Visions d’Amérique latine

Par Guillermo Almeyra
Mexico, Janvier 2018

Venezuela, quel pouvoir nécessaire ?

Le gouvernement de Nicolas Maduro, contrairement à celui de Hugo Chavez, utilise le soutien des travailleurs pour maintenir le statu quo, c’est-à-dire le régime capitaliste et son propre pouvoir, au lieu de jeter les bases du pouvoir populaire. Comme avec Chavez, mais dans une mesure beaucoup plus importante, le Parti Socialiste Uni du Venezuela (PSUV) est un appareil bureaucratique ultra centralisé qui ne sert à peine que pour la lutte électorale contre une opposition aux appareils tout aussi électoralistes.

Le PSUV est un instrument de gouvernement, sans vie démocratique interne et non un parti socialiste. Il n’y a jamais de discussion d’idées, de stratégies, ni sur les problèmes que rencontrent les travailleurs dans leur quotidien, ni comment faire pour vaincre la contre révolution soutenue par l’impérialisme. Au contraire, il exclue et se sépare de ceux qui font des propositions tactiques différentes, ou critiquent la stratégie conservatrice de la direction du parti gouvernemental, et militent pour la révolution.

La construction des bases d’un pouvoir des travailleurs et du socialisme nécessite un parti vivant, libre et démocratique, qui analyse en permanence les erreurs commises et les résultats obtenus par les campagnes politiques et qui a donc une vie interne et une indépendance lui permettant de contrôler l’appareil d’État – qui continue à être bureaucratique et capitaliste – pendant la période du capitalisme d’Etat issu des nationalisations et de la création d’organismes de centralisation.

Ce parti, si l’on veut construire une conscience politique et les bases du socialisme, devrait être le guide légitime de ceux-ci et fixer les objectifs du gouvernement au lieu d’être un simple instrument électoral entre les mains des autorités gouvernementales.

Maduro a eu suffisamment d’habileté pour gagner la bataille électorale de l’Assemblée constituante et la bataille dans les urnes lors des élections régionales et municipales. Il a réussi à diviser les opposants qui fomentaient un coup d’Etat, lors des négociations électorales avec le gouvernement, brisant ainsi le regroupement de l’Unité Démocratique.

Inspiré par le dialogue réalisé tenu en République dominicaine entre une aile de l’opposition et le gouvernement, qui a explicitement reconnu l’Assemblée nationale constituante (pour la deuxième fois après les dernières élections), il lui a été possible d’avancer la date des élections présidentielles et de profiter ainsi de la désorganisation des adversaires pour envisager avec confiance une nouvelle victoire lors des élections à venir en mars prochain.

La défaite électorale de l’opposition, cependant, ne résout pas les problèmes du pays, mais vient créer une meilleure situation politique, surtout parce qu’il a pu réduire au silence la cohorte des moyens d’informations /désinformations vénézuéliens et mondiaux qui jusqu’à une date récente ne cessait de dénoncer la « dictature » présumée de Maduro (alors qu’elle travaillait en faveur d’un coup d’Etat soutenu par les marines Yankees).

Maduro, en effet compte sur le soutien électoral de sa majorité, sur la base qu’elle ne voudra pas un retour à un passé de corruption, de soumission à l’impérialisme, et de criminalité, et que par conséquent, elle soutiendra le gouvernement qui sera considéré comme un moindre mal. Il bénéficie aussi d’un niveau de conscience essentiellement anti-impérialiste, mais non socialiste, et de tout le soutien des forces armées bolivariennes (FAB) la base principale de son bonapartisme particulier. Aujourd’hui, alors qu’une grande partie de la boli-bourgeoisie, déjà présente sous Chavez (combattue par ce dernier), se retrouve dans les forces armées bolivariennes ; le gouvernement, les organisations chavistes et le pouvoir populaire ont perdu leurs contenus potentiellement alternatifs et sont de simples agences d’un gouvernement bureaucratisé.

L’état de l’économie est un désastre. Déjà 450 mille Vénézuéliens ont émigré vers la Colombie. L’économie souterraine, le ravitaillement en particulier, est entre les mains de la spéculation et des « bachaqueros » (petits concessionnaires transfrontaliers illégaux). La grande bourgeoisie a tout pouvoir sur les banques, les grandes entreprises et le commerce extérieur. L’inflation de 700 % en 2017 a brutalement réduit le pouvoir d’achat des salaires et les revenus des plus pauvres malgré les augmentations nominales.

