Ou Pourquoi le peuple brésilien fait les yeux doux à l’extrême-droite
Eduardo Miguel Álvarez Estévez, Traduction Françoise Lopez pour Amérique latine-Bolivar Infos
La victoire de Flávio Bolsonaro au premier tour des élections avec 47,04% des bulletins valides face aux 45,15% de Lula a suscité un torrent d’analyses destinées à expliquer ce que beaucoup considéraient comme impensable: que l’héritier du bolsonarisme, un candidat qui n’a pas le charisme de son père, ait dépassé le dirigeant historique du PT.
La réponse simpliste – la manipulation des églises pentecôtistes, la guerre cognitive, l’ingérence des Etats-Unis – n’y arrive pas. La question de fond est plus gênante: pourquoi des millions de Brésiliens pauvres, ceux-là même qui ont bénéficié des politiques sociales du PT, votent-ils aujourd’hui pour l’extrême-droite?
Le pouvoir des églises évangéliques
Il y a au Brésil 47 à 50 000 000 d’évangélistes. Ce n’est pas une niche électorale: c’est une partie énorme et profondément ancrée dans la société brésilienne très présente parmi les femmes, les jeunes et les Noirs. Les évangélistes représentent environ 31% de l’électorat et son poids démographique ne cesse de croitre: ils éteint 5% dans les années 70 et sont à présent 35%.
Flávio Bolsonaro obtenait 62% d’intentions de vote dans ce groupe et Lula 29%. Le flot qui inonde les églises est plus un antipetisme viscéral qu’un véritable enthousiasme pour Flávio. Des pasteurs influents adoptent une position motivée moins par leur sympathie pour le candidat que par l’objectif commun de «faire barrage à la gauche ».
La rupture entre l’évangélisme et la gauche n ‘est pas seulement électorale mais culturelle. Sebastián Carnival, politologue argentin et pasteur évangélique, dit qu’il existe une méconnaissance profonde des partis de gauche concernant la vie quotidienne de l’église: ils ont tendance à se rapprocher des figures de référence « acceptables » sans comprendre la base plus large des croyants. Pour des millions d’évangélistes, des sujets comme la famille, la Bible ou certaines convictions morales ne sont pas des slogans politiques mais font partie d’une cosmovision.
Mais l’évangélisme n’est pas un bloc monolithique. Une enquête publiée dans la Revue Débats de la UFRGS révèle que les fidèles qui ont les revenus les plus élevés sont ceux qui soutiennent le plus Bolsonaro alors que ceux qui ont moins de pouvoir d’achat se montrent plus critiques et plus enclins à voter pour Lula. Le groupe qui a le plus de sympathie pour Lula est celui des néo-pentecôtistes dans lequel 57% des électeurs touchent jusqu’à 2 salaires minimum. « C’est une erreur de traiter l’évangélisme comme un bloc monolithique, » prévient le politologue Emerson Cervi.
L’ingérence des Etats-Unis et d’Israël
L’offensive contre la gauche latino-américaine a deux moteurs extérieurs qui opèrent en tandem: Washington et Tel Aviv.
Le Gouvernement de Trump a qualifié les deux plus importantes organisations criminelles du Brésil, le Commando Vermelho de Río et le PCC de São Paulo, d’organisations terroristes étrangères, ce qui a servi à stimuler le « populisme de sécurité » de l’extrême-droite. La nouvelle vague de gouvernants de droite en Amérique latine a amené avec elle une augmentation de l’influence israélienne dans la région, stimulée par le « sionisme évangélique » et l’industrie militaire.
L’industrie militaire israélienne a enregistré un record historique en 2025 en exportant 19 200 000 000 de $ et l’Amérique latine ne représente que 2% de ce volume. D’où la signature par les Gouvernements du Costa Rica, de la République Dominicaine et du Pérou d’accords concernant la sécurité avec Israël et le rétablissement des services consulaires avec Tel Aviv par la présidente par interim du Venezuela, Delcy Rodríguez, rompant ainsi avec la tradition chaviste de solidarité avec la Palestine.
