Ludo De Witte (*), Initialement publié sur DeWereldMorgen | le 9 juin 2026
En France, un mouvement est en pleine ascension et pourrait bientôt être suivi avec fascination, espoir et sens critique par le monde progressiste en Europe. Ce mouvement, c’est La France insoumise (LFI), la France qui refuse de se laisser soumettre, la France insoumise de Jean‑Luc Mélenchon, ancien responsable du PS qui, au fil des décennies, s’est de plus en plus orienté vers l’écosocialisme.
Mélenchon propose une alternative progressiste séduisante et se lance dans la course à la présidence, pour laquelle les Français se rendront aux urnes en avril 2027. Les éditorialistes dominants annoncent déjà, au nom de l’ordre bourgeois, la défaite de LFI. Mais l’effondrement du camp du président actuel, Emmanuel Macron, la division d’une gauche réformiste qui a en outre perdu une grande partie de sa base militante, et le large soutien populaire dont bénéficie LFI montrent que l’issue du scrutin est loin d’être certaine.
Sur le site de LFI, 300 000 personnes ont déjà soutenu la candidature de Jean‑Luc Mélenchon, et 26 000 personnes ont lancé avec enthousiasme sa campagne lors d’un grand meeting, dimanche 7 juin, dans la banlieue parisienne de Saint‑Denis [1].
LFI entreprend ainsi une troisième tentative pour mettre le feu au projet néolibéral européen, après deux échecs précédents. La première remonte à 1981, lorsque le président François Mitterrand, après la victoire électorale du PS (sociaux‑démocrates) et du PCF (communistes old school), forma « le gouvernement de gauche ».
Dès 1983, Mitterrand opère le « tournant de la rigueur », une capitulation totale face aux powers that be et à l’offensive néolibérale lancée à l’époque par le président américain Ronald Reagan et la Première ministre britannique Margaret Thatcher.
En 2015, une deuxième tentative survient lorsque Syriza forme en Grèce un gouvernement qui rejette les diktats européens. La direction de Syriza, dépourvue de plan B, cède après six mois au chantage de l’Union européenne, qui menaçait d’expulser la Grèce de la zone euro.
Mélenchon et LFI feront‑ils mieux en 2027 ? Jamais deux sans trois ?
Vers un possible bouleversement
Il reste encore beaucoup à dire sur les chances de réussite de LFI et sur les leçons à tirer de ces développements. Les mobilisations de LFI pour conquérir les cœurs et les esprits des Français ne font que commencer, et les forces bourgeoises n’ont pas encore abattu toutes leurs cartes. Voici néanmoins quelques éléments encourageants.
LFI propose une rupture avec le productivisme aveugle. Une planification ambitieuse, avec des accents écologiques marqués, doit orienter l’économie vers les besoins humains et le respect de la nature. Le programme vise notamment à collectiviser les services essentiels et les biens communs, à taxer les superprofits, à briser les oligopoles — comme celui de quelques milliardaires dans les médias français — et à contenir les violences policières contre les personnes racialisées. Ce n’est pas un programme « socialiste » qui créerait du jour au lendemain une nouvelle société, mais une étape vers celle‑ci [2].
LFI défend également un internationalisme conséquent, notamment sur la Palestine et l’OTAN. Le mouvement veut en outre réformer en profondeur la République française, qualifiée de « monarchie présidentielle ». LFI souhaite par exemple instaurer des référendums d’initiative citoyenne permettant de révoquer des élus, de proposer ou d’abroger des lois, et de modifier la Constitution.
LFI veut aussi que la France utilise son poids économique pour desserrer l’étau néolibéral européen, en préparant — comme moyen de pression et comme plan B — une Frexit. Pas étonnant que l’élite française s’emploie à diaboliser LFI. Voir par exemple le pamphlet La meute (« la populace »), dans lequel deux journalistes du Monde présentent Jean‑Luc Mélenchon et ses soutiens comme une secte. Ou encore les accusations médiatiques quasi quotidiennes d’« islamo‑gauchisme » et d’« arrière‑plans antisémites » visant LFI, parce que le mouvement condamne systématiquement le génocide palestinien et défend le droit à la résistance contre la colonisation.
L’accusation récurrente selon laquelle le leader de LFI serait trop « clivant » n’est pas sérieuse. Le Nouveau Front populaire [3], coalition entre LFI et la gauche traditionnelle, a explosé à l’initiative des dirigeants du PS, du PC et des Verts : ils ont clairement indiqué ne plus vouloir travailler avec LFI et Mélenchon.
