavenir est en effet incertain pour les nĂ©o libĂ©raux de Ranil Wickremesinghe dont le parti UNP est en proie aux ambitions multiples. Cette inquiĂ©tude est Ă©galement perceptible chez leurs protecteurs amĂ©ricains pour qui le Sri Lanka gĂ©rĂ© dorĂ©navant comme une extension des Etats Unis est dirigĂ© en fait depuis lâAmbassade des Etats-Unis avec la collaboration de US Aid, des Peacecorps au budget impressionnant, avec lâappui de lâOpen Society de Georges Soros, dâONG et de nombreuses fondations tentaculaires comme la sociĂ©tĂ© du Mont Pellerin15Ă laquelle appartient Ranil Wickremesinghe et qui sâhĂ©berge directement dans les bureaux du premier ministre.
A ce stade de la rĂ©flexion, il nâest pas inutile de rappeler que la fin justifiant les moyens on dĂ©couvre dans la longue histoire politique du Sri Lanka, comment les politiciens de droite ont souvent non sans cynisme et violence provoquer des Ă©vĂšnements leur permettant de rester indĂ©finiment au pouvoir. Un des moyens consiste Ă reporter systĂ©matiquement et pendant plusieurs annĂ©es les Ă©chĂ©ances Ă©lectorales. Mais il y a eu bien pire, on le fit aussi en sâaccaparant tous les pouvoirs politiques, en muselant les libertĂ©s fondamentales, en interdisant les partis et les syndicats, en foulant au pied la dĂ©mocratie, en assassinant les opposants et de nombreux intellectuels. Ce fut le cas par exemple du PrĂ©sident J.R Jawardana, ce grand ami de Ronald Reagan qui fit amender la constitution en 1978, afin de faire main basse sur tout lâappareil dâĂ©tat, le plaçant exclusivement et unilatĂ©ralement Ă son service, il initia le « Prevention Terrorism Act », puis prolongea indĂ©finiment la survie de son gouvernement en reportant dĂ©finitivement toutes les consultations Ă©lectorales, il changea mĂȘme la capitale de place en lui donnant son nom. En 1983 il fut lâinspirateur et lâorganisateur du « Black July » un pogrom anti tamoul16, qui ne fut pas indiffĂšrent aux causes de la guerre qui ensanglanta le pays pendant 30ans. A cette Ă©poque et dans son gouvernement J.R comme on lâappelait communĂ©ment comptait un jeune ministre ambitieux, aux dents longues et plein dâavenir : Ranil Wickremensinghe. Tout semble confirmer que lâĂ©lĂšve a retenu la leçon du maitre.
AprĂšs les Ă©vĂšnements politiques de novembre 2018 et le limogeage dont il fut lâobjet, Ranil cherche depuis une rĂ©ponse existentielle au maintien de son pouvoir exclusif. La situation est compliquĂ©e car il doit faire face au mĂ©contentement et au rejet personnel dont il fait lâobjet. Ce sentiment est en effet trĂšs fort dans le pays. Avec le soutien des pays occidentaux il a pu jusquâĂ prĂ©sent se maintenir mais au prix de lâĂ©clatement de la majoritĂ© dont il disposait au parlement et de concessions quâil du faire Ă lâopposition, notamment en admettant Ă sa tĂšte, le toujours charismatique Mahinda Rajapkasa. Il le le sait, il a gagner du temps mais la partie dĂ©cisive nâest que remise. A travers leur exploitation les Ă©vĂšnements tragiques que connaĂźt le pays peuvent peut ĂȘtre offrir une porte de sortie Ă lâimpasse politique dans laquelle il se trouve. Il faut donc sâattendre Ă ce quâil ne la nĂ©glige pas, mĂȘme si il doit faire tomber quelques tĂȘtes. Câest lĂ une autre dimension du contexte Ă prendre en compte.
Lâurgence est impĂ©rative, car la pression de la part des occidentaux et des Indiens est grande pour maintenir leur contrĂŽle et leur hĂ©gĂ©monie sur cette ile si stratĂ©gique. Ces derniers doivent faire face aux ambitions Ă©conomiques, militaires et politiques de la puissance montante dans la rĂ©gion : la Chine et a son grandiose projet de nouvelle route de la soie que soutiennent entre autre ses alliĂ©s Russe Pakistanais, Iranien.
Le problĂšme câest que lâingĂ©rence occidentale, la mise en cause ouverte de la souverainetĂ© du pays provoque une mobilisation croissante et sans prĂ©cĂšdent de lâopinion Sri Lankaise contre ce qui fait figure dâabdication, de reniement et de trahison de son Ă©lite au pouvoir. Depuis 2015 et le vote dâune rĂ©solution au Commissariat aux droits de lâhomme de lâONU Ă GenĂšve, trĂšs contraignante pour le Sri Lanka mais soutenu par lui mĂȘme et les USA, le gouvernement a du mal Ă se dĂ©pĂȘtrer de cet aveu de soumission aux exigences occidentales. Elles sont vite devenues insupportables, Ă fortiori pour un peuple ayant subi 450 ans de colonisation.