Si Flávio Bolsonaro gagne, le Brésil pourrait devenir un nouveau Gouvernement d’Amérique latine se rapprochant d’Israël et s’ancrant davantage dans l’orbite de Trump. Lula a été un critique bruyant du génocide à Gaza, alors que Flávio a promis de déplacer l’ambassade du Brasil de Tel Aviv à Jérusalem.
Pourquoi les pauvres votent-ils pour l’extrême-droite?
La question la plus gênante est aussi un lapsus important. Le sociologue Jessé Souza, dans son livre «O pobre de direita», soutient que les motivations du vote conservateur parmi les pauvres ne répondent pas. à des calculs économiques rationnels mais à des économies morales de reconnaissance sociale. Le racisme structurel, transformé en racisme régional et les dynamiques du ressentiment de classe expliquent l’adhésion des blancs pauvres du sud et des Noirs évangéliques au bolsonarisme.
Le sociologue brésilien l’explique crûment: la religion évangélique donne au pauvre quelque chose que la politique ne lui a pas donné: « Le pauvre cesse d’être humilié et est écouté, » affirme-t-il. « C’est là que l’église évangélique l’agrippe et lui dit: respire, mon frère. »
Les dirigeants pentecôtistes agissent comme des courriers électoraux qui mesurent la relation entre les candidats et les électeurs à faibles revenus en utilisant des arguments moraux conservateurs pour mobiliser leurs partisans et faire échouer les candidats de gauche. L’organisation communautaire construite par les églises a contribué à rapprocher foi et politique, même parmi les électeurs à faibles revenus dans identification politique fixe.
Mais il y a des facteurs supplémentaires. La nouvelle extrême-droite est jeune et réagit sur les réseaux sociaux comme un poisson dan l’eau alors que Lula se déplace à tâtons sur ce terrain. L’extrême-droite a réussi à conserver la bannière de l’insécurité, un sujet qui, bien que les Gouvernements du PT n’aient pas eu la main légère avec la délinquance, n’a jamais occupé une place centrale dans leur discours.
Et il y a le facteur économique. Lula contrôle l’inflation mais avec des prix élevés. Les classes moyennes, moyenne basses et basses s’endettent et ces dettes sont une charge angoissante. C’est un phénomène identique qui a affecté Joe Biden aux Etats-Unis: les bons chiffres macroéconomiques ne se répercutent pas sur le pouvoir d’achat quotidien.
La déconnexion de la gauche
L’analyste Thomas Traumann, ancien porte-parole de Dilma Rousseff, le dit sans détour: le Gouvernement de Lula a traité n’importe quelle critique comme une manifestation de fascisme ou d’élitisme mais il existe aussi un groupe d’électeurs qui attendait plus du Gouvernement et qui n’est ni fasciste ni élitiste: « Ce sont simplement des gens à qui le Gouvernement ne plaît pas et qui ont décidé de le punir. »
Pendant un meeting à Río, certains partisans de Lula ont visiblement décroché pendant que le président parlait de minerais stratégiques et d’intelligence artificielle. Les électeurs voulaient des solutions à des problèmes plus immédiats: les dettes envers les banques, le prix des aliments, l’insécurité.
L’abstention de 21,07% – 33 400 000 Brésiliens ne sont pas allés voter – est le symptôme le plus grave. Ils n’ont pas voté pour Lula. Ils n’ont pas voté pour Flávio. Ils n’ont voté pour personne. Il ne croient plus en personne.
Ce qui est en jeu
Lula peut encore gagner au second tour. Le différence de 2% peut être remontée. Mais même s’il gagne, il devra gouverner avec un Congrès comprenant une proportion écrasante d’opposants. Le PL de Flávio Bolsonaro a eu 121 députés et 28 sénateurs élus, le groupe. le plus important qu’un parti ait atteint dans l’histoire récente.
Le véritable danger n’est pas seulement la défaite de la gauche aux élections. C’est que, pendant que les partis progressistes discutent dans leurs congrès et écrivent des manifestes, l’extrême-droite est dans les quartier, dans l’église, sur WhatsApp, et parle le langage des gens La gauche a perdu la rue. Et sans la rue, il n’y a pas de victoire.
La Patrie ou la Mort. Nous vaincrons.
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