Par Ludo De Witte
(Publié en néerlandais par DeWereldMorgen.be le 1/11/2026, traduit par IA Copilot)
À un peu moins de six mois du premier tour de l’élection présidentielle française (à deux tours, les 18 avril et 2 mai 2027), il est temps de dresser un état des lieux et d’esquisser quelques perspectives.
L’enthousiasme suscité par la campagne de La France insoumise (LFI) est manifeste : plus de 460 000 personnes ont déjà apporté leur soutien à la candidature de Jean-Luc Mélenchon à l’élection présidentielle, et ce nombre continue d’augmenter. Rien d’étonnant à cela : LFI est un mouvement de rupture qui entend engager le pays sur la voie d’une transformation écosocialiste. Son programme n’est pas « révolutionnaire », mais il dépasse à la fois l’écologie classique, souvent réfractaire à la planification et à l’anticapitalisme, et le réformisme social-démocrate traditionnel dans une synthèse d’un niveau supérieur. LFI promet de mettre en œuvre une nouvelle Sixième République, dans laquelle la population pourra, par référendums successifs, façonner progressivement une « révolution citoyenne ». Avec LFI émerge ainsi, pour la première fois au cœur même de l’impérialisme, un mouvement de masse singulier porteur d’enthousiasme et d’espoir. Mais le chemin reste long et les obstacles sont nombreux.
Faiblesses et dangers
L’acharnement avec lequel la bourgeoisie française diabolise LFI est sans précédent.
Depuis des années, la diabolisation de Jean-Luc Mélenchon et de LFI est orchestrée aussi bien par les médias privés (dont 90 % sont aux mains de milliardaires comme Vincent Bolloré) que par les médias publics. Deux exemples suffiront. La vedette de France Culture, Guillaume Erner, a diffusé à l’antenne un discours de Mélenchon manipulé afin de le faire passer pour antisémite. De son côté, le ministre de la Justice a fait fuiter auprès de journalistes des éléments d’une enquête visant la figure de proue de LFI, Rima Hassan, en affirmant que des drogues avaient été retrouvées dans son sac, alors qu’il s’agissait de médicaments. Aujourd’hui, cette campagne de diabolisation franchit une nouvelle étape, sous prétexte que LFI serait derrière les dégradations commises par des casseurs.
Sans succès toutefois, après que Mediapart a révélé que le gouvernement avait demandé aux services de renseignement d’affirmer que LFI était responsable des dégradations commises le 17 octobre en marge des grandes manifestations pour le pouvoir d’achat et un enseignement de qualité. Un commissaire du Renseignement territorial proteste : « Il y a des choses indicibles, mais lorsqu’on nous demande explicitement d’écrire que LFI est derrière le mouvement, alors que l’avis quasi unanime des services territoriaux est que c’est objectivement faux, il s’agit clairement de décisions politiques. » (Note du 18 octobre transmise à Mediapart.)
Après la diabolisation vient la menace de criminalisation. Le Premier ministre Lecornu et le président du Sénat, Gérard Larcher, envisagent d’interdire La France insoumise, non plus comme instigatrice des violences, mais comme inspiratrice de « l’ultragauche », quelle que soit la réalité recouverte par ce terme. Peu importe que les responsables de LFI s’interposent régulièrement entre les manifestants pacifiques et les forces de l’ordre, ou que Jean-Luc Mélenchon appelle presque quotidiennement à manifester pacifiquement, rappelant que la violence ne profite qu’au gouvernement et à l’extrême droite. Peu importe également le fait incontestable que cette diabolisation favorise le Rassemblement national de Marine Le Pen et Jordan Bardella, qui se présente comme une force « raisonnable » et « le parti de l’ordre ». Cela ne pose visiblement aucun problème au bloc bourgeois, qui considère de plus en plus le RN comme un parti « normal » et, implicitement, comme un rempart contre LFI.