La lutte bureaucratique contre la bureaucratie, l’utilisation de la police contre la spéculation, et l’emprisonnement des dirigeants corrompus pour la dissimulation de biens vitaux pour l’approvisionnement, sont seulement des palliatifs.

Le Venezuela a retardé pour la troisième année consécutive son aide généreuse en pétrole à Cuba, car si la réserve de pétrole soutient une monnaie virtuelle, elle sert aussi à payer la dette avec la Chine et les intérêts de la dette extérieure. Or la production est en baisse en raison de la situation économique et sociale qui touche les travailleurs du secteur et entraîne leur désorganisation.

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Le Venezuela peut retrouver la stabilité en rétablissant le pouvoir populaire aujourd’hui étouffé et bureaucratisé. Sans l’énergie et la pleine participation des travailleurs et sans l’approfondissement de la révolution, la menace d’un mécontentement massif persistera, et les impérialistes et les putschistes utiliseront la séparation entre le gouvernement et sa base qui est volatile étant donné son caractère électoral.

Un gouvernement plus solide, même dur, sera toujours fragile et les élections ne le protégeront pas contre les modifications internes et externes du paysage politique et social. Le Venezuela est malade du manque de démocratie dans le parti, dans les syndicats, comme à la base. Les travailleurs et le contrôle populaire pourraient le guérir. Les victoires électorales, même si elles sont importantes, sont éphémères. Il est possible de gagner en mars, mais en imposant en même temps un tournant vers la construction du socialisme.

Mexique 2018, les scénarii possibles

D’ici à juillet 2018 il peut arriver beaucoup de choses non seulement au Mexique mais aussi dans le monde entier. Malheureusement, nous vivons dans l’ombre d’un gringo éléphantesque fou et nous partageons donc les malheurs des Américains (mais pas en tant que tels), y compris la menace d’une guerre nucléaire lancée par un milliardaire nazi et un despote oriental que rien ne freine, et sans oppositions dans leurs propres pays.

Nous sommes est en pleine campagne électorale, dans la pire crise politique, sociale et morale de l’histoire de ce pays et il y a un grand vide politique à remplir. Cette situation est le résultat de l’incapacité totale et de la décomposition de l’oligarchie au gouvernement, comme de la putréfaction des partis (Morena, plein de bonne volonté, est pour l’instant une exception malgré le conservatisme de son régime bureaucratique sans rien de démocratique et les sauterelles qui sautent autour).

Avec des dizaines de milliers de morts dans une longue sale guerre qui a déjà trois ans, des gouverneurs, de hauts responsables militaires, des policiers, impliqués dans le trafic de drogue, une brutale chute du niveau de vie, de l’éducation, une guerre officielle contre les enseignants et les étudiants, une économie perturbée par la destruction de Pemex (pétrole mexicain) et par le traité de libre-échange avec les États-Unis et le Canada, les mesures de Trump contre les immigrants qui menacent d’augmenter le chômage, la criminalité et la culture de la drogue au Mexique, il est logique qu’un grand nombre de mexicains s’accrochent à la fausse espérance – un miracle de la vierge Guadalupe – que l’oligarchie va respecter le résultat de l’élection.

Ce rêve, mélangé avec la crainte que le changement social, peut provoquer des effusions de sang et des souffrances, et aveugle beaucoup de gens, qui dans d’autres domaines sont intelligents et rationnels. Il les emmène à voter pour un candidat à qui l’oligarchie ne permettra jamais de gagner. Le résultat inévitable de cet échec électoral ne pourra être qu’un nouveau gouvernement frauduleux, illégitime et impopulaire, et les effusions de sang et les souffrances seront encore plus grandes que celles dont le Mexique a déjà souffert de Calderon à nos jours.

Le réalisme supposé du « vote utile » devient une utopie. Parce qu’il est utopique de croire en la bonne foi et le respect des lois de ceux qui ont bafoué les lois, qui ont annulé la Constitution, fraudé à plusieurs reprises et détruit le pays. Il est tout aussi utopique d’essayer de relancer en particulier une nouvelle version Echeverriste (de Luis Echeverria) larmoyante du système capitaliste – global et non national – dominé par le capital international qui se prépare à une guerre mondiale et doit pour cela écraser les travailleurs et éliminer toutes les conquêtes de la civilisation de ces deux derniers siècles, réalisées par la classe ouvrière, la paysannerie et les autres luttes.