Washington Ă travers ses ambassadeurs agissant comme de vĂ©ritables âmissi dominiciâ se comporte donc avec la condescendance anglo saxonne habituelle, comme il le ferait dâune ancienne « rĂ©publique bananiĂšre ». Par ailleurs, la crise Ă©conomique et sociale sâest aggravĂ©e dans tous les domaines. Les âChicago boysâ de Milton Friedman et les rĂ©seaux de la Fondation du Mont PĂšlerin orientent les dĂ©cisions mais avec les consĂ©quences politique que lâon imagine! Rien ne doit Ă©chapper Ă lâouverture aux dogmes du libĂ©ralisme sous le contrĂŽle draconien du FMI, de la Banque Mondiale, dâune union europĂ©enne tatillonne comme Ă celui des institutions financiĂšres internationales. Mais il y a un prix Ă payer, et il est trĂšs lourd.
Le rĂ©sultat est spectaculaire, en 2 annĂ©es le pays est au bord de la faillite, la roupie a perdu prĂšs de 20% de sa valeur en un an, un effondrement de lâĂ©conomie est en vue, la rĂ©gression sociale est lâhorizon immĂ©diat, lâĂ©pidĂ©mie de dengue fait des ravages, la liquidation de la production agricole entre autre celle du riz, du thĂ©, des Ă©pices est organisĂ©, les inĂ©galitĂ©s ont explosĂ©, les riches promoteurs dâune finance facile et artificielle sont devenus plus riche pendant que la population elle sâest appauvrit dangereusement, la corruption a grande Ă©chelle a ainsi Ă©tĂ© marquĂ©e par le holdup up historique sur la Banque centrale, le Sri Lanka est devenu une des plus importantes plate formes au monde pour le blanchement dâargent, les trafics en tout genre : drogue, armes, organes, lâinstabilitĂ© politique permanente tourne Ă la farce, le pays est vendu Ă la dĂ©coupe ouvrant la possibilitĂ© dorĂ©navant aux sociĂ©tĂ©s transnationales de sâaccaparer la propriĂ©tĂ© nationale sans limites les meilleurs terres du pays, ses ressources naturelles.
Face Ă la colĂšre et lâexaspĂ©ration que cette politique suscite, la situation peut devenir Ă hauts risques. Elle pourrait ainsi sonner le glas des ambitions gĂ©o politiques des Etats-Unis dans une rĂ©gion stratĂ©gique Câest Ă dire une des zones aux dĂ©fis gĂ©opolitiques les plus Ă©levĂ©s de la planĂšte. 100 000 tankers y empruntent chaque annĂ©e les corridors maritimes. La moitiĂ© du trafic international dont les 2/3 reprĂ©sente celui des hydro carbures. On sait depuis la guerre en Yougoslavie ce que reprĂ©sente le contrĂŽle des corridors Ă lâĂ©chelle mondiale.
LâĂ©chec de la fameuse âIndo-Pacific rĂ©gional architectureâ17, des USA pourrait entrainer du mĂȘme coup un nouveau succĂšs dâimportance pour la Chine en ouvrant un nouvel espace Ă son influence. Câest lĂ lâenjeu de cette partie dâĂ©checs qui se joue aujourdâhui au milieu de lâOcĂ©an Indien. Elle avait en fait commencĂ© depuis 2002 sous lâimpulsion de Georges Bush, puis poursuivie avec Barack Obama et sa stratĂ©gie de « Pivot Asia »! En 2015 aprĂšs la victoire Ă©lectorale de la droite, les nĂ©gociations entre Washington et Colombo entendaient arrimer solidement le Sri Lanka aux ambitions gĂ©o stratĂ©giques de lâEmpire en particulier au plan militaire. Câest donc avec une certaine fĂ©brilitĂ© que Washington a du faire accĂ©lĂ©rer Ă Trincomalee, lâinstallation dâinfrastructures dans le plus grand port en eau profonde de lâAsie. Celui-ci pourrait Ă termes abriter la 7e flotte face aux formidables et rapides investissements chinois en matiĂšre maritime, commerciale et militaire. Câest pourquoi le dispositif mis au service des amĂ©ricains par le gouvernement sâaccompagne dâavantages extra territoriaux considĂ©rables et exclusifs au bĂ©nĂ©fice du contingent amĂ©ricain18.
Si ces objectifs demeurent plus que jamais Ă lâordre du jour, le contexte lui a changĂ© de maniĂšre imprĂ©vue. Lâhoroscope est il toujours aussi favorable pour les prĂ©visionnistes de Washington? On en est plus certain! Câest lĂ aussi une dimension du contexte Ă mĂ©diter.
Il semble quâau Sri Lanka malgrĂ© les incessantes campagnes en faveur dâun droitdeâhommisme occidental dans lâair du temps, ne fassent pas recette. On est pas arriver Ă casser des briques comme le font les chinois et depuis des siĂšcles au fameux monastĂšre de Shaolin 19!