Les dirigeants de la gauche réformiste aiment répéter les accusations médiatiques absurdes du establishment français pro‑sioniste pour refuser toute coopération. Ils savent bien sûr que l’antisémitisme prospère dans les milieux d’extrême droite, mais cela les dérange beaucoup moins : l’accusation d’antisémitisme sert avant tout d’instrument pour terroriser et réduire au silence toute critique du génocide palestinien, avec le soutien actif du PS, désormais totalement absorbé par le lobby sioniste français.
François Hollande, figure de proue du parti, qui a déjà derrière lui un mandat présidentiel catastrophique (2012‑2017) et souhaite se représenter, a même soutenu une proposition de loi — depuis abandonnée — visant à assimiler l’antisionisme à l’antisémitisme. En échange de leurs attaques contre LFI, cette gauche « respectable » bénéficie d’une attention médiatique positive quasi illimitée de la part des faiseurs d’opinion professionnels.
Mélenchon “clivant” ?
LFI « clivant » ? Il s’agit en réalité d’un code destiné à masquer le fait que Mélenchon met impitoyablement en lumière ce que représente encore aujourd’hui la gauche réformiste : des partis sociaux‑démocrates vidés de leur substance, ou des formations écologistes traditionnelles affaiblies, ainsi que des cercles gravitant autour de figures comme Raphaël Glucksmann (PS), François Hollande (PS), Fabien Roussel (PCF) ou Marine Tondelier (Europe Écologie‑Les Verts, EELV), qui ne remettent pas en cause l’ordre néolibéral.
Aujourd’hui, ils se disputent entre eux la position de « candidat unique de la gauche respectable ». Ces dirigeants sont largement des généraux sans armée, sans vision, sans programme ni stratégie, mais tous veulent devenir président. Contre LFI, alors que Jean‑Luc Mélenchon avait obtenu 22 % au premier tour de la présidentielle de 2022, contre moins de 10 % pour le PS, le PCF et EELV réunis.
Faute de base militante, Glucksmann et consorts convoitent tous le bas de laine du PS et les 8 millions d’euros nécessaires pour une campagne médiatique « bourgeoise » organisée d’en haut. Ce spectacle lamentable ne parvient toutefois pas à freiner l’ascension de Mélenchon : dans les sondages récents, LFI les surclasse largement, sans parler du succès du grand meeting du dimanche 7 juin et des centaines de milliers de personnes qui soutiennent déjà la candidature de Mélenchon.
L’unité impossible ?
Il est évidemment regrettable qu’un candidat unique de la gauche ne soit pas envisageable, malgré le souhait de nombreux militants à la base. C’est logique : en 2022, Mélenchon n’a manqué que 420 000 voix pour accéder au second tour décisif. Si le PCF — anciennement stalinien et réformiste — qui avait obtenu 800 000 voix, ou même seulement deux groupes trotskistes, totalisant 450 000 voix, n’avaient pas présenté de candidats et avaient appelé à voter Mélenchon, le candidat de LFI — et non Marine Le Pen — aurait affronté Emmanuel Macron au second tour.
Les élus du PS redoutent eux aussi une rupture avec LFI, car ils craignent de perdre leur siège lors des prochaines élections législatives s’ils doivent se passer du soutien de LFI — soutien qu’ils avaient obtenu en 2024 au sein du Nouveau Front populaire.
Quoi qu’il en soit, Mélenchon est le seul à disposer du programme, de la base électorale potentielle et du mouvement de masse nécessaires pour enfin mettre sur pied, douze ans après Syriza en Grèce en 2015, une alternative ayant une réelle chance de succès.
La progression électorale du candidat Mélenchon est en tout cas spectaculaire : 11 % en 2012, 20 % en 2017 et 22 % en 2022. Et cette fois, une victoire mettrait en mouvement non pas Athènes mais Paris. Non pas un petit pays comme la Grèce, qui représente à peine 2 % du PIB européen, mais un pays pilier de l’Union européenne, qui pèse 17 % du PIB européen.
Obstacles
Une aube rouge‑verte se profile‑t‑elle à l’horizon, Mélenchon transformant‑il la France en moteur d’un autre pays, écosocialiste, comme étape vers une rupture avec l’Europe néolibérale ? Les obstacles sont nombreux ; j’en mentionne déjà deux.
D’abord, il est indispensable que LFI parvienne à mobiliser des segments des classes populaires qui votent aujourd’hui pour l’extrême droite (Le Pen/Bardella‑RN) ou ne votent pas. Le réservoir de jeunes, d’ouvriers, d’employés et de personnes précarisées, confrontés à l’incertitude, aux frustrations et au malaise, est immense.