AMLO (Andres Manuel Lopez Obrador) pourrait arriver au gouvernement d’ici à juillet prochain, s’il y avait d’énormes mobilisations et de grandes luttes sociales qui effrayeraient l’oligarchie dirigeante et l’obligerait à recourir à la candidature de Morena pour briser les masses et éviter une radicalisation dangereuse des travailleurs, ce qui est improbable.

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En revanche, il est plus réaliste d’une part, de se préparer pour les mouvements qui surviendront après contre l’élection frauduleuse d’AMLO, contre les mesures dictatoriales et fascistes que le gouvernement illégitime appliquera pour mettre fin aux grèves et d’autre part, à ce que l’oligarchie tente de recourir à AMLO pour satisfaire les demandes de changement de la même manière que la dictature d’Argentine se tourna vers Perón pour éteindre les incendies sociaux.

Les différents scénarios concernant l’élection seront probablement les suivants, en tenant compte de la variable de la présence ou non sur les listes de Marichuy Patricio (la « voix des indiens »). La foi aveugle des « Morenos » et le manque d’expérience démocratique au Mexique, va être un obstacle à l’obtention des signatures appuyant sa candidature.

Premier scénario : Lopez Obrador gagne et on lui refuse à nouveau la victoire. AMLO disparait et laisse la mobilisation sans chef ni motifs, désespérant encore plus ses adeptes et Morena et son groupe parlementaire deviennent un nouveau PRD (parti de la révolution démocratique).

Deuxièmement : il appelle à résister : les électeurs de Morena seront dans la même tranchée avec les partisans de Marichuy, et contraints alors de faire sauter les freins sectaires et les pièges électoraux des institutions bourgeoises.

Troisième scénario : si Marichuy parvient à recueillir les signatures qui lui manquent dans les deux mois restants, il ne gagnera pas, mais il aura le soutien de centaines de milliers de personnes qui avaient l’intention de s’abstenir. Dans ce cas c’est surtout la plupart des migrants, les malades, les indifférents et les non politisés qui s’abstiendront. Cette abstention, comparée aux votes pour les partis du régime, permettra de mesurer le degré de conscience des mexicains.

Quatrièmement : Si Marichuy ne recueille pas ces signatures, il devra opter entre l’abstention ou un vote critique à AMLO, par exemple en votant seulement pour lui comme Président, et surtout pas pour le reste des candidats de Morena. Dans ce cas, un soutien critique satisferait les électeurs de MORENA et contredirait ceux qui ne voient pas d’autre moyen que l’élection et qui font semblant de croire que la candidature de Marichuy « sème la discorde » et qu’elle est même « stalinienne ». Il pourrait y avoir aussi une abstention massive et militante ou un vote « programmatique » en mettant dans l’urne le programme de Marichuy.

Dans tous les cas, l’abstention pure et simple serait en contradiction ouverte – par une démobilisation passive – avec une campagne qui veut organiser et élever le niveau de conscience, et plus catastrophique que celle de « l’Otra campana » (l’autre campagne) de l’EZLN (Armée Zapatiste de Libération Nationale) en 2006.

Cuba, les besoins urgents

Bien sûr, il faut tout d’abord obtenir la suppression du blocus américain qui a déjà coûté à Cuba près de 150 milliards de dollars, ainsi qu’une indemnisation appropriée, mais c’est impossible à l’heure actuelle avec un Trump néo-nazi. Ensuite Cuba a besoin d’une aide économique immédiate et importante pour guérir les blessures provoquées par l’ouragan Irma qui a inondé, détruit les services dans tout l’île et ce sera très difficile car les pays impérialistes sont, par définition, nationalistes et insensible aux souffrances des peuples et ceux qui devraient être les premiers dans la solidarité, comme le Brésil et l’Argentine, ont des gouvernements de droite ou subissent la présence d’agents de Washington comme au Venezuela, qui aide encore l’économie cubaine et celle des autres pays de la région, et connaît de graves problèmes économiques qui l’empêche d’être encore plus généreux.

Viennent ensuite, comme priorités élémentaires et immédiates, l’autosuffisance alimentaire, la réduction d’un chômage qui est caché, l’urgente augmentation des revenus et du pouvoir d’achat des travailleurs, la satisfaction du besoin d’un logement décent et services modernes.

Tout cela est impossible sans démocratie, sans participation créatrice de la population à la définition des besoins et des priorités et à la répartition des ressources disponibles. Ce qui signifie l’élimination du paternalisme et de la verticalité autoritaire des décisions et par conséquent la réduction de la bureaucratie à un niveau strictement nécessaire du point de vue technique (pour les services, la protection civile, la défense nationale), et un appareil d’État souple et, par conséquent, solide et efficace.