On oublie trop souvent dans lâhistoire, comment des peuples dans des pays qui semblent Ă©loignĂ©s, peuvent jouer un rĂŽle dĂ©cisif dans le renversement des Ă©quilibres internationaux. On peut se poser la question si, dans le cas du Sri Lanka, nous nâavons pas affaire Ă©galement Ă un conflit dâimportance gĂ©ostratĂ©gique majeure pour lâavenir de cette rĂ©gion si dĂ©cisive pour lâavenir de lâhumanitĂ©
DâoĂč la nĂ©cessitĂ© de comprendre la complexitĂ© des enjeux et de sortir de la vision manichĂ©enne qui vise Ă tuer la rĂ©flexion et Ă aveugler ceux qui jugent les questions « lointaines », au regard de leurs seules « bonnes intentions » ou encore des apparences vĂ©hiculĂ©es le plus souvent par les lobbies mĂ©diatiques les plus riches et les plus puissants.
Loin de nous Ă©loigner de cette tragĂ©die de PĂąques, nous devons pour en comprendre les causes rĂ©flĂ©chir Ă un contexte qui nâest pas indiffĂ©rent Ă ces Ă©vĂšnements douloureux et au carnage auquel il a donnĂ© lieu.
Par consĂ©quent et comme on le voit, les raisons ne manquent pas pour affaiblir le Sri Lanka, le faire douter de lui mĂȘme, le diviser, Ă lâĂ©carteler entre lâInde, la Chine, les Etats Unis, le manipuler, en cherchant Ă opposer les communautĂ©s entre elles, en rejouant le thĂšme Ă©culĂ© dâune nouvelle guerre ethnico-religieuse.
Mais Ă travers les Ă©preuves qui sont les siennes, le peuple Sri Lankais a aussi acquis une maturitĂ©, une luciditĂ© et une clairvoyance qui il faut lâespĂ©rer lui permettra de mettre en Ă©chec une nouvelle fois ceux qui veulent lui faire renoncer Ă ĂȘtre lui mĂȘme.
Jean-Pierre Page
1 « Le Tsunami un tournant dans la vie des Sri lankais » (CNRS), de magnitude 2, cette catastrophe entraina la mort de 38 195 personnes et 15683 blessés en décembre 2004.
2 Octave Mirbeau(1848-1917) Ă©crivain, journaliste, voyageur, fin connaisseur de Ceylan, lâancienne dĂ©nomination du Sri Lanka.
3 LTTE : mouvement sĂ©paratiste, protagoniste dâune guerre de 30 ans au Sri Lanka. Il fut soutenu directement Ă lâorigine par lâInde dâIndira Gandhi, puis par de nombreux pays occidentaux. Lire « the road to Nandikanal » du gĂ©nĂ©ral Kamal Gunaratne, Vijitha Yapa, Colombo 2016
4 « Aimed at destabilizing economy » Ranil Wickremensinghe, Daily Mirror, 22 avril 2019
5 « E.U ready to offer supportâŠÂ » Federica Mogherini, The Island 23 avril 2019.
6 « Indian coast guard placed on high alert after Sri Lanka bombing » RT international, 22 avril 2019.
7 « Sri Lanka, rétablir la vérité » Jean-Pierre Page, Le Grand soir, 13 novembre 2018.
8 « Security beefed up » Ruwan Wijewardane, Daily Mirror 22 avril 2019.
9 « Blasts carried out by ISIS with local connections »Dr.Rohan Gunaratna, Daily Mirror, 23 avril 2019
10 « Suspect released by police due to powerfull politicians »Kabir Hashim, millionaire et ministre du pétrole, des ressouces et du développement, The island 23 avril, 2019.
11 Georges Clemenceau (1841-1929) ancien Premier Ministre français.
12 « Rajitha calls for resignation of IGP » Majitha Senaratne, Ministre de la Santé, The Island, 23 avril 2019
13 « Nirupama Subramanium » in Indian Express, 22 avril 2019
14 « Our nuclear arsenal is not for Diwali, PM Narendra Modi warns Pakistan », The Economic Times, 17 avril 2019
15 « Néo libéralisme contre souveraineté, la cas du Sri Lanka »Tamara Kunanayakam, La pensée libre. Novembre 2018
16 « Black July »une des pĂ©riodes la plus noires de lâhistoire Sri Lankaise. Les pogroms anti tamouls encouragĂ©s et organisĂ©s par des ministres du gouvernement Jawaradana entraina la mort de plus de 5000 personnes, la destruction et lâincendie de prĂšs de 10 000maison et plus de 8000 magasins appartenant Ă des Tamouls.
17 « US will continue to be an Indo-Pacific power » discours de Alice G.Wells assistante secrĂ©taire dâĂ©tat pour lâAsie central et du Sud, Indian Ocean conference 2017, The Island, Colombo, 1/09/2017
18 « Duplicity and double speak on US military logistics hubs in Sri Lanka », Lasanda Kurukulasuriya, publiĂ© par Defend Democracy Press, Investigâaction newsletter, ou sur son site « Dateline Colombo » 4 fĂ©vrier 2019
19 Le temple de Shaolin édifié au 5e siÚcle est un centre mondialement connu pour son enseignement des arts martiaux, dont le Kung Fu.

