Colombie : la doctrine « Donroe » en marche accélérée

Georges Renard-Kuzmanovic |  août 08 2026

Après l’Argentine, le Chili, le Venezuela et le Pérou, la Colombie bascule dans l’escarcelle de Washington. Avec De la Espriella, les Etats-Unis poursuivent leur reconquête de l’Amérique latine. Marco Rubio est à l’organisation du retour de la doctrine Monroe. Et Cuba sera la prochaine cible.

Colombie : la doctrine « Donroe » en marche accélérée
Bannière de campagne de Abelardo de la Espriella à l’entrée du siège de son parti à Barranquilla en Colombie © Rodrigo Abd – Associated Press – SIPA
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De la Espriella succède à Gustavo Petro après avoir remporté, le 21 juin, un second tour des élections présidentielles extraordinairement serré contre le sénateur de gauche Iván Cepeda. Selon les résultats préliminaires, De la Espriella obtenait 49,66 % des suffrages contre 48,70 % à son adversaire, dans un scrutin marqué par une participation record de 63,6 %. La mission de l’Union européenne a jugé le système de gestion des résultats fiable et conforme aux standards de transparence et de traçabilité… tout comme le Carter Center [fondation américaine œuvrant pour « la paix et la démocratie » et créée par le Président américain Jimmy Carter. NDLR], malgré les très nombreuses alertes de fraudes revendiquées par le candidat de gauche. Rien ne permet, en l’état des éléments publics, d’affirmer que Washington aurait falsifié les urnes ou manipulé le décompte. Mais réduire l’ingérence étrangère à la seule fraude électorale serait adopter une définition singulièrement restrictive de l’ingérence, car politiquement, diplomatiquement et financièrement Washington n’avait guère dissimulé son choix en menant ouvertement campagne pour De la Espriella – un cas d’ingérence flagrante qui ne fait pas les choux gras des médias occidentaux.

 

Quand Washington choisit son candidat
Donald Trump était intervenu personnellement dans la campagne colombienne. Après le premier tour, il avait publiquement apporté son soutien à De la Espriella et attaqué son adversaire de gauche ; il avait même promis une manne financière pour la Colombie en cas d’un « bon résultat ». Le futur président colombien avait d’ailleurs accueilli avec enthousiasme cet appui. Deux jours seulement après son élection, il manifestait sans détours son allégeance à Washington, en annonçant que la Colombie rejoindrait dès son investiture le « Shield of the Americas », l’« Escudo de las Américas », initiative sécuritaire promue par l’administration Trump, officiellement contre les cartels et les groupes armés. « À partir du 7 août, la Colombie fera partie du Bouclier des Amériques », annonçait-il alors, promettant de combattre le « narcoterrorisme ».

Puis vient le milliard de dollars. Le 8 août, au lendemain de la prise de fonctions du nouveau président, Washington annonce officiellement son intention d’accorder un milliard de dollars d’aide sécuritaire à la Colombie. L’administration Trump, en l’occurrence le Département d’Etat de Marco Rubio qui est également Conseiller de Donald Trump à la sécurité nationale (double casquette qui n’avait été détenue que par feu Henry Kissinger dont il copie la politique en Amérique Latine) présente naturellement cette enveloppe comme un instrument de lutte contre le narcotrafic, les groupes armés et l’instabilité régionale. C’est sa justification officielle, mais dans une lecture réaliste des relations internationales, les États ne distribuent pas un milliard de dollars par philanthropie ; cette aide militaire est un instrument de puissance, de dépendance et d’influence. Elle achète de l’interopérabilité, des réseaux institutionnels, des obligations de coopération et, surtout, un alignement stratégique.

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La séquence est difficile à ignorer avec un soutien politique américain pendant la campagne, une victoire extrêmement serrée du candidat soutenu par Trump, un engagement immédiat du nouveau président dans le dispositif régional américain, puis un milliard de dollars promis par Washington au lendemain de son investiture. Cela ne démontre nullement une fraude électorale orchestrée par les Etats-Unis, mais cela démontre que les États-Unis ont ouvertement pesé et agis en faveur du candidat correspondant à leurs intérêts et récompensent désormais son arrivée au pouvoir. C’est un cas d’ingérence flagrante, ingérence que les chancelleries occidentales, si prompts à dénoncer ailleurs, font semblant de ne pas voir. C’est un cas clair de double standard, parfaitement observé et analysé comme tel dans les pays du Sud Global.

Le paradoxe mérite d’être relevé. Lorsque la Russie, la Chine ou l’Iran soutiennent ouvertement un candidat ou un gouvernement étranger, le vocabulaire occidental de l’« ingérence » apparaît immédiatement. Lorsqu’un président américain désigne publiquement son candidat préféré dans une élection latino-américaine, que celui-ci gagne puis bénéficie immédiatement d’un soutien financier et militaire massif, l’opération devient une « coopération », un « soutien à la démocratie » ou une « partenariat sécuritaire ». Quant à l’Union européenne, sa mission d’observation n’a pas constitué en elle-même une ingérence, elle avait été invitée par les autorités colombiennes et son mandat consistait précisément à observer le processus électoral, pas l’ingérence politique et diplomatique pendant la campagne – qu’elle aurait eut du mal à dénoncer compte tenu de la proximité idéologique avec les Etats-Unis auxquelles elle est, également, inféodée. Elle lui apporte cependant, par son jugement positif sur le scrutin, une légitimation internationale importante.