Le premier nécessite volonté et capacité politique et demandera plus de temps parce que vous aurez à désapprendre ce qui a fait imploser les mal nommés « pays socialistes » et au contraire, vous éduquer dans une économie autogérée.

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Le parti communiste doit s’ouvrir à la liberté et la démocratie en reconnaissant le droit à la dissidence. Il devra contrôle l’État, qui exploite, et prendre son autonomie car il ne peut pas être un appendice du capitalisme d’Etat. Au contraire Il devra être le promoteur de la solidarité, de la lutte pour l’égalité, la démocratie entendue comme gouvernement du peuple et non comme simple délégation des droits politiques, qui sont essentiels pour construire le socialisme.

La jeunesse cubaine actuelle est intelligente et plus prête qu’en 1959. Mais, sauf dans de petits secteurs où elle est engagée, elle n’a pas d’objectif ou d’idéal, ni de motivation, elle est politiquement démobilisée, ne se sent pas responsable de sa vie et son avenir, ne discute pas, ne critique pas, ne propose rien, ni ne réclame comme le faisaient les jeunes gens qui s’élevaient contre Batista.

Ce n’est pas seulement le signe d’un consensus de la grande majorité des jeunes gens et des Cubains en général pour la défense de Cuba contre l’impérialisme. C’est aussi que le mot « socialisme » ne dit rien aux jeunes qui l’ont vu attribué à des pays contrôlés par une bureaucratie contre-révolutionnaires, comme l’Union soviétique qui se méfiait de Fidel Castro et ses compagnons et n’a reconnu la Révolution cubaine que deux ans après son triomphe. Ils voient aussi comment à Cuba même, des mesures et des politiques anti-démocratiques sont présentées comme « socialistes ».

Pour que les jeunes soient politiquement actifs il faut leur proposer des objectifs généreux, des buts, et fournir un climat de liberté leur permettant de choisir une profession, les études ou la recherche, ou aller vers des chemins artistiques, mais surtout leur dire d’abord la vérité.

Comment peuvent-ils se fonder sur une presse qui n’étudie pas les problèmes, ne révèle pas les contradictions, ne critique pas, ne fait pas de travail culturel, n’analyse pas les problèmes politiques nationaux et internationaux et ne sert qu’à publier les communiqués officiels et de rapporter les visites de personnes qui souvent, ne sont pas présentables (comme Mugabe ou Obiang, par exemple) ?

Granma a interviewé Salinas de Gortari, le Président du Mexique élu grâce à une fraude massive, pour lui demander ce qu’il a pensé du mouvement zapatiste de 1994 ! ce qui équivaut à demander aux nazis ce qu’ils pensaient de la résistance dans les territoires européens qu’ils occupaient.

Récemment le Comité Central du PC cubain a « libéré » Pelayo Thierry Cuervo, directeur du Granma, « pour ses erreurs », sans dire pourquoi, ni qu’elles étaient ses erreurs. Bien sûr, le PCC a le droit de choisir qui dirige son organe, le principal quotidien du le pays, mais les lecteurs de Granma ne sont ni analphabètes ni débiles mentaux pour qu’ils ne vaillent pas la peine de recevoir des explications d’une décision qui affecte la dignité d’un travailleur congédié pour « erreurs », erreurs qui ne sont pas spécifiées, ce qui autorise tous les soupçons.

Au contraire, pour sensibiliser les jeunes il faut diffuser les erreurs et dire la vérité, qui est toujours révolutionnaire, et répondre avec des arguments, pas avec des mesures punitives. Ainsi les jeunes apprendront à être socialistes – c’est-à-dire, avoir une pensée critique et toujours chercher la vérité à tout prix en analysant ses propres erreurs mais aussi celles des autres…

Comment identifier les problèmes sans participation populaire pour les détecter, ni un effort créatif pour les résoudre ? Comment obtenir l’engagement et l’enthousiasme sans pensée critique ? Par exemple, pourquoi empêcher bureaucratiquement une série de professions et métiers plutôt que faire une brève liste des quelques métiers importants pour l’État ? Comment amortir l’influence inévitable du tourisme, des investissements étrangers, du consumériste et de l’hédonisme par exemple si le parti ne les combat pas et encourage au contraire la bureaucratisation, s’il ne donne pas un exemple permanent d’éthique, de rigueur, de respect de la vérité ?