L’État néolibéral français est un État dégraissé, qui organise de moins en moins de services publics. La part des emplois précaires et sous‑payés augmente. Le marché dérégulé entraîne des loyers inabordables. La colonisation néolibérale des esprits individualise et isole.
Beaucoup se sentent abandonnés. Ils ne sont pas doctrinalement racistes ou fascistes, mais choisissent l’apolitisme ou l’antipolitique. Ils ne votent pas, ou votent pour l’extrême droite, comme un uppercut adressé à l’establishment, sans pour autant embrasser le néofascisme (Mélenchon parle des « fâchés pas fachos »).
Ils constituent un immense réservoir inexploré, qui selon plusieurs analyses serait plutôt enclin à voter à gauche qu’au centre ou à droite. Sans convaincre ces larges groupes d’abstentionnistes [4], il sera très difficile pour LFI de conquérir avec succès le palais présidentiel de l’Élysée.
Autre condition cruciale
Compte tenu de l’opposition active des classes dominantes en France et ailleurs à une éventuelle gouvernement LFI, Jean‑Luc Mélenchon n’a aucune chance sans le soutien massif d’une base mobilisée.
LFI n’est pas un parti solidement structuré, mais un mouvement souple de sympathisants, construit autour du leader et d’un petit noyau de fidèles. Ce concept a permis, il y a une dizaine d’années — lorsque le mandat catastrophique de François Hollande et l’effondrement du PS avaient laissé la gauche française exsangue — de rassembler ce qui restait d’une multitude de petits partis, groupes, clubs et militants, donnant naissance à LFI.
Aujourd’hui, cette nébuleuse floue, centrée sur un noyau dirigeant, ne suffit plus pour faire de LFI un levier capable d’affronter l’ordre néolibéral.
Certes, des progrès existent : le mouvement compte désormais des dizaines d’élus dans les parlements et les conseils municipaux, développe des centaines de groupes d’action locaux (Action Populaire) et dispose d’un solide institut national de formation, l’Institut La Boétie [5]. Mais il reste du chemin à parcourir avant que LFI ne dispose d’un réseau structuré de militants solidement implantés dans les syndicats et les organisations du mouvement social.
LFI se transformera‑t‑elle d’une machine électorale en une structure capable d’influer sur les dynamiques politiques quotidiennes et les rapports de force ?
Notes
- À Saint‑Denis, lors des élections municipales du 15 mars 2026, le candidat LFI Bally Bagayoko a été élu maire dès le premier tour. Un reportage sur cette grande réunion publique paraîtra prochainement (note de la rédaction).
- Pour le programme de LFI L’Avenir en commun, voir leur site et la campagne présidentielle. Le projet politique de LFI remplace l’opposition centrale classe ouvrière/bourgeoisie (et gauche/droite) par l’opposition peuple/oligarchie. C’est, pour employer un concept insuffisant, un projet populiste de gauche. Il a des racines marxistes mais est radicalement réformiste, avec des accents écosocialistes, patriotiques et internationalistes. Voir notamment Manuel Cervera‑Marzal, Le populisme de gauche. Sociologie de la France insoumise (2021) et Jean‑Luc Mélenchon, Faites mieux ! Vers la Révolution citoyenne (2023).
- Pour les législatives de juin 2024, Mélenchon et LFI ont réussi à unir LFI avec les Verts (EELV), les sociaux‑démocrates traditionnels (PS), les communistes (PCF) et plusieurs petits partis. Le NPF a remporté une victoire éclatante, faisant échouer totalement le pari de Macron de convoquer des élections anticipées. Depuis, une succession de gouvernements de droite gouverne avec la tolérance de l’extrême droite (RN) et du PS. Ce front uni a pourtant sauvé le PS d’une disparition imminente. Quelques semaines après les élections, le PS a rompu toutes ses promesses, bientôt suivi par les Verts et les communistes.
- Tristan Haute, « Élargir les bases socio‑électorales de la gauche : nécessités, difficultés et incertitudes », Contretemps, 9/10/2024.
- Nommé d’après l’auteur humaniste Étienne de La Boétie (1530‑1563).
(*) Ludo De Witte est auteur d’e.a. ‘L’assassinat de Lumumba’, ‘L’ascension de Mobutu’ et ‘Quand le dernier arbre aura été abattu, nous mangerons notre argent: Le Capitalisme contre le climat’
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