La diabolisation actuelle de LFI n’est qu’un avant-goût, un exercice préparatoire de ce qui attend le mouvement si une victoire électorale venait à se rapprocher. Les puissances financières et économiques acceptent la démocratie tant que leurs intérêts fondamentaux ne sont pas remis en cause. Lorsqu’un tel risque apparaît, elles recourent à tous les moyens à leur disposition : fuite des capitaux, hausse des taux d’intérêt, lock-out patronaux, et, si nécessaire, sabotages organisés par les sommets de la bureaucratie d’État étroitement liés aux classes dominantes. Sans compter les diktats de l’Europe néolibérale. LFI serait-elle capable de construire, dans la rue, dans les entreprises et au sein de l’administration publique, un rapport de forces favorable face à une offensive du capital ?
Jusqu’à présent, LFI demeure essentiellement un mouvement structuré autour des échéances électorales et disposant de liens relativement faibles avec les syndicats et le monde associatif. Dans sa forme actuelle, il paraît peu probable qu’elle soit en mesure d’imposer une contre-mobilisation victorieuse. De la même manière, rien ne garantit qu’une présidence de Jean-Luc Mélenchon parviendrait à susciter une solidarité européenne suffisante pour placer l’Europe d’Ursula von der Leyen et la Banque centrale européenne (BCE) sur la défensive. Une victoire électorale en 2027 ne risquerait-elle pas alors de survenir trop tôt ? Et de déboucher sur une défaite traumatisante, à l’image de l’expérience grecque de Syriza en 2015 ?
Le Rassemblement national, couveuse du fascisme
Si Marine Le Pen devenait présidente, d’autres dangers, tout aussi considérables, se présenteraient.
Le Rassemblement national n’est pas un parti fasciste à proprement parler, car les mouvements fascistes mobilisent habituellement des couches sociales désespérées qu’ils orientent vers une terreur extraparlementaire. Cette violence vise à restreindre les droits et libertés démocratiques à travers des attaques contre les réunions, les manifestations, les grèves ou les militants, démoralisant et désagrégeant ainsi le mouvement ouvrier et la société civile organisée. Son objectif est de restaurer l’ordre et la stabilité dans une période de crise, au bénéfice des classes dominantes. Comme l’écrivait Ernest Mandel : « La fonction historique de la prise du pouvoir par le fascisme est de modifier brusquement et violemment les conditions de production et de réalisation de la plus-value [des profits] au profit des groupes décisifs du capital monopoliste. »
L’apparition d’un véritable parti fasciste ou la transformation du RN en une telle formation n’est pas aujourd’hui à l’ordre du jour. La crise du régime français n’a pas encore atteint un degré d’intensité suffisant et de larges couches de la population continuent de penser qu’elles peuvent exprimer leur mécontentement et leur désir de changement par le vote, que ce soit en faveur du RN ou de LFI. Néanmoins, le potentiel d’un démantèlement autoritaire de l’État de droit existe. Le RN demeure un parti d’extrême droite qui tolère ou héberge en son sein des fascistes et des groupuscules fascistes, notamment au sein de son service d’ordre (Département Protection Sécurité, DPS), ainsi qu’à travers ses liens avec des entreprises de sécurité privée ou de services divers contrôlées par des néofascistes, comme le réseau parisien GUD Connexion. Plusieurs cadres, candidats ou élus du RN ont entretenu ou entretiennent encore des relations financières ou personnelles avec des groupes appartenant à la mouvance fasciste.
Dans ce contexte, il est significatif que le 24 octobre, dans une quinzaine de villes, dont Nancy, Rouen, Montpellier et Nice, des groupes fascistes aient attaqué des manifestations lycéennes et étudiantes soutenues par les syndicats et les Gilets jaunes sous le regard bienveillant des forces de l’ordre. Lorsque les manifestants ont riposté, police et CRS se sont interposés pour protéger les agresseurs fascistes. Tout aussi révélateur est le sermon, filmé par hasard, d’un aumônier militaire devant les parachutistes du prestigieux régiment 3e RPIMa dans la cathédrale de Carcassonne. Sous les applaudissements, il mettait en garde contre le « grand remplacement » de la France. Cette théorie, largement diffusée par l’extrême droite et les milieux néofascistes, prétend que l’immigration de masse permettrait aux musulmans de prendre le contrôle du pays. Il existe donc, selon cette analyse, des liens structurels entre le RN, les groupes fascistes et certains segments de l’appareil répressif français, dans la police comme dans l’armée, susceptibles d’être activés en cas d’arrivée de Marine Le Pen à l’Élysée.