De Monroe à « Donroe »
Pour comprendre ce qui se joue, il faut sortir du seul cadre colombien et de cette élection et d’observer la scène politique globale en Amérique Latine. La Colombie constitue une pièce supplémentaire d’un dispositif régional beaucoup plus vaste.

Depuis la doctrine Monroe de 1823, les États-Unis considèrent l’hémisphère occidental comme leur environnement stratégique immédiat. La formule « l’Amérique aux Américains » signifiait initialement le refus du retour des puissances européennes dans les anciennes colonies du Nouveau Monde. Elle évolua progressivement vers une tout autre réalité, celle de l’affirmation d’une prééminence américaine sur le continent. Le corollaire Roosevelt, les interventions militaires en Amérique centrale et dans les Caraïbes, les coups d’État soutenus pendant la guerre froide, l’Opération Condor, ou encore la lutte contre l’influence soviétique ont constitué différentes manifestations historiques d’un même invariant stratégique.

Trump ne ressuscite donc pas la doctrine Monroe – elle n’a jamais totalement disparu, seulement été mise à mal pendant quelque temps –, il la débarrasse plutôt de ses précautions rhétoriques.

La « Donroe Doctrine », selon le jeu de mots désormais utilisé par Donald Trump lui-même pour qualifier cette version trumpienne de Monroe, repose sur une conception brutalement réaliste des rapports internationaux : les grandes puissances possèdent des zones de sécurité privilégiées et refusent que leurs concurrents stratégiques s’y implantent durablement. Pour Washington, l’Amérique latine redevient ainsi un espace qu’il faut verrouiller, surtout face à la Chine qui s’y est fortement implantée dans la décennie précédente, mais également face à la Russie et à l’Iran.

Cette politique est aujourd’hui indissociable d’un homme, Marco Rubio, potentiellement futur candidat républicain à la prochaine élection présidentielle aux Etats-Unis et en compétition avec JD VAnce. Marco Rubio est Cubano-Américain, anticommuniste historique et fin connaisseur des équilibres politiques latino-américains, le secrétaire d’État est l’un des principaux architectes de ce recentrage continental. Là où certaines administrations américaines considéraient l’Amérique latine comme un théâtre secondaire par rapport au Moyen-Orient, à l’Europe ou à l’Indo-Pacifique, l’administration Trump raisonne en cercles concentriques. Avant de prétendre organiser le monde, une puissance doit contrôler son environnement stratégique immédiat.

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Un continent progressivement réaligné
L’Argentine de Javier Milei constitue l’un des alliés idéologiques les plus enthousiastes de Donald Trump dans la région. Le basculement à droite du Chili et les recompositions politiques du Pérou participent d’un environnement régional beaucoup plus favorable à Washington qu’il ne l’était durant la nouvelle vague rose latino-américaine. Au Venezuela, les États-Unis ont poussé la logique beaucoup plus loin encore, en assumant une politique de coercition et de changement de régime jusqu’à mener une opération illégale et jamais vue de kidnapping d’un président en fonction d’un Etat souverain, Nicolas Madura, puis de mettre le couteau sous la gorge du reste de son gouvernement en leur imposant une reconfiguration stratégique. Quant au Brésil de Lula, puissance démographique, économique et diplomatique sans équivalent en Amérique du Sud, il demeure le principal obstacle à une homogénéisation stratégique du continent autour des États-Unis ; Donald Trump n’hésitant pas à ferrailler avec Lula et même de soutenir ouvertement Jair Bolsonaro pour l’élection présidentielle de 2026 en plein sommet des BRICS de Rio de Janeiro en juillet 2025.

Il faut toutefois être précis, parler d’un plan américain ayant « produit » chacune de ces évolutions serait excessif. Les électeurs argentins, chiliens, péruviens ou colombiens disposent de leurs propres raisons de sanctionner leurs gouvernements. Inflation, insécurité, corruption, crise migratoire, stagnation économique ou rejet des élites constituent des déterminants politiques internes réels. Le réalisme consiste précisément à ne pas confondre influence extérieure et toute-puissance extérieure.
Mais une grande puissance n’a nul besoin de fabriquer les crises de ses voisins pour en tirer partie, elle identifie les rapports de force favorables, soutient les acteurs compatibles avec ses intérêts, exerce des pressions économiques ou diplomatiques sur ses adversaires et transforme ensuite les changements politiques internes en gains stratégiques. C’est précisément ce que Washington sait faire et fait sans aucune limitation.