Un ordre bourgeois en crise
Les partis du centre et l’ancienne gauche, longtemps garants de l’ordre bourgeois, se désagrègent ou apparaissent désorientés, inertes et incapables de susciter l’enthousiasme.
La réaction du gouvernement Lecornu face aux mobilisations massives des lycéens, étudiants, personnels de l’éducation et syndicats au cours des six dernières semaines a mis à nu le vide absolu de la Macronie. Pendant un mois, le gouvernement n’a opposé qu’une seule réponse aux revendications pourtant légitimes du monde enseignant, dont la satisfaction nécessiterait 10 milliards d’euros à court terme : la répression, encore la répression, toujours la répression. Une première proposition récemment formulée par l’exécutif a été rejetée par les manifestants, qui la jugent largement insuffisante. Pour sauver l’école, le gouvernement refuse de dégager 10 milliards d’euros, alors qu’il distribue chaque année, comme ses prédécesseurs, près de 200 milliards d’euros de subventions et d’exonérations aux entreprises, sans parler des centaines de milliards promis au complexe militaro-industriel dans les années à venir.
Parallèlement, il apparaît de plus en plus clairement qu’en cas de victoire du RN « normalisé », la Macronie se jetterait dans les bras de Marine Le Pen. Une présidente Le Pen poursuivrait en effet la soumission néolibérale aux diktats du marché. De plus, de nouvelles élections législatives ne garantiraient pas au RN une majorité absolue, ce qui rendrait probable un accord entre celui-ci et le bloc bourgeois. Une telle évolution déstabiliserait la base du RN et ferait de LFI le principal pôle d’opposition. Dans ce scénario, une montée des mobilisations extraparlementaires ainsi qu’un renforcement de la violence d’État paraissent probables.
Pour l’instant, le centre bourgeois espère encore empêcher Marine Le Pen comme Jean-Luc Mélenchon d’accéder à l’Élysée. Des personnalités issues de la galaxie macroniste (comme Édouard Philippe ou Gabriel Attal), le social-libéral Raphaël Glucksmann, ainsi que les « lapins blancs » qui ne manqueront sans doute pas d’apparaître, espèrent réaliser un meilleur score que Mélenchon au premier tour afin d’affronter Marine Le Pen au second et de la battre.
Un « Macron bis » est-il possible en 2027 ? Un scénario très incertain, tant les années de radicalisation vers la droite (RN) et vers la gauche (LFI) par les couches populaires, s’étant éloignés de dix années dominées par la Macronie, ont profondément remodelé le paysage politique. Une décennie marquée par 13 300 grandes fortunes ne payant pas d’impôt, un salaire minimum net plafonnant à quelque 1 450 euros par mois, 1,5 million de pauvres supplémentaires, 4,5 millions de travailleurs à temps partiel et le relèvement de l’âge légal de départ à la retraite.
Mais même si cela devait se produire, ce centre bourgeois serait confronté, après de nouvelles élections législatives, à un Parlement dominé par le RN et LFI. Il devrait alors soit gouverner avec le RN, soit prolonger l’impasse actuelle, autrement dit approfondir encore la crise du régime.
En résumé, que les élections présidentielles soient remportées par LFI, le RN ou un candidat du bloc bourgeois, la crise de régime qui secoue la France risque fort de n’éclater dans toute son ampleur qu’après les élections d’avril-mai 2027.
Les forces progressistes européennes ont dès lors une tâche urgente devant elles, dans ce qui s’apparente pour la gauche à une course contre la montre : faire connaître le programme de La France insoumise, tisser des liens et préparer des actions de solidarité. Car la « gauche de rupture » française est aujourd’hui en première ligne dans le combat contre le néolibéralisme, la militarisation, la guerre et l’écocide. Compte tenu du poids politique et économique de la France, membre fondateur de l’Union européenne, puissance nucléaire, deuxième économie de l’UE et septième économie mondiale, les évolutions qui s’y produiront auront inévitablement une influence déterminante sur l’ensemble des pays voisins.
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