La Colombie représente à cet égard une prise majeure. Pendant des décennies, elle fut le principal partenaire sécuritaire des États-Unis en Amérique du Sud. Le Plan Colombia, lancé au tournant du siècle, avait consacré une coopération militaire et antidrogue massive. Gustavo Petro avait tenté d’introduire davantage d’autonomie dans cette relation, de renouer avec Caracas, de développer une diplomatie latino-américaine moins exclusivement structurée autour de Washington et de privilégier sa politique de « paix totale » face aux organisations armées.
Cette parenthèse se referme pour revenir à une main mise classique étasunienne sur des pays dirigé par des gouvernements néolibéraux économiquement et très autoritaires.

La sécurité comme instrument de réarrimage
De la Espriella arrive au pouvoir sur une promesse exactement inverse de ce qui fut fait avant lui : ordre, autorité militaire, lutte contre les groupes armés, rupture avec la stratégie de négociation de Petro. Son discours répond d’ailleurs à une réalité colombienne que l’on ne saurait évacuer qui est celle la dégradation de la sécurité et la persistance des groupes armés, faiblesse majeure du gouvernement sortant. La droite a reconquis le pouvoir en exploitant un problème réel.

Mais cette demande intérieure de sécurité rencontre une offre extérieure américaine de puissance. Le mariage est consommé.

Le milliard de dollars annoncé par Washington en est la matérialisation, comme le fut avant lui le Plan Columbia des années 2000. La Colombie doit redevenir un pivot sécuritaire régional. Son adhésion au « Shield of the Americas » l’inscrit dans une architecture qui dépasse la lutte contre les narcotrafiquants. Renseignement, coopération militaire, surveillance des frontières, lutte contre les organisations criminelles, tous ces dispositifs possèdent une dimension géopolitique évidente, mais l’objectif principal de Washington est le contrôle des routes maritimes, le contrôle des flux pétroliers, l’affaiblissement local de la Chine et… de ce point de vue, les Etats-Unis réussissent à imposer leurs objectifs, nettement mieux qu’au Moyen-Orient ou en Ukraine.

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Le réalignement est également diplomatique. De la Espriella veut renouer les relations avec Israël et rompre avec Cuba et le Nicaragua. Sur le terrain économique, il promet de relancer l’exploitation pétrolière et gazière et de « restaurer » Ecopetrol. Là encore, sa politique correspond remarquablement à la philosophie énergétique de Trump du contrôle des flux d’énergie…. hydrocarbures, extraction, sécurité énergétique et intégration des flux continentaux.

La Colombie ne change donc pas simplement de président. Elle change de position géopolitique dans le système régional.

Et maintenant, Cuba
Une fois la Colombie réarrimée, le regard se tourne inévitablement vers les derniers foyers de résistance à cette recomposition continentale. Le Brésil reste trop grand, trop puissant et trop allié à la Chine pour être traité comme un État périphérique ordinaire, gagnable par des opérations d’ingérence classiques. Mais Cuba est autrement vulnérable.

Pour Marco Rubio, l’île possède de surcroît une dimension personnelle, historique et idéologique. Depuis soixante-cinq ans, Cuba constitue l’anomalie fondamentale de l’ordre hémisphérique américain. C’est un État situé à moins de 200 kilomètres des côtes de Floride qui a survécu à l’embargo américain, à la chute de l’URSS, aux sanctions, à des centaines de tentatives d’assassinant de Fidel Castro, à des dizaines d’attentats, à deux guerre chimique et une guerre bactériologique et à toutes les tentatives d’isolement.

Dans une logique « Donroe », la persistance de l’indépendance cubaine devient encore plus difficilement acceptable. Si Washington considère réellement que l’hémisphère occidental doit redevenir un espace stratégique fermé aux puissances concurrentes, la présence chinoise et russe à Cuba et les relations de La Havane avec Pékin et Moscou prennent mécaniquement une importance supérieure.

C’est là que le cas colombien dépasse largement la Colombie. L’arrivée de De la Espriella ne constitue pas seulement une alternance électorale entre gauche et droite, elle s’insère dans une transformation beaucoup plus vaste du rapport de forces continental. L’Amérique latine redevient explicitement, dans la pensée stratégique américaine, un espace de sécurité prioritaire.

La doctrine Monroe avait proclamé au XIXe siècle que les puissances extérieures devaient rester hors des Amériques. La doctrine « Donroe » du XXIe siècle semble ajouter une proposition beaucoup plus brutale : dans cet espace, Washington entend décider quelles influences étrangères sont légitimes, quels gouvernements constituent des partenaires et lesquels représentent des menaces, au point de les renverser d’une manière ou d’une autre.

Le milliard de dollars promis à Bogotá au lendemain même de l’investiture de De la Espriella en fournit une illustration particulièrement spectaculaire. L’Amérique latine n’est plus l’arrière-cour oubliée de l’empire américain comme elle le fut encore récemment, elle redevient son premier périmètre de sécurité – c’est peut-être là l’un des plus grands échec historiques du chavisme.
Dans la partie d’échec internationale qui se joue entre Washington, Pékin, Moscou et les puissances régionales, la Colombie vient incontestablement de changer de camp